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Revue de presse internationale #34 : La diplomatie des armes de R.T. Erdoğan

ARTICLES - 9 Novembre 2021

L’acquisition très controversée de systèmes russes S-400, l’achat possible de chasseurs américains F-16, l’exportation de drones et leur utilisation dans des zones de conflit (Syrie, Libye, Caucase et récemment Ukraine) montrent combien la composante "armements" revêt une dimension essentielle dans la politique étrangère turque. 

L'achat de F-16 permettra-t-il de désamorcer les tensions provoquées par l'acquisition des S-400 ? 

Quelques jours après avoir menacé d'expulser une dizaine d'ambassadeurs occidentaux, le Président turc a, notent les commentateurs, fait preuve d'un certain optimisme sur ses relations avec les États-Unis à l’issue de son entretien, à Rome, avec son homologue américain. "M. Biden m'a dit qu'il ferait son possible sur la question des F-16, a-t-il déclaré. Nos ministres de la Défense et des Affaires étrangères vont en discuter, les résultats sur cette question sensible de nos relations bilatérales pourraient prendre du temps, car il faut passer par la chambre des représentants et le Sénat". Il s'agit, explique le quotidien pro-gouvernemental turc Sabah, de sortir de l'impasse créée par l'acquisition par Ankara en 2019 de systèmes S 400, qui a eu pour effets de suspendre la coopération avec les États-Unis sur le programme F-35, pour lequel la Turquie avait versé 1,4 Md $, et de bloquer la livraison à la Turquie d'une centaine d'appareils. La commande de 40 nouveaux F-16 et la modernisation de 80 de ces chasseurs en service dans l'aviation turque, qui dispose de 250 appareils vieillissants de ce type, sont un moyen de "retrouver le chemin du dialogue", analyse al-Monitor. On peut s'attendre à une forte résistance du Congrès à avaliser ce nouveau contrat, pronostique Alper Coskun, il exigera du Président Biden qu'il use de son "capital politique", effort néanmoins justifié, selon le chercheur de la Carnegie. 

"L'heure est venue du rapprochement entre la Turquie et les États-Unis", plaide l'Ambassadeur de Turquie à Washington, tandis que Fatih Ceylan et Tacan Ildem, anciens représentants permanents turcs à l'OTAN, rappellent que leur pays est "au centre d'un arc d'instabilité", confronté de tous côtés à des conflits auxquels "il n'y a pas de solution simple à court terme", d'où la nécessité d'assurer à nouveau un ancrage occidental à la politique étrangère turque. En demandant la libération d'Osman Kavala, raison pour laquelle le Président turc avait exigé le départ des diplomates américain et européens, l’Occident a voulu tester Ankara pour mesurer "jusqu'où il pouvait aller dans ses exigences", analyse Andreï Kortounov, persuadé que "ces tentatives se poursuivront", les Occidentaux se laissant la possibilité de "reculs tactiques quand c'est nécessaire". De fait, note le directeur général du RIAC, la Turquie n'a pas été exclue de l'OTAN ni subi de lourdes sanctions, elle continue de recevoir de l'argent pour la prise en charge des réfugiés et de bénéficier de l'union douanière avec l'UE, en résumé "elle est trop importante pour que l'Occident se brouille définitivement avec elle".

Le gouvernement turc utilise ses relations avec la Russie pour contraindre Washington à des concessions sur l’achat des F-16.

Le gouvernement turc utilise ses relations avec la Russie pour contraindre Washington à des concessions sur l’achat des F-16, explique Aaron Stein, expert du Foreign Policy Research Institute. En septembre, après son intervention devant l'Assemblée générale des Nations unies (AGNU), R.T. Erdoğan avait exprimé son irritation à l'égard de J. Biden, avant de se rendre à Sotchi pour rencontrer V. Poutine, avec lequel il a évoqué un renforcement de la coopération bilatérale dans le domaine de la défense et l'acquisition de nouveaux systèmes S-400.

