Aller au contenu principal
Exemple : Education, Europe, Santé

Revue de presse internationale #21 : Afghanistan, Caucase : les nouvelles terres de mission d’Erdogan

ARTICLES - 29 Juin 2021

La tonalité positive de l’entretien Biden-Erdogan traduit un climat redevenu constructif des relations entre la Turquie et ses partenaires occidentaux. Cela pourrait conduire le Président turc à donner des gages, notamment en Afghanistan, mais ce rapprochement avec l’Occident implique aussi que le modus vivendi négocié par Ankara et Moscou en Syrie et en Libye soit confirmé et élargi aux théâtres afghan et caucasien. 

Le nouveau climat des relations Ankara-Washington

Dressant un parallèle avec Vladimir Poutine, le New York Times juge plus fragile la position du Président turc, confronté à une situation économique, sociale et épidémique difficile, susceptible de provoquer une crise de la dette, qui rend d'autant plus nécessaires les relations avec l'Occident. D'où, selon le quotidien, le changement d’attitude d’Erdogan, qui évite la confrontation en Méditerranée orientale et apporte une assistance militaire à l’Ukraine. Joe Biden a initialement maintenu ses distances envers Poutine, il a également évité le contact avec son homologue turc, avec lequel il s’'est entretenu au téléphone, pour la première fois depuis son élection, en avril pour l’informer de la reconnaissance imminente du génocide arménien ("une humiliation", selon le New York Times). Bien que Biden l’ait longtemps battu froid, le Président turc s’est voulu constructif lors de leur rencontre à Bruxelles, note le Hurriyet, faisant état d’une "forte volonté d'engager une coopération constructive fondée sur le respect mutuel et les intérêts dans tous les domaines", assurant qu'il n’y avait "aucun problème dans les relations entre la Turquie et les États-Unis qui ne puisse trouver de solution". "Nos domaines de coopération sont plus larges et riches que les problèmes", a souligné Erdogan qui, contrairement à ce qu’il avait indiqué en avril, n’a pas soulevé la question des "événements de 1915". "Nos équipes vont prolonger nos discussions et je suis confiant que nous allons faire de vrais progrès avec la Turquie et les États-Unis", a assuré de son côté le Président Biden.

Attendue depuis longtemps, cette rencontre a duré une heure et demie, le double du temps prévu, relèvent les commentateurs turcs, sans cependant déboucher sur des résultats concrets, constate Amberin Zaman. Erdogan a adopté un ton modéré et s’est comporté comme un "allié loyal", la question des systèmes russes S-400 demeure ouverte, Ankara aurait rejeté l'idée d'une garantie donnée à Washington de ne pas mettre en service ces batteries en échange d'une levée des sanctions US. À l’instar de Talha Köse, qui décèle "un nouveau climat" entre les deux pays - "le sommet de l'OTAN et les rencontres organisées en marge aidant à dissiper le sentiment d'isolement de la Turquie par rapport à ses alliés occidentaux" - les analystes turcs proches du pouvoir se montrent confiants, étant entendu, selon Burhanettin Duran que ce processus de "normalisation de la politique étrangère" prendra du temps et qu’il ne faut pas s'attendre à des décisions rapides sur les sujets contentieux (S-400/F35, mouvement güléniste, Kurdes syriens). Le communiqué de l’OTAN, qui évoque la "menace russe" et le "défi chinois", renforce le rôle, déjà substantiel, de la Turquie dans la sécurité de l'Alliance, estime Serkan Demirtas. Erdogan a d'ailleurs, note-t-il, saisi l’occasion du sommet de l’OTAN pour envoyer deux messages clairs, une délégation turque de haut niveau s'était rendue la veille en Libye et, le lendemain, lui-même s’est envolé pour l’Azerbaïdjan. 

