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Russie-Ukraine : Politiques de sécurité énergétique à court terme, dommages climatiques à long terme ?

ARTICLES - 8 Avril 2022

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

Les deux premières semaines de novembre 2021 ont vu le monde se réunir à Glasgow pour la COP26. Des légions de délégués, venues des quatre coins du monde, ont négocié le Pacte de Glasgow pour le climat. Nous avons suivi les débats houleux concernant la question du choix des mots entre  "élimination" ou "réduction" progressive de l'utilisation du charbon au cours de la conférence. Nous avons assisté au plaidoyer des délégations indienne et chinoise, défendant leurs positions en affirmant que leurs pays n’étaient pas prêts à se passer complètement du charbon mais qu’ils étaient prêts, au prix d’efforts importants et grâce à la coopération de la communauté internationale, à réduire progressivement la part des combustibles fossiles les plus polluants de leur mix énergétique. Toutefois, en novembre 2021, nous étions dans un monde bien différent de celui d’aujourd’hui. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, demandait le plan de financement le plus ambitieux jamais conçu pour la transition écologique: mille milliards de dollars pour aider l’Inde à atteindre la neutralité carbone au cours de la prochaine décennie. À l’époque, on pointait du doigt le manque de crédibilité des engagements à long terme, à la lumière des politiques mises en œuvre dans l’immédiat. Où en sommes-nous désormais, dans le contexte de l’invasion russe en Ukraine?

Il est bien sûr trop tôt pour appréhender l'impact de cette guerre sur la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. On s'attend logiquement à ce que les prix élevés des carburants accélèrent la transition énergétique, les énergies renouvelables étant devenues nettement moins chères que les énergies fossiles. Toutefois, si ce point de vue peut triompher à long terme, les réponses des gouvernements actuels à la crise ne semblent pas aller dans ce sens. Il semblerait plutôt que l’on assiste à l’émergence, à l’échelle globale, d'une doctrine d'urgence en matière de sécurité énergétique. Cet article offre un aperçu de la tendance mondiale concernant la transition énergétique, en examinant les déclarations récentes de la Chine, de l'Inde, du Japon et de l’UE.

L'invasion de l'Ukraine par la Russie et les sanctions occidentales imposées à Moscou [...] suscitent inévitablement des préoccupations politiques concernant la sécurité énergétique. 

Le commerce énergétique est l’alpha et l'oméga de l’économie mondiale. Depuis la première révolution industrielle, la maîtrise des approvisionnements énergétiques est essentielle au développement économique. L'histoire nous enseigne qu'une fois que les pays ont épuisé leurs propres sources d’énergies primaires (fossiles), ils doivent trouver le moyen d’en importer d’ailleurs, ou faire face à des difficultés économiques et financières. Ce besoin se matérialise à la fois par des guerres ou via l’ouverture de relations commerciales. Le système mondialisé dans lequel nous vivons est structuré autour du commerce des ressources énergétiques (pétrole, charbon, gaz...) entre les pays riches en ressources (comme la Russie) et les nations riches et (post)-industrialisées (comme l'Union européenne ou le Japon).

Certains pays, comme les États-Unis ou la Norvège, ont la chance d'appartenir aux deux catégories. Dans ce contexte, le sentiment d'urgence qui pousse à garantir l’accès aux ressources fossiles est encore omniprésent dans l'habitus politique mondial. Ainsi, l'invasion de l'Ukraine par la Russie et les sanctions occidentales imposées à Moscou - grand exportateur de ressources fossiles - suscitent inévitablement des préoccupations politiques concernant la sécurité énergétique et la protection d’économies se remettant à peine de la récession causée par la Covid-19. Cette résurgence de la question de la sécurité énergétique se manifeste dans les décisions prises par les gouvernements du monde entier. Celles-ci ne sont pas de très bon augure pour la lutte contre le changement climatique. Au contraire, ces décisions s’inscrivent dans une forme de continuité de l’ancien monde de la part de gouvernements.

