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Revue de presse internationale #29 : La politique de bascule d’Erdoğan, une stratégie gagnante ?

ARTICLES - 7 Octobre 2021

Dépité de n’avoir pu rencontrer Joe Biden en marge de l’AGNU, le Président turc a évoqué l’acquisition de nouveaux systèmes de défense antiaérienne et antimissile S 400, sans pour autant enregistrer de progrès dans sa relation avec la Russie lors de son entretien avec Vladimir Poutine à Sotchi. 

Recep Tayyip Erdoğan évoque l’acquisition de nouveaux systèmes S 400

Dans son intervention devant l'Assemblée générale des Nations unies (AGNU), le Président turc a dénoncé un "virus plus destructeur, mortel et insidieux que le Covid", à savoir le "virus de l'islamophobie", qui "se répand rapidement dans des pays longtemps présentés comme le berceau de la démocratie et des libertés", manière pour Erdoğan de revendiquer le leadership du monde musulman et le rôle de "porte-parole auto-proclamé du tiers-monde", selon Cengiz Candar, qui juge maigre le bilan de son séjour à New York. La rencontre espérée avec Joe Biden n'a pas eu lieu - Erdoğan a admis que "la trajectoire des relations turco-américaines n'est pas bonne" - raison pour laquelle, selon Amberin Zaman, le Président turc a évoqué un second contrat d'acquisition de systèmes de défense antiaérienne et antimissile russes S-400, au risque de nouvelles sanctions américaines. Il a aussi réitéré devant l'AGNU son soutien à "l'intégrité territoriale de l'Ukraine, y compris la Crimée, dont nous ne reconnaissons pas l'annexion", rapporte Mejdunarodnaïa jizn (MJ), qui rappelle la participation du ministre turc des affaires étrangères à la réunion de la "plate-forme de Crimée" et sa défense de la communauté tatare. MJ y voit un appel déguisé à Moscou à un marchandage ("nous violons l'intégrité territoriale d'autres pays - vous en Ukraine, nous à Chypre et en Syrie […]. Mettons-nous d'accord et la Turquie ne mentionnera plus 'l'annexion de la Crimée'"). 

Ces critiques envers la Russie peuvent s'expliquer par le sentiment répandu en Turquie que Moscou tente de "l’encercler" militairement (Crimée, Azerbaïdjan, Syrie), avance Timothée Bordatchev. La Turquie d’Erdoğan n'est "ni amie ni ennemie de la Russie", estime-t-il, elle est un "partenaire commode […] en premier lieu parce qu'elle fait preuve d'autonomie sur la scène internationale, ce qui est en soi plus important pour la stratégie russe que les paroles et les déclarations". Pour Moscou, "le front principal de la confrontation est l'Occident, souligne Alexandre Jelenine, le Kremlin utilise toute fissure dans les relations entre alliés occidentaux", la relation avec Ankara s'inscrit dans cette stratégie. Il n'en reste pas moins, relève Rouslan Poukhov, que les relations russo-turques, qui "combinent coopération et compétition, deviennent de plus en plus concurrentielles, non seulement dans les pays qui ont fait partie de l'empire ottoman, mais aussi dans les États turcophones d'Asie centrale, au nord-Caucase russe, en Crimée, en Abkhazie et dans d'autres régions". L'intervention turque dans le conflit du Haut-Karabakh a élargi cette influence, estime cet expert de la zone, "les efforts turcs en vue d'une alliance avec l'Azerbaïdjan créent une situation nouvelle dans la Caspienne". La Russie n'a pas intérêt à un affrontement avec la Turquie, mais reculer face à ses pressions est inacceptable, juge Rouslan Poukhov. 

Une Russie méfiante d’une montée de l’influence turque dans le Caucase

Dernièrement, les signes d'une amorce de dialogue turco-arménien de la part du Président Erdoğan et du premier ministre Pachinian se sont multipliés, note Eurasianet, cette tentative paraît plus prometteuse que la précédente qui avait échoué en 2009. L'ouverture de la frontière commune ferait sortir l'Arménie de son isolement, la Turquie en tirerait profit, en meilleure position pour développer sa présence dans le sud du Caucase. Officiellement, Moscou s'en félicite, mais le Kremlin reste assez silencieux, observe Alexandre Jelenine. Un sud du Caucase isolé et instable a longtemps servi les intérêts de la Russie, une normalisation avec la Turquie réduirait son importance pour l'Arménie et affaiblirait les leviers dont dispose Moscou sur le plan géopolitique dans la région, explique Soso Dzamukashvili.

