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Revue de presse internationale #26 : L'Iran face au retour des Talibans à Kaboul

ARTICLES - 16 Septembre 2021

L’Iran et le régime des Talibans ont des raisons de développer leur coopération économique et sécuritaire. Le signal donné par le retrait américain d’Afghanistan pourrait aussi conduire Téhéran à pousser ses pions au Moyen-Orient. L’impact sur les discussions en cours entre l’Iran et l’Arabie saoudite, qui, à la différence des autres monarchies du Golfe, s’est désengagée d’Afghanistan, reste à évaluer.

Une relation longtemps conflictuelle qui laisse place à la Realpolitik

L'Iran et l'Afghanistan partagent une frontière terrestre longue de plus de 900 km et sont liés ethniquement et culturellement : les Tadjiks d'Afghanistan sont persanophones, tandis que près de la moitié des Afghans parle le dari, l’une des deux langues officielles du pays, explique Farhad Ibraguimov, chercheur à l'IMEMO. Les relations entre Téhéran et les Talibans ont longtemps été conflictuelles ; dans les années 1990, l'Iran soutenait leurs opposants, "l'alliance du nord". En 1998, un conflit armé a failli éclater quand les Talibans ont investi le consulat iranien de Mazar-e Sharif et tué onze diplomates iraniens. Les Talibans se sont également rendus coupables d'exactions à l'encontre de la communauté chiite hazara. La coopération initiée en 2001 entre Téhéran et Washington au début de l'intervention américaine en Afghanistan a rapidement tourné court, rappelle Bat Chen Feldman. En 2005, l'ex-président Mahmoud Ahmadinejad a engagé un dialogue avec les Talibans, mais le Guide suprême est resté très critique à leur égard, les qualifiant en 2015 de "ramassis de mercenaires cruels et fanatiques qui ne connaissent rien à l'islam". Ces dernières années, Ali Khamenei a modéré son discours, incluant les Talibans dans "l'axe de la résistance" avec la Syrie, l'Irak et le Yémen, leur fournissant armes et entraînement. Pour autant, analyse Farhad Ibraguimov, des divergences subsistent dans l'entourage du Guide sur l'opportunité de reconnaître le régime taliban et une partie importante de l'opinion iranienne demeure très critique à leur égard. 

Les experts de la région s'accordent toutefois à penser que l'Iran peut s'accommoder de l'arrivée des Talibans à Kaboul, le scénario du pire, selon Fatemeh Aman, demeurant celui d’une prise de pouvoir par l'état islamique (IS-K), crainte qui peut expliquer le rapprochement intervenu depuis 2015. Interrogée par L'Orient-Le Jour, la chercheuse du Carnegie Middle East Center note que "les Iraniens sont nerveux : un gouvernement entièrement dominé par les Talibans n’est pas leur premier choix, mais ils n’ont plus d’autre option pour contenir l’État islamique et les possibles retombées d’une nouvelle guerre". Le retrait des États-Unis est certes perçu positivement à Téhéran, mais une instabilité dans son voisinage aurait des conséquences économiques et sécuritaires, relève Bat Chen Feldman. Aussi le régime iranien s'efforce-t-il d'améliorer l'image négative des Talibans dans le pays : les médias conservateurs soulignent qu'ils ont changé et abandonné leurs pratiques brutales, notamment envers la communauté hazara.

Le retrait des États-Unis est certes perçu positivement à Téhéran, mais une instabilité dans son voisinage aurait des conséquences économiques et sécuritaires.

Trois raisons expliquent le soutien iranien, selon Erfan Fard : Téhéran veut maintenir la pression sur le dispositif militaire américain à ses frontières, dissuader les États-Unis de s'en prendre à l'Iran et restaurer son influence parmi les chiites. Les Talibans ne sont pas un "allié naturel", mais une "alliance tactique" est possible, selon Farzin Nadimi, du Washington Institute for Near East Policy (WINEP), d'autant que, souligne Bat Chen Feldman, le nouveau président iranien accorde la priorité à l'amélioration des relations avec les pays voisins.  