Tandis que Grant Rumley et Soner Cagaptay redoutent qu'un refus de livraison des F-16 conduise la Turquie à "poursuivre sa dérive dans l'orbite russe", pour la Nezavissimaïa gazeta, comme pour Aaron Stein, "Erdoğan poursuit ses efforts afin d'obtenir de Biden la vente des F-16". Les critiques du Président turc, lors de son intervention devant l'AGNU, à l'encontre des membres permanents du conseil de sécurité (le sort de la planète ne peut être soumis, selon lui, "à la vanité, aux ambitions et aux caprices" des vainqueurs de la seconde guerre mondiale) ont beaucoup irrité Moscou - il s’agit là de la mise en cause d’un élément essentiel de la doctrine poutiniste - cet activisme du Président turc est, pour la revue Mejdunarodnaïa jizn, la conséquence de ses problèmes internes et une tentative pour détourner l'attention des difficultés économiques, de la hausse de l'inflation et de la perte de soutien de l'opinion alors que les échéances électorales se rapprochent. 

La coopération turco-ukrainienne en matière d'armement inquiète Moscou 

Participant le 2 novembre à une conférence sur les questions de défense, V. Poutine a appelé à "examiner la situation créée par la présence de drones à proximité des frontières de la Russie", rapporte Kommersant, qui explique que le président russe avait à l'esprit les Bayraktar TB2. Une semaine auparavant, sans qu'il franchisse la ligne de contact, selon Kiev, un drone de fabrication turque, qui venait d'être mis en service dans l'armée ukrainienne, a détruit dans le Donbass une pièce d'artillerie des séparatistes. Cette attaque intervient dans un contexte russo-ukrainien tendu, plusieurs organes de presse comme Politico faisant état de nouvelles concentrations de troupes russes non loin des frontières de l'Ukraine qui, selon CNN, auraient motivé le déplacement, inhabituel, du directeur de la CIA à Moscou. Ce n'est pas la première fois que les drones turcs, ces "Tomahawks du pauvre", compliquent la stratégie de Moscou, note Alexandre Golts, leur emploi par Bakou en 2020, rappelle-t-il, avait détruit "l'équilibre des forces" que la Russie avait tenté de maintenir en approvisionnant en armes Arméniens et Azerbaïdjanais. L'écho médiatique suscité en Russie par cette frappe de drone dans les territoires occupés d'Ukraine est bien supérieur à son importance militaire, observe cet expert des questions de défense, cet incident a en effet été largement exploité par le Kremlin. Cela dit, en utilisant elles aussi cet incident à des buts de propagande et en laissant penser qu'elles pourraient, à terme, disposer d'une nette supériorité sur le plan militaire, les autorités ukrainiennes ont fait preuve, selon Alexandre Golts, d'une "dangereuse légèreté", et auraient été mieux inspirées de s'inspirer du comportement azerbaïdjanais, qui a joué de l'effet de surprise pour engager tout son potentiel de drones contre l'adversaire arménien et s’est assuré d’une supériorité décisive dans son opération militaire. 

La coopération entre Ankara et Kiev en matière d'armement inquiète les experts russes. Elle pourrait en effet, écrit Caleb Larson, "détruire l'équilibre fragile" qui existe entre Moscou et Ankara.

Depuis 2018, Kiev achète des drones turcs Bayraktar TB 2, capables d'effectuer aussi bien des missions de reconnaissance que de bombardement, le contrat de vente prévoit aussi l'ouverture d'un centre de formation, qui pourrait transformer ces drones en "armes menaçantes", selon Vzgliad, d'autant que Kiev ambitionne de les produire sur son territoire et de mettre sur pied un centre de maintenance.

La coopération entre Ankara et Kiev en matière d'armement inquiète les experts russes. 

Les autorités turques n'ont pas encore donné leur accord à ce projet, précise le journal, mais d'ores et déjà une entreprise ukrainienne fournit des moteurs pour les modèles plus puissants de la gamme, précise la Deutsche Welle. Développés en quelques années par l’industrie turque, ces drones font la "fierté" d’Ankara, souligne la FAZ, ils connaissent un véritable engouement à l’exportation, moins chers que leurs analogues israéliens et américains, ils sont aux standards OTAN.

La livraison de systèmes S-400 à Ankara a donné l'impression de relations russo-turques en plein essor et tend à occulter l’existence de profondes divergences et rivalités stratégiques, marque Can Kasapoglu. Les intérêts russes et turcs divergent le long d'un axe géopolitique allant de la Syrie et de la Libye jusqu’au Haut-Karabakh, explique ce spécialiste des questions politico-militaires. Dans ses efforts pour recouvrer le statut de grande puissance, et de manière surprenante, la Russie trouve sur sa route, non les États-Unis, mais une Turquie qui, avec ses drones, "une fois encore, brouille les cartes géopolitiques russes", observe Alexandre Golts. La Russie doit convaincre la Turquie de ne pas dépasser les limites, souligne Vzgliad. Dans le dossier des S-400, R.T. Erdoğan a fait preuve d'entêtement, mais Moscou a déjà pu dissuader les Turcs de coopérer avec le complexe militaro-industriel ukrainien. Comme le montre la réaction, jugée embarrassée, du ministre des Affaires étrangères Çavuşoğlu à la frappe du drone - il a dégagé sa responsabilité en marquant que le TB 2 était ukrainien et non turc - une telle demande de Moscou n'est pas vouée à l’échec, selon Vzgliad