La Russie n'est pas à l'aise avec la montée de l'influence de la Turquie, membre de l'OTAN.

La Russie n'est pas à l'aise avec la montée de l'influence de la Turquie, membre de l'OTAN, une réouverture de la frontière faciliterait sa pénétration des marchés de l'Union économique eurasiatique, note Taras Kuzio. Tenue à l’écart de l'accord qui a mis fin, il y a près d'un an, aux hostilités entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au Haut-Karabakh, la Turquie voit dans un dialogue avec Erevan le moyen de revenir à la table des discussions, explique Eurasianet

Le cessez-le-feu signé le 10 novembre 2020 par les Présidents Aliev et Poutine et par le premier ministre Pachinian contient une disposition essentielle pour l'Azerbaïdjan et la Turquie, explique Mejdunarodnaïa jizn - la liberté et la sécurité des communications entre le territoire azerbaïdjanais et sa province occidentale du Nakhitchevan, assurée par les troupes du FSB, et la construction de nouveaux axes de transport à travers le territoire arménien. Cette disposition a conduit Bakou et Ankara à promouvoir la construction d'un corridor de transport extraterritorial (Zanguezur/Meghli), projet stratégique pour la Turquie, qui disposerait d'une liaison terrestre avec l'Azerbaïdjan et l'Asie centrale. Pour la revue russe, parmi les gestes attendus par Erdoğan de Pachinian figure une levée du blocage arménien sur ce point. La Russie se montre réservée, indique MJ, qui cite la réaction du ministre des Affaires étrangères russe Sergey Lavrov ("le mécanisme de rétablissement des communications dans la région ne prévoit aucun recours à la force") en réponse aux menaces de H. Aliev et la revue proche du MID d’avertir que "vouloir imposer de façon grossière le corridor de Zanguezur comme priorité risque de conduire dans une impasse tout le projet de rétablissement des liens économiques et de transport dans la région".

Idlib demeure une pomme de discorde entre Ankara et Moscou

Lors du précédent sommet russo-turc, en 2020, un protocole avait été ajouté au mémorandum de septembre 2018 relatif aux mesures destinées à stabiliser la situation à Idlib, qui prévoyait un cessez-le-feu, la création d'un corridor de sécurité de part et d'autre de l'autoroute M4, reliant Lattaquié à la frontière irakienne, ainsi que des patrouilles communes dans la zone d'Idlib, la Turquie réitérant son engagement à séparer l'opposition modérée des groupes radicaux. Ces engagements sont pour l'essentiel restés lettre morte, note Fehim Tastekin. Depuis juin, les opérations des forces russes et turques se sont intensifiées, provoquant des tensions entre Ankara et Moscou, notamment depuis les frappes aériennes russes qui ont tué au moins 37 soldats turcs à Idlib et des rebelles syriens alliés d'Ankara, souligne Amberin Zaman. Le Président Erdoğan redoute les conséquences politiques internes (élections de 2023) d'un nouveau flux de réfugiés en cas d'offensive syrienne, explique-t-elle.

La dégradation de la situation militaire ne se limite d'ailleurs plus à Idlib, l'aviation russe a récemment bombardé des milices pro-turques dans la région d'Afrin, causant la mort de 11 rebelles, remarque Kommersant. La position de la Turquie à Idlib devient inconfortable, si les discussions américano-russes concernant les zones kurdes à l'est de l'Euphrate aboutissent à un compromis, la confrontation à Idlib deviendra inévitable, affirme Fehim Tastekin. 

Depuis juin, les opérations des forces russes et turques se sont intensifiées, provoquant des tensions entre Ankara et Moscou.

Les discussions qui ont réuni à Genève des représentants de la Maison blanche, du Kremlin et du MID pourraient affaiblir la position turque, analyse le chroniqueur du site al-Monitor. D’ores et déjà, Washington ferme les yeux sur les livraisons de pétrole iranien dans le port de Tartus, ce dialogue russo-américain réduit la marge de manœuvre d'Ankara, souligne Fehim Tastekin. Les pourparlers de Genève montrent combien la Syrie a reculé dans les priorités de l'administration Biden, constate le quotidien Ashark al-Awsat. Après le retrait US d'Afghanistan, la Russie et la Turquie pensent pouvoir atteindre leurs objectifs en Syrie, observe Kirill Semionov. La Russie cherche à ramener les gisements pétroliers du nord-est syrien sous le contrôle syrien, explique Christopher Phillips mais, à la différence d'Idlib que Damas et Moscou semblent prêts à investir militairement, la stratégie russe à l'égard des Kurdes est celle de la persuasion, la perspective d'un retrait américain pouvant les inciter à négocier avec le régime syrien. À Moscou le 16 septembre, une délégation kurde a tenté d'obtenir une garantie en matière d'autonomie pour éviter une intervention de l'armée syrienne, mais les interlocuteurs russes se montrent "sceptiques tant que les Kurdes restent alliés des États-Unis", explique Kirill Semionov. La multiplication des frappes turques sur les positions kurdes, en l'absence de réaction américaine, renforce la thèse de la Russie qu'elle seule est en mesure de protéger les Kurdes, ce qui, selon Christopher Phillips, accroît la possibilité d'un accord entre Damas, les Kurdes et la Russie, à condition que les forces kurdes (YPG) soient désarmées. 