Au-delà des contentieux, des intérêts communs

Plusieurs contentieux sont de nature à tendre les relations entre Téhéran et les Talibans. Le sort de la communauté chiite hazara pourrait "compromettre cet équilibre", d'après L'Orient-Le Jour. Les Talibans s'inquiètent, pour leur part, d'une intervention possible des unités de combattants afghans (Fatemiyoun), recrutés par Téhéran depuis 2012 afin de soutenir le régime syrien, entraînés par les Gardiens de la révolution et bien armés. L'impératif sécuritaire est très présent à l'esprit des dirigeants de Téhéran, soucieux de prévenir l'infiltration d'extrémistes d’IS-K, qui ont déjà ciblé des chiites en Afghanistan ; Téhéran a ainsi établi plusieurs bases militaires sur sa frontière orientale, indique Fatemeh Aman. À cette préoccupation s'ajoute la question migratoire : la frontière irano-afghane est aujourd'hui fermée mais, ces dernières décennies, plusieurs millions d'Afghans ont gagné l'Iran, et l'arrivée de nouveaux réfugiés aggraverait la situation économique et sécuritaire. La frontière irano-afghane est le lieu de divers trafics, notamment d’opium. Principale voie d’exportation vers l'Europe, l'Iran est en proie à un sérieux problème de drogue, que le retour des Talibans pourrait accentuer. Un contentieux oppose par ailleurs les deux États à propos des eaux de l'Helmand ; l'accord signé en début d'année pourrait être remis en question. 

En réponse aux sanctions occidentales, l'Iran a diversifié ses partenaires et mis l'accent, ces dernières années, sur ses échanges avec l'Afghanistan, pays enclavé, devenant son premier fournisseur. Les exportations iraniennes (hors pétrole) sont évaluées à 2 Mds $ par an et à 4 Mds $ au total. Du fait des sanctions, Téhéran a des difficultés à exporter son pétrole, dont les Talibans ont grand besoin.

Ce commerce devrait pâtir de l'instabilité actuelle, de la suspension de l'aide internationale au régime taliban (42 % du PIB en 2020) et du gel des avoirs afghans détenus aux États-Unis, estime Bijan Khajehpour. Les difficultés financières du régime de Kaboul pourraient priver l'Iran d'une source importante de devises - les transferts vers l'Iran sont évalués à 5 m. $/jour - et renforcer son isolement, analyse l’ECFR.

Si la Chine décide d'investir en Afghanistan, l'Iran pourrait, selon Bijan Khajehpour, figurer parmi les bénéficiaires des "nouvelles routes de la soie". 

Si la Chine décide d'investir en Afghanistan, l'Iran pourrait, selon Bijan Khajehpour, figurer parmi les bénéficiaires des "nouvelles routes de la soie". Le développement du port franc de Chabahar ferait de l'Iran un corridor reliant l’Inde, partenaire du projet, à l'Asie centrale en contournant le Pakistan, mais il reste subordonné à la stabilisation de la région, note cet économiste. De nombreuses inconnues subsistent sur la manière dont le pouvoir va être exercé à Kaboul, où l'influence des rivaux arabes de Téhéran pourrait croître et alimenter les clivages internes, tempère Fatemeh Aman. 

La crise afghane peut-elle rebattre les cartes au Moyen-Orient ?

De fait, le rôle majeur joué par les États du Golfe dans les opérations d’évacuation de Kaboul est souligné. Le Qatar, qui entretient depuis longtemps des relations avec les Talibans, a construit un hôpital de campagne dans les quartiers du US Central Command, tandis que les Émirats arabes unis - seul État avec l'Arabie saoudite et le Pakistan à avoir reconnu le précédent régime taliban - ont facilité le départ de plus de 40 000 personnes et mis en place une plateforme de transit, observe Bilal Y. Saab. Au-delà de cette assistance humanitaire, Doha est devenu, selon The Arab Weekly, "la seconde capitale de l'Afghanistan" ; en accueillant les discussions entre responsables américains et représentants talibans et en hébergeant les ambassades américaine et britannique repliées de Kaboul, Doha se situe au cœur de l'activité diplomatique autour du dossier afghan. "Sans la médiation qatarie, le retrait américain aurait été plus violent et meurtrier", juge Zvi Bar'el. C'est Doha qui mène les négociations en vue de la réouverture de l'aéroport de Kaboul, premier test international important pour les Talibans, note le commentateur israélien. "Après la prise de pouvoir des Talibans, l'Arabie saoudite se cherche un nouveau rôle", remarque Middle East Eye. Le Prince Salman aurait demandé à Turki al-Faisal, chef des services de renseignement du royaume de 1979 à 2001, de reprendre langue avec les Talibans. 

L’évolution en Afghanistan pourrait faciliter l'amélioration des relations saoudo-iraniennes.

Si l'Afghanistan a été le théâtre de la rivalité saoudo-iranienne, Riyad y est aujourd'hui moins engagé que Téhéran, analyse Mohammad Ali Shabani. Jusqu'en 2017, affirme James M. Dorsey, l'Arabie saoudite finançait des mouvements anti-chiites et anti-iraniens en Afghanistan et au Pakistan.