L'utilisation des drones turcs a modifié la donne au Moyen-Orient

L’expérience des théâtres d'opération du proche et du Moyen-Orient montre que la menace que représentent les drones turcs ne doit pas être sous-estimée, rappelle Alexandre Golts. Début 2020, en Syrie, les troupes d'Assad, bénéficiant de la maîtrise russe de l'espace aérien syrien, avaient déclenché une vaste offensive sur Idlib. Initialement, celle-ci s'était bien déroulée, la situation s'est radicalement transformée quand les Turcs ont eu recours massivement à leurs drones de combat, Ankara a fait état de centaines de morts dans les rangs syriens et de dizaines de chars et de pièces d'artillerie détruits. 

L’expérience des théâtres d'opération du proche et du Moyen-Orient montre que la menace que représentent les drones turcs ne doit pas être sous-estimée,

Ce scénario s'est répété quelques semaines plus tard en Libye quand les drones Bayraktar TB 2 sont entrés en action et ont brisé l'avance sur Tripoli des forces du maréchal Haftar, éliminant des dizaines de systèmes russes anti-aériens "Pantsir". La Russie a néanmoins en effet des arguments pour se faire entendre à Ankara, relève Vzgliad. R.T. Erdoğan a entamé des préparatifs, selon le journal, en vue de deux opérations militaires simultanées en Syrie. Moscou pourrait contrarier les plans de la Turquie si ce pays intensifiait sa coopération avec Kiev en matière de défense, estime Vzgliad.

En Ukraine, les Turcs font le jeu de Washington, accuse Mejdunarodnaïa jizn, les "lignes rouges" de la Russie passent par le Donbass et les Turcs doivent décider où se situent leurs intérêts prioritaires, en Ukraine ou en Syrie. Outre la reconduction du mandat autorisant l'entrée de ses troupes en Syrie et en Irak, qui vient d'être approuvée par le parlement turc, Ankara a sans doute besoin, pour intervenir, du feu vert de Washington et de Moscou, avance aussi Fehim Tastekin

À Rome, J. Biden a cherché à dissuader R.T. Erdoğan d'affronter les alliés kurdes des États-Unis en Syrie, ce qui pourrait mettre en cause le rapprochement esquissé entre les deux capitales, note Robert Ford, ancien ambassadeur américain à Damas, alors qu'à Sotchi, rapporte Mejdunarodnaïa jizn, le Président turc aurait proposé à son homologue russe d'agir contre les "séparatistes" kurdes, mettant dans la balance un contrat avec Rosatom pour la construction de deux nouvelles centrales nucléaires en Turquie, proposition rejetée par la Russie, d'après cette revue, proche du MID. Ces différents sommets ont été précédés de démonstrations de force, remarque le quotidien saoudien asharq-al Awsat, avant de recevoir R.T. Erdoğan, V. Poutine avait intensifié les frappes sur Idlib et, préalablement à son entretien avec J. Biden, R.T. Erdoğan a massé des troupes à l'est de l'Euphrate et au nord d'Alep. Néanmoins, selon Middle East Eye, il ne s'agit pas seulement de gesticulations, en effet Ankara et Moscou discutent d'une opération consistant pour la Turquie à chasser de Kobane les forces kurdes du YPG afin d'établir une continuité territoriale entre les territoires syriens (Jarablus et Tal Abyad) qu'elle contrôle déjà à sa frontière et pour la Russie à sécuriser, avec l'appui d'Ankara, l'axe stratégique M 4, Moscou exigeant en contrepartie le retrait des forces turques de certaines zones autour d'Idlib, notamment la ville d'Arihah. Le 1er novembre, al-Monitor faisait état de "renforts militaires turcs acheminés sur la ligne de front avec les forces kurdes au nord-est de la Syrie, alors que les éléments de l'Armée libre syrienne, soutenue par la Turquie, sont mis en alerte en vue d'une bataille imminente". 

 

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