La Chine et le charbon

Lors de la COP 26, la Chine a tenu des positions ambitieuses - notamment en ce qui concerne la diminution de la dépendance au charbon. Cependant, la guerre bouleverse le récit officiel chinois sur la lutte contre le changement climatique. La Chine investit massivement et depuis longtemps dans des infrastructures lui permettant de diversifier son mix énergétique, et continue à signer de nouveaux accords d’achat de ressources allant dans ce sens (par exemple avec les États-Unis). Concernant le charbon, loin de supprimer ou même de réduire progressivement le nombre de centrales, elle continue d'investir dans de telles infrastructures. Cette orientation politique a été confirmée par le "14ème plan quinquennal pour un secteur énergétique moderne", publié il y a quelques jours. L’orientation stratégique chinoise, renforcée par les récents bouleversements géopolitiques, est plus que jamais axée sur la sécurité énergétique. En pratique, cela signifie un accroissement de la part du charbon. En effet, la Chine dispose d'importantes réserves de charbon, alors qu'elle importe une partie de son pétrole et environ un tiers de sa consommation de gaz naturel. Ainsi, investir dans de nouvelles centrales électriques au charbon, plus efficaces, assurera la sécurité de l’approvisionnement énergétique de son économie fortement industrialisée. Mais cela implique également que du charbon continuera d’être brûlé au cours des prochaines décennies. Dans ce contexte, quelles seront les conséquences de ce renforcement de l’orientation stratégique en matière de sécurité énergétique sur l’ambition climatique de la Chine ? On ne peut en tirer aucune conclusion définitive, mais cela ne présage rien de bon pour le climat. Ce qui est clair, c'est que ce "retour du charbon" déclenché par une préoccupation croissante pour la sécurité de l’approvisionnement énergétique remet en cause l’objectif chinois d’atteinte du pic de la demande de charbon et des émissions de GES "avant 2030"et le niveau de celui-ci. 

L'Inde et le pétrole russe bon marché

Bien qu'elle partage les mêmes préoccupations en matière de sécurité énergétique, l'Inde adopte une approche différente. Le pays n'a pas les moyens d'être autosuffisant en ressources fossiles et se retrouve donc déstabilisé par les sanctions occidentales contre la Russie, un fournisseur majeur pour le pays.

L’Inde n'a ni soutenu ni condamné l'invasion de l'Ukraine. Ainsi, au lieu de profiter du contexte actuel pour renforcer ses ambitions en matière de politique pour la transition énergétique, elle a adopté une approche opportuniste, achetant du pétrole russe bon marché à un prix nettement inférieur au cours actuel (- 25 %). Du point de vue du gouvernement, ce pétrole bon marché serait bénéfique pour l’économie indienne. En réalité, ce choix n’apparaît pas particulièrement judicieux dans le contexte d’un pays faisant face à une forte croissance démographique et les défis de développement qui en découlent.

Du point de vue du gouvernement, ce pétrole bon marché serait bénéfique pour l’économie indienne.

Motivé par la crainte d’une hausse soudaine des prix de l’énergie, un investissement conséquent dans les énergies renouvelables serait pourtant le choix le moins coûteux et le plus prudent pour le développement et la sécurité de l'approvisionnement énergétique futur de l’Inde. De fait, si l’Inde persiste dans cette approche opportuniste et court-termiste, le deuxième géant asiatique sera perdant à long terme.

Japon : nucléaire et gaz naturel liquéfié

Le Japon, faisant partie de l'alliance occidentale avec les États-Unis et l'Europe, a appliqué des sanctions contre la Russie. Compte tenu de sa dépendance à l'égard du pétrole et du gaz russes, le Japon est aujourd'hui confronté à des inquiétudes croissantes quant à la fiabilité future des importations énergétiques venues de Russie. De grandes entreprises japonaises comme Mitsui ont refusé de quitter le marché russe, notamment pour des raisons de sécurité énergétique. Les débats politiques sur l'importance de la sécurité de l’approvisionnement énergétique ne sont pas nouveaux dans le pays. Toutefois, la crise géopolitique actuelle provoque de réels débats sur la stratégie à adopter. Dans l’immédiat, le Japon se concentre sur deux axes de réflexion. Le premier consiste à chercher à négocier de nouveaux contrats et à diversifier les fournisseurs autant que possible, notamment en ce qui concerne le gaz. Le second axe porte sur le regain d’intérêt porté à l’énergie nucléaire, qui avait cessé d’être exploitée par le Japon suite à l’incident de Fukushima Daiichi. Depuis 2011, la question nucléaire est un sujet politique à forte charge émotionnelle au pays du soleil levant. On peut toutefois noter une inflexion récente de l’opinion publique sur cette question, qui permet au gouvernement japonais de disposer d’une plus grande marge de manœuvre pour accélérer le redémarrage de ses centrales nucléaires restantes. Cette aventure représente toutefois un réel défi technique. Dans le même temps, le Japon compte continuer à investir dans les énergies renouvelables. De ce fait, le nouveau débat japonais sur la sécurité de l’approvisionnement énergétique semble plus compatible avec une plus grande ambition climatique, contrairement à d’autres pays. La principale différence avec les autres pays vient de ce que le Japon dispose de capacités nucléaires déjà existantes qu’il peut mobiliser dans les années à venir, alors que la plupart des pays n’ont pas cette capacité. 