Il est tentant, note cet expert, de comparer les problèmes potentiels que crée pour l’Iran l'arrivée au pouvoir des Talibans à Kaboul et les difficultés de Riyad face à la rébellion des Houthis au Yémen. L'administration Trump et les Saoudiens avaient nourri le projet de fomenter des troubles en Iran, mais, souligne James M. Dorsey, "l'Afghanistan n'est pas le Yémen et les Talibans ne sont pas les Houthis". L’évolution en Afghanistan pourrait faciliter l'amélioration des relations saoudo-iraniennes, avance Seyed Hossein Mousavian. L'ancien négociateur iranien évoque les discussions de Bagdad en vue de la normalisation de leurs relations et considère que la victoire des Talibans profite plutôt à Riyad et pourrait inciter les deux capitales à se rapprocher. Elles ont un "intérêt renouvelé à coopérer", écrit aussi Zvi Bar'el, car l'Arabie saoudite craint que les organisations islamistes sur son territoire ne soient renforcées tandis que l'Iran redoute l'importation du terrorisme sunnite. "Un vent de réconciliation souffle sur la région, constate leTehran Times. Va-t-il inclure un dégel des relations Iran-Arabie saoudite ? Trop tôt pour le dire", estime toutefois le journal proche du régime iranien.

Quelles sont les conséquences d’un désengagement américain ?

"De Taïwan aux États arabes du golfe persique, les alliés des États-Unis commencent à douter de leur fiabilité [...]. Certains pensent que la ‘fuite humiliante’ d'Afghanistan servira d'avertissement à ceux qui espèrent toujours que Washington les protégera", écrit par ailleurs le Tehran Times. Ce retrait ajoute un élément d'incertitude à la politique américaine au Moyen-Orient, convient Farzim Nadimi. Selon le chercheur du WINEP, l'Iran va l'exploiter et inciter ses nombreux supplétifs dans la région à se montrer plus actifs dans les mois à venir. Téhéran sera tenté de mettre les États-Unis sous pression avec encore plus de détermination, au Yémen mais aussi en Syrie et en Irak. Ces derniers jours, dans une démarche inhabituelle, Téhéran a demandé au gouvernement régional d'Erbil le départ du "parti démocratique du Kurdistan d'Iran". Idris Okuducu s’en inquiète : "l'opposition kurde iranienne pourrait subir les conséquences du retrait américain d'Irak", prévu à la fin de l'année. Ancien chef du Mossad, Yossi Cohen redoute les conséquences d'un retrait militaire américain "mal conçu et précipité", de nature à accentuer les antagonismes entre communautés irakiennes et susceptible de conduire l'Iran à renforcer sa présence militaire. Une autre leçon peut être tirée de l'expérience afghane, selon Fatemeh Aman : "un gouvernement dont l'existence dépend de la présence de forces étrangères peut facilement disparaître quand ces forces se retirent, ce que les Russes en Syrie et les Iraniens en Syrie et en Irak devraient méditer".

Si Moscou voit traditionnellement dans les revers de la politique étrangère américaine un gain net pour la Russie, remarque Pavel Baev, le retrait d'Afghanistan crée néanmoins pour la Russie un important défi. Le Kremlin peut s'attendre à ce qu’il soit suivi de décisions identiques en Syrie et en Irak, mais il y a aussi des raisons de penser que la Maison blanche cherchera à afficher sa détermination pour compenser cette "évacuation humiliante" en maintenant une présence militaire moins coûteuse au Moyen-Orient, écrit cet expert de la politique russe. En Syrie, le statu quo convient à la plupart des acteurs extérieurs mais pourrait toutefois être mis en cause par la situation économique désastreuse, comme le montre l'exemple libanais. La Russie n'entend pas se substituer à l'Iran, contraint de réduire, du fait de ses difficultés économiques internes, le financement des factions libanaises ; elle suit avec attention la détente entre Téhéran et Riyad et incline à penser que l'administration Biden, sous pression après le retrait d'Afghanistan, hésitera à signer avec l'Iran un accord sur son programme nucléaire (JCPoA). De fait, selon Amos Harel, "l'humiliation" subie par Joe Biden pourrait le "contraindre à adopter une attitude un peu plus ferme envers les Iraniens". Sans rejeter cette hypothèse, Manal Lotfy mentionne l'intérêt des Occidentaux à ce que Téhéran joue le médiateur avec les Talibans pour prévenir une nouvelle crise migratoire.

 

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