Erdogan et Aliev concluent une alliance

Lors de son déplacement dans le pays voisin, le Président Erdogan a visité le territoire reconquis en 2020 par l’armée azerbaïdjanaise dans le Haut-Karabakh et s’est rendu à Choucha/Chouchi, ville détruite lors des différents conflits, appelée à devenir une "capitale culturelle" et un lieu de coopération militaire avec Ankara et qui va accueillir un consulat de Turquie, relève Sergueï Markedonov, professeur à l’IMEMO. Les deux Présidents y ont signé une "déclaration d'alliance", qui ne crée cependant aucune obligation - il ne s’agit pas d’un traité - observe Nikolaï Silaev, Bakou veut éviter une trop grande proximité avec son voisin turc, qui menacerait son indépendance et ses bonnes relations avec Moscou. La déclaration prévoit des "consultations en cas de menace ou d'agression", qui détermineront les modalités d’assistance, ainsi que des sessions communes des organes de sécurité des deux pays. Bien qu’il ne réponde à aucun impératif militaire, ce texte vise à souligner la contribution turque au succès de l’offensive azerbaïdjanaise de l’automne dernier, en outre il "pose les bases juridiques d'un possible stationnement de troupes turques en territoire azerbaïdjanais", évoqué par le Président turc, analyse Stanislav Pritchine. Voici près d’un an que les militaires turcs, venus participer à des manœuvres conjointes, se maintiennent sur le sol azerbaïdjanais, rappelle Vzgliad.  

L’accord qui a mis fin aux hostilités entre Erevan et Bakou, signé dans la nuit du 9 au 10 novembre 2020, confère à la Russie le rôle principal dans le règlement du conflit.

À Moscou, la perspective de l’installation d’une base turque en Azerbaïdjan est loin de ravir, certains députés, comme le général Viktor Zavarzine, dénonçant "un élargissement de l'OTAN". La Russie regarde avec envie cette affirmation de l’influence turque dans le sud du Caucase, explique Sergeï Markedonov, il s’agit d’une sorte de "retour de balancier" par rapport à 2015, année de l'intervention militaire russe en Syrie, dans une zone que la Turquie estime être son "étranger proche". 

Le Kremlin est confronté à un dilemme qui doit être tranché rapidement, d’après le professeur au MGIMO, "mettre en place des formats de coopération eurasiatique afin de résister à l'Occident, ou admettre que la rhétorique antiaméricaine d’Erdogan ne lui garantit pas la promotion de ses intérêts". L’accord qui a mis fin aux hostilités entre Erevan et Bakou, signé dans la nuit du 9 au 10 novembre 2020, confère à la Russie le rôle principal dans le règlement du conflit, rappelle Stanislas Pritchine, la Turquie n'est pas mentionnée, sa seule consolation c’est la création du centre conjoint de contrôle de cessez-le-feu, résultat qui ne peut satisfaire les ambitions d'Ankara, même si le Président turc a pris part en décembre dernier à la "parade de la victoire" de Bakou et qu’une dizaine de contrats ont été signés avec des entreprises turques, notamment pour la reconstruction des zones reconquises par les forces azerbaïdjanaises. L’ouverture d’une base turque sera évoquée lors des prochains entretiens russo-turcs, Moscou devrait s’y montrer hostile, estiment les experts, car elle est susceptible de créer un nouveau foyer de crispation avec les Arméniens, Sergueï Lavrov l’a déjà laissé entendre en qualifiant l’information de "rumeur", note Stanislav Pritchine. 

La Turquie se déclare prête à assurer la sécurité de Kaboul

Actuellement, l’armée turque est déployée dans plus de 10 pays sur trois continents, seuls les États-Unis ont une présence militaire plus importante dans le monde, note Vzgliad à propos du maintien possible en Afghanistan d'un contingent turc afin d’assurer, après le retrait des forces de l’Alliance, la sécurité de l’aéroport de Kaboul. Le contingent turc comprend actuellement environ 500 hommes, il n’a jamais assumé de tâche combattante, ce qui est de nature à faciliter cette mission, souligne Metin Gurcan. Cette initiative est diversement appréciée par les commentateurs russes, "lors du récent sommet de l'OTAN, écrit Vzgliad, Biden a donné carte blanche à l'est, en Asie centrale et dans la région du Xinjiang, ce qui permet à Washington, avec l'aide des Turcs, de créer de sérieux problèmes à la Chine". "La Turquie convient mieux que tout autre pays au rôle de représentant de l'Occident dans cette région" (...). Résister à 'l’agression' russe et à l'expansion chinoise est aujourd'hui le principal objectif de Washington et de Bruxelles", affirme la revue Medjunarodnaïa jizn. Mais cette opération militaire en Afghanistan s'inscrit aussi dans "la politique expansionniste d’Ankara, mise en œuvre en particulier en Asie centrale, qui compte des pays turcophones", remarque Andreï Kazantsev, chercheur au MGIMO. Aussi s’agit-il d’après lui non seulement d'une bonne manière faite à Washington, mais aussi d'un moyen pour la Turquie d’'élargir son influence.

