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Revue de presse internationale #33 : Taïwan et les ambiguïtés de la relation russo-chinoise

ARTICLES - 3 Novembre 2021

Un conflit ouvert à Taïwan mettrait en question l’équilibre que Moscou s’efforce de maintenir face à Pékin et Washington, en dépit d’une relation de plus en plus asymétrique avec la Chine.

Tout en critiquant la politique américaine, Moscou mise sur une solution pacifique à Taïwan 

La promesse réitérée récemment par le Président Xi Jinping de parachever la "réunification de la patrie" laisse penser au Financial Times que "le moment de vérité approche". Ces propos s'ajoutent en effet aux intrusions de l'aviation chinoise dans l'espace aérien taïwanais, aux exercices navals occidentaux dans le Pacifique et à la déclaration de Joe Biden sur "l’engagement" des États-Unis à défendre Taïwan en cas d'offensive armée chinoise, bien que Washington ait ensuite rappelé la validité de la doctrine de "l'ambiguïté stratégique", qui entretient le doute sur la réaction américaine. Cette montée de la tension a été suivie avec une attention inhabituelle à Moscou, relève le sinologue Alexeï Maslov, elle offre un nouveau motif pour fustiger Washington. Sergeï Louzianine juge "extrêmement provocateurs et irréfléchis les propos de Biden" de nature à inciter les autorités taïwanaises à "déclarer de jure l'indépendance de l'île et à mettre en cause un équilibre fragile qui convient à tout le monde". Sergueï Lavrov a quant à lui apporté son soutien aux "efforts légitimes de Pékin" pour ramener Taïwan dans le giron chinois, sans préciser que la réunification devait revêtir un caractère pacifique, conduisant certains à conclure que la Russie soutiendrait une conquête militaire de l'île, relève Andreï Kortounov dans une tribune publiée par le quotidien chinois Global Times. Pourquoi avoir envoyé un signal aussi clair, se demande le directeur général du RIAC, tentative de plaire au partenaire chinois ? Sensibilité de la question de l'intégrité territoriale en Russie (Tchétchénie) ? 

Répondant à Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale de Biden, qui a marqué que le retrait de Kaboul ne devait pas être considéré comme un précédent (ce serait une "grave erreur"), Andreï Kortounov accuse la diplomatie américaine de pousser ses alliés à des décisions "téméraires, voire dangereuses, avant de les laisser tomber", en Afghanistan, mais aussi en Géorgie (Mikheil Saakachvili) en 2008, au Venezuela (Juan Guaidó) en 2019 et en Ukraine où Washington a délégué la gestion de la crise aux Allemands et aux Français après avoir, en 2014, "soutenu avec enthousiasme le renversement du Président démocratiquement élu". Les États-Unis sont-ils encore un prestataire de sécurité crédible pour leurs alliés ? Feront-ils une exception pour Taïwan, se demande Andreï Kortounov. Certes, explique-t-il, "Taïwan est plus important pour Washington que l'Afghanistan, le Venezuela, l'Ukraine et la Géorgie réunis, mais le coût pourrait être beaucoup plus élevé, raison pour laquelle on suppose à Moscou que l'oncle Sam n'osera pas défier militairement l'empire du Milieu, du moins pas cette fois".

Depuis longtemps, l'Afghanistan a perdu son importance aux yeux des Américains, alors qu'à Taïwan, ils sont confrontés à "leur principal concurrent, la Chine". 

Spécialiste de la Chine, Alexandre Loukine refuse quant à lui le parallèle Afghanistan/Taïwan, exploité par la propagande chinoise, "les situations étant totalement différentes". Depuis longtemps, l'Afghanistan a perdu son importance aux yeux des Américains, alors qu'à Taïwan, ils sont confrontés à "leur principal concurrent, la Chine". C'est précisément parce que les États-Unis ont abandonné leurs alliés afghans et ont été "humiliés" qu'ils vont "défendre Taïwan avec encore plus d'énergie", estime cet expert. 