L’Europe et le pétrole Américain

L’Europe est la région devant faire face au défi le plus important en matière de sécurité de l’approvisionnement énergétique suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Sa dépendance aux ressources énergétiques russes est incomparable aux autres régions du monde. De ce fait, et malgré les sanctions sans précédent imposées à l’économie russe, l’Union européenne n’a pas trouvé d’accord au sujet d’un embargo sur les importations énergétiques russes, à l’exception très récente  du charbon dont l’impact sur la Russie sera modeste. Le projet ambitieux rédigé par la Commission européenne prévoit certes d’exclure le gaz russe de l’approvisionnement européen, la mère des toutes les sanctions contre la Russie, mais pas avant 2027. Ce plan prévoit également de réduire de 66 % les importations de gaz russe d’ici l’année prochaine. Pour atteindre cet objectif, la première réponse apportée par l’UE à l’urgence en termes de sécurité de l’approvisionnement énergétique a été de proposer une diversification de l’utilisation des combustibles fossiles et de faire en sorte que les Etats membres puissent faire des achats groupés entre eux pour réduire les coûts d’achat. 

Si l’Europe peut trouver sans difficulté d’autres fournisseurs de pétrole, ce n’est pas le cas pour le gaz.

Si l’Europe peut trouver sans difficulté d’autres fournisseurs de pétrole, ce n’est pas le cas pour le gaz. Il s’agit de remplacer le gaz transporté par gazoduc en provenance de Russie par du gaz naturel liquéfié (GNL) acheminé par voie maritime. Des discussions ont déjà eu lieu avec les principaux exportateurs de GNL tels que le Qatar et les Etats-Unis. Cependant, l’Europe ne dispose pas encore des infrastructures nécessaires pour augmenter le volume d’importations de GNL.

La décision de construire de nouveaux terminaux de regazéification visant à réduire la dépendance à l’égard des importations russes implique des investissements non prévus dans des infrastructures dédiées aux combustibles fossiles qui resteront en fonctionnement pendant de nombreuses années. L’argument postulant que ces terminaux de regazéification pourraient, à l’avenir, être transformés en terminaux adaptés à l’importation d’hydrogène (ammoniac) n’a pas encore été démontré comme étant techniquement viable. En outre, la réticence de pays comme l’Allemagne à redémarrer leurs centrales nucléaires, fermées après l’accident de Fukushima, vient compliquer la situation. Cela illustre ainsi le fait que l’UE perçoit encore et toujours la question de la sécurité de son approvisionnement énergétique à travers le prisme court-termiste des combustibles fossiles. Ainsi, même si le plan proposé par la Commission européenne prévoit d’investir massivement dans les énergies renouvelables, les investissements inévitables dans de nouvelles infrastructures dédiées aux combustibles fossiles ne présagent rien de bon pour ce qui est de la lutte contre le changement climatique. 

Les vieilles habitudes ont la vie dure. Assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique est une préoccupation politique majeure pour les gouvernements. Durant des siècles, cette relation entre réussite économique et accès aux ressources fossiles s’est vérifiée de manière constante. Cependant, celle-ci a considérablement évolué grâce aux progrès technologiques, aux adaptations aux précédentes crises énergétiques, et à l’amorce de la transition énergétique. La plupart des nations développées ont réussi à découpler leurs performances économiques et leurs émissions de GES. En conséquence, cela induit une diminution de l’importance stratégique et géopolitique de l’accès aux combustibles fossiles. Cette nouvelle réalité devrait également participer à la modification de l’habitus politique qui assimile la sécurité de l’approvisionnement énergétique à l’accès aux ressources fossiles. Ainsi, cette crise nous confronte à un enjeu majeur, au-delà de la réponse à apporter aux besoins énergétiques immédiats, celui de ne pas investir trop massivement dans des infrastructures destinées aux combustibles fossiles - qui seraient en fonctionnement durant les prochaines décennies avec le risque certain de devenir à terme des actifs caducs. Au contraire, la réponse à la crise actuelle et à la question de la consolidation de l’indépendance énergétique devrait passer par le développement rapide et immédiat des capacités de production énergétiques décarbonées.

 

 

Copyright : GREG BAKER / AFP

 

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