Le rencontre Erdoğan-Poutine à Sotchi a confirmé le statu quo 

Dans ce contexte lourd de contentieux accumulés, le Président Erdoğan a été reçu pendant près de trois heures, le 29 septembre à Sotchi, par Poutine. Les deux chefs d'État se sont contentés de déclarations liminaires, aucun texte n'a été signé. "Moscou et Ankara ont confirmé le statu quo", écrit Gevorg Mirzaïan. Autre commentateur proche du pouvoir russe, Piotr Akopov, sans nier les nombreux différends, estime que, "même quand leurs relations ressemblent à une confrontation, Poutine et Erdoğan sont en mesure, sinon de trouver des compromis, du moins de modérer leurs désaccords". 

L'achat de S 400 supplémentaires semble être son seul atout à l'égard de Moscou, mais Erdoğan peut-il se permettre une nouvelle dégradation de ses relations avec les États-Unis ? 

Depuis 18 ans, rappelle le commentateur de Ria novosti, ils ont montré qu'ils pouvaient coopérer, "guidés uniquement par leurs conceptions des intérêts nationaux de leurs peuples, ils ont éliminé l'Occident de leur horizon géopolitique". "Ce n'est pas la haine de l'Occident ou le désir de tirer parti de son affaiblissement qui nous unit, mais la certitude que nous pouvons régler seuls nos problèmes, sans 'aide' extérieure", affirme Piotr Akopov. Cela dit, estime Kerim Has, enseignant à l'université de Moscou, cité par le New York Times, "la position d'Erdoğan n'avait jamais été aussi fragile depuis 18 ans", non seulement il veut à tout prix empêcher une offensive à Idlib, mais il a grand besoin de nouveaux contrats de gaz, dont les prix explosent. 

Le résultat des discussions de Sotchi a été résumé par Erdoğan dans un tweet ("nous avons eu une rencontre productive avec mon homologue Poutine et avons quitté Sotchi"), rapporte Fehim Tastekin. Ce sommet montre que "l'exercice d'équilibre tenté par Ankara entre les États-Unis et la Russie depuis l'arrivée au pouvoir de J. Biden n'a pas sauvé la diplomatie turque", de même que "ses efforts pour renforcer sa position au sein de l'OTAN et réparer le lien avec Washington sur le compte de Moscou ont échoué". L'absence de conférence de presse finale montre combien la position d'Ankara s'est affaiblie, analyse le commentateur d'al-Monitor. L'achat de S 400 supplémentaires semble être son seul atout à l'égard de Moscou, mais Erdoğan peut-il se permettre une nouvelle dégradation de ses relations avec les États-Unis ? À Sotchi, faute "d'option occidentale", il avait peu de cartes dans son jeu, souligne Michael Thumann. "Poutine l'a mis sur la balance des poids-lourds mondiaux, écrit-il, il a constaté qu'Erdoğan avait perdu du poids, et lui a proposé des remèdes ‘à la russe’", à savoir "plus de S 400, de gaz et de conseillers militaires". Le Président turc avait bien tenté d'améliorer sa position de négociation à l'égard de Moscou en réduisant ses achats de gaz russe et en massant des troupes au nord de la Syrie, mais il a négligé ses relations avec les Occidentaux, souligne le commentateur de die Zeit. Biden n'a pas reçu son homologue turc, son administration lui a dressé la liste de ses préoccupations (droits de l'homme en Turquie, S 400, occupation du nord de la Syrie, Grèce, Chypre). Le tableau n'est pas plus réjouissant s'agissant de l'UE, remarque Michael Thumann, après le départ d'Angela. Merkel, l'influence de la France, alliée de la Grèce, va croître et l'Auswärtiges Amt pourrait être dirigé par un ministre issu du parti des Verts, critique de la Turquie d’Erdoğan.

 

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