D'après Alexey Maslov, la Russie s’inquiète de la situation sécuritaire dans le détroit de Taïwan et ne veut pas être entraînée dans un conflit. Andreï Kortounov considère que si "S. Lavrov avait des raisons de s'aligner fermement sur la position chinoise", Vladimir Poutine s'est montré plus prudent, relève Alexey Maslov, "appelant la Chine à considérer le recours à des moyens non militaires" pour rétablir l’unité de la Chine. Le Président russe a déclaré à CNBC : "je ne pense pas que la Chine ait besoin d'employer la force [...]. En augmentant ses capacités économiques, la Chine peut atteindre ses objectifs nationaux. Je ne vois pas de menaces". S'agissant de la situation en mer de Chine, Poutine constate "effectivement des intérêts conflictuels et contradictoires, mais la position russe est fondée sur le fait que nous devons fournir l’occasion à tous les pays de la région, sans interférence extérieure, d'avoir un vrai dialogue fondé sur les normes fondamentales du droit international". 

La coopération politique entre Moscou et Pékin ne peut occulter les difficultés de leur relation

En 2020, les échanges commerciaux russo-chinois ont reculé de 2,9 % pour atteindre 107 Mds $, sur les neuf premiers mois de cette année ils enregistrent une hausse de 29,8 % (102,5 Mds $), largement imputable à la hausse des prix de l'énergie, explique Iaroslav Chevtchenko. La vitalité de la coopération bilatérale est aussi visible dans le domaine militaire, illustrée par des manœuvres communes d’ampleur. Le satisfecit sur la relation Moscou-Pékin ne saurait toutefois dissimuler les problèmes, analyse Pavel Baev. Des observateurs attentifs auront noté que le dernier entretien téléphonique Poutine-Xi, le 25 août 2021, a donné lieu à des communiqués aux accents différents, relève-t-il. Moscou se borne à évoquer "une conversation empreinte de l'atmosphère traditionnellement amicale et confiante", tandis que Pékin fait part du "soutien inébranlable aux positions légitimes de la Chine pour défendre ses intérêts fondamentaux à Taïwan, Hong-Kong, au Xinjiang et en mer de Chine". La coopération dans des domaines stratégiques ne progresse pas, remarque Pavel Baev, Pékin développe ses propres technologies (station orbitale, satellites de navigation, missiles hypersoniques), élude les offres russes (système d'alerte précoce dans le domaine balistique, proposé par V. Poutine en 2019) et, globalement, investit peu en Russie. 

Des "signes subtils" de tension dans les relations Moscou-Pékin sont relevés par Bloomberg. La pandémie de Covid-19 s'avère très couteuse en vies humaines en Russie - bien que les autorités russes s’abstiennent de mettre en cause la responsabilité de Pékin. Moscou, explique à l'agence Alexandre Loukine, est cependant irrité par l'agressivité de la Chine, qui tend à traiter ses partenaires comme ses adversaires (recrutement d’espions parmi les citoyens russes, utilisation des instituts Confucius et des universités pour sa propagande, obstacles à la présence des media russes en Chine). 

Aussi, observe Alexandre Loukine, les responsables russes deviennent réticents à l'égard des "nouvelles routes de la soie", qui traversent des zones d'intérêt russe (Asie centrale, Arctique), la montée en puissance des capacités militaires chinoises pouvant, à terme, annuler l'avantage asymétrique dont dispose encore la Russie. Le partenariat Moscou-Pékin peut fonctionner tant que le déséquilibre n'est pas trop flagrant, conclut Bloomberg.

Le partenariat Moscou-Pékin peut fonctionner tant que le déséquilibre n'est pas trop flagrant.

À la différence de la Chine, la Russie n'a pas de revendications territoriales dans le Pacifique, souligne Dmitri Trenine, elle entretient des relations normales, voire amicales, avec pratiquement tous les États de la région, le contentieux sur les Kouriles avec le Japon est traité diplomatiquement. La création d'une nouvelle alliance navale (AUKUS) devrait toutefois conduire Moscou à moderniser sa flotte du Pacifique qui, de l'avis de spécialistes, se trouve dans un état "presque catastrophique" et offre un contraste saisissant avec "une armée européenne très bien équipée et prête à affronter tout adversaire". Face à une rhétorique qui met en exergue le rôle croissant du parti communiste chinois, la Russie doit choisir, conclut Igor Iourgens, se laisser entraîner dans le conflit qui se profile ou bien conserver son autonomie, conformément à ses intérêts nationaux ? 