Des liens anciens existent entre les deux pays, soulignent les experts. L’Afghanistan fut l'un des premiers États à reconnaître la jeune république de Turquie, qui jouit d’une bonne image dans la population afghane et affiche une proximité avec les communautés turciques comme les Ouzbeks. C’est pourquoi Istanbul a été choisie pour accueillir la conférence de paix qui réunit le gouvernement afghan et les Talibans. Ces derniers ont néanmoins rejeté l’idée d’un maintien d'un contingent turc à l’'aéroport de Kaboul, bien qu’un revirement de leur position ne soit pas exclu.

Les acteurs régionaux sont peu favorables au maintien d’un dispositif militaire turc en Afghanistan.

À l’exception de la Chine, qui la considère comme un moyen de sécuriser les "routes de la soie", les acteurs régionaux sont peu favorables au maintien d’un dispositif militaire turc en Afghanistan. Moscou, qui a récemment noué des contacts étroits avec les Talibans, voit d'un mauvais œil le contrôle de l’'aéroport de Kaboul par un État membre de l’OTAN. "Ce plan turco-otanien est aventuriste", tranche la revue Medjunarodnaïa jizn car, "dans la situation actuelle de l'Afghanistan, les militaires turcs seront inévitablement entrainés dans un conflit armé et otages d'une nouvelle tentative d'Ankara pour trouver le chemin vers le cœur du Président américain". Mécontente de la déclaration adoptée à l’issue de la conférence de Berlin qui appelle au retrait des forces étrangères de Libye, les autorités turques pourraient être tentées de conditionner leur participation à la protection de l’aéroport de Kaboul au maintien de leurs troupes en Libye, avance la Nezavissimaïa Gazeta.

En Syrie, la Turquie reste dépendante des décisions de la Russie et des États-Unis

La Syrie offre l’exemple d’un conflit situé "dans la zone d'intérêts vitaux de la Turquie et dans son voisinage immédiat", note aussi Piotr Akopov, mais Erdogan doit prendre en compte les intérêts des grands acteurs que sont les États-Unis et la Russie. À Bruxelles, Biden a opposé une fin de non-recevoir à la demande de son homologue turc de rompre les relations avec les Kurdes syriens (PYD), rapporte Amberin Zaman et, à Genève, le Président des États-Unis n'a pu obtenir de Poutine de promesse sur la poursuite de l'acheminement de l'aide humanitaire transfrontalière, en dépit de toute l'importance que lui accorde l'administration américaine. La Turquie détient une position clé dans les négociations qui vont avoir lieu au conseil de sécurité des Nations unies sur la reconduction de la résolution 2533, qui vient à échéance le 10 juillet 2021, et qui a déjà réduit, à la demande russe, à un seul poste frontalier, au lieu de quatre auparavant, le passage des convois humanitaires destinés aux déplacés syriens, souligne Fehim Tastekin

Selon le chroniqueur du site Al-Monitor, Ankara pourrait jouer un rôle de médiateur entre Moscou et Washington, afin d'éviter une catastrophe humanitaire. Un mois avant cette date-butoir, le régime de Damas, qui entend, avec le soutien russe, contrôler la distribution de cette aide, a lancé une attaque meurtrière contre l’enclave d'Idlib. Moscou conditionne le maintien de l'accès au poste de Bab al Hawa, explique Fehim Tastekin, notamment à une attitude plus ferme des forces turques, présentes à Idlib, vis-à-vis des groupes islamistes, notamment de l'organisation Hayat Tahrir al-Sham. La fermeture du dernier poste frontalier aux convois humanitaires pourrait entraîner une nouvelle flambée de violence, fournir un prétexte à Damas pour lancer un assaut contre Idlib et provoquer de nouveaux déplacements de populations, s'inquiète la FAZ. La Turquie refuse pour sa part la réouverture du point de passage de al-Yarubiah, pour éviter que l’aide internationale ne bénéficie aux Kurdes de la région, elle pourrait, estime le quotidien, accélérer la réinstallation des réfugiés et des déplacés arabes syriens dans les zones frontalières (Afrin, Tal Abyad, Ras al-Ain), auparavant majoritairement kurdes, qu’elle administre. 

 

A voir aussi
  • Commentaires

    Ajouter un commentaire

    À propos des formats de texte

    Commentaire

    • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type='1 A I'> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id='jump-*'> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
    • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
    • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
    • Seules les images hébergées sur ce site peuvent être placées dans une balise <img>.

...

Envoyer cette page par email

L'adresse email du destinataire n'est pas valide
Institut Montaigne
59, rue la Boétie 75008 Paris

© Institut Montaigne 2017