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Revue de presse internationale #1 : l’Allemagne et le triangle Washington - Pékin - Moscou

BLOG - 11 Février 2021

Chaque semaine, l’Institut Montaigne propose sa revue de presse internationale avec son chroniqueur Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères au Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, qui scrute le traitement par les experts et les médias internationaux de l’actualité géopolitique mondiale. Cette semaine, il s’intéresse à la position allemande face au triangle Washington - Pékin - Moscou après l’élection de Joe Biden, avec le durcissement en Russie et l’affirmation de la puissance chinoise.

L’arrivée de l’administration Biden va permettre à Berlin de participer à la refondation d’une relation transatlantique, éprouvée par les années Trump, redéfinition qui doit prendre en compte la Chine et la Russie, alors que la philosophie (le "changement par le commerce") qui inspire la politique allemande à l’égard de ces deux régimes autoritaires montre ses limites. Cette reconstruction va intervenir dans un nouveau contexte politique, A. Merkel se prépare à quitter la scène politique et une nouvelle coalition verra le jour à l’issue des élections du 26 septembre.

Le nouveau président de la CDU, que Sophie Besch et Christian Odendahl présentent comme un "conservateur centriste" pro-européen, a pu émettre, notent-ils, des idées "étranges" en politique étrangère, affichant ses sympathies pour la Russie, la Turquie et ou le régime syrien. Il n'est pas certain toutefois qu'Armin Laschet soit le candidat du bloc conservateur CDU/CSU à la chancellerie fédérale, Markus Söder, "l'ambitieux et flexible" président de la CSU, est en embuscade, relève Josef Joffe, éditeur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Die Zeit