Un conflit à Taïwan pourrait mettre en cause la politique d’équilibre avec la Chine et les États-Unis 

L'audition au Sénat de l'ambassadeur désigné en Chine, Nicolas Burns, témoigne de la "tentative de Washington de dresser les Russes contre les Chinois", affirme Alexandre Lomanov. "Les experts américains appellent à intensifier la guerre de l'information pour attiser les peurs des élites russes à l'égard de la Chine", accuse-t-il. "Des voix qui portent ont appelé à un ajustement de l'approche confrontationnelle des États-Unis envers la Russie afin de jouer Moscou contre Pékin", relève cependant Sergeï Radchenko. Ainsi, John Mearsheimer juge "stupide une politique qui pousse les Russes dans les bras des Chinois", pour Washington "une politique intelligente serait de mettre la Russie de son côté, mais les États-Unis font l'inverse". Néanmoins, d'après Alexandre Lomanov, il n'y aura "pas de nouveau Kissinger", et ce pour plusieurs raisons, explique Sergey Radchenko.

Aujourd'hui Moscou et Pékin ne se perçoivent plus comme une menace, ce sont des régimes autoritaires, hostiles à l'Occident, mais très différents au plan idéologique. 

En 1971, Nixon et Kissinger ont saisi une opportunité historique de modifier l'équilibre de la guerre froide, l'URSS et la République populaire de Chine étaient au bord du conflit armé, leur conflit était idéologique, aujourd'hui Moscou et Pékin ne se perçoivent plus comme une menace, ce sont des régimes autoritaires, hostiles à l'Occident, mais très différents au plan idéologique. Ce sont aussi deux voisins attentifs à éviter les frictions, susceptibles d'être exploitées par des tiers, et deux États qui ne se pensent pas dans une relation hiérarchique. Puissance nucléaire, disposant de ressources et de capacités de développement, la Russie est convaincue de pouvoir maintenir son autonomie stratégique. 

Ce débat sur la "triangulation", ajoute Sergey Radchenko, a pour avantage de maintenir l'espoir d'un rétablissement du dialogue avec l'Occident et accroit les marges de manœuvre envers Pékin. C'est l’avis de Dmitri Trenine : "prendre le parti de Washington serait un acte de folie stratégique, qui ferait de la Chine un adversaire avec des conséquences bien pires que celles découlant de la poursuite de la confrontation avec les États-Unis et leurs alliés. S'allier avec Pékin signifierait renoncer à une grande partie de la souveraineté stratégique et remettre le sort du pays à l'issue d'une rivalité entre d'autres puissances". Le directeur du centre Carnegie de Moscou conseille de maintenir cette "relation non d'équidistance mais d'équilibre", qui trouverait cependant ses limites en cas de conflit majeur sino-américain, à Taïwan par exemple. En outre, à terme, la Chine risque d'éclipser la Russie sur le terrain économique, elle dispose de ressources technologiques et financières que la Russie, sous sanctions, pourrait avoir des difficultés à se procurer en Occident. Le statut de la Russie, écrit Dmitri Trenine, va dépendre de sa capacité à relever les défis climatique et technologique et de la réussite de sa transformation interne, plus que du succès de ses militaires et de ses diplomates. 

La dérive autoritaire des deux régimes suscite de part et d’autre des interrogations

Selon Pavel Baev, les dirigeants chinois nourrissent des doutes sur la stabilité interne de la Russie, gangrénée par une corruption structurelle ("pilier du régime"), à laquelle la Chine du Président Xi livre une lutte implacable. La chasse aux grands patrons, à l'ordre du jour en Chine, est difficilement compréhensible au Kremlin. De même que Poutine a utilisé l’annexion de la Crimée pour retrouver sa popularité, Xi Jinping pourrait instrumentaliser la question de Taïwan pour détourner l’attention de ses difficultés internes, avance The Telegraph. "Beaucoup d'experts, indique Alexandre Loukine, considèrent que la destruction de l'économie de marché, la lutte contre les grandes entreprises les plus prospères, la surveillance opérée avec des technologies expérimentées lors de l'épidémie, la généralisation progressive du système de crédit social, le renforcement de la censure, en particulier sur internet, tout cela va anéantir les incitations économiques et aboutir, comme en URSS, à la stagnation". Dans une étude publiée par la revue Comparative politics, le directeur du centre des études asiatiques du MGIMO n'exclut toutefois ni une "occidentalisation" de la Chine sur le modèle taïwanais, ni un "temps des troubles", ni le maintien d'un régime combinant "totalitarisme" et économie de marché efficace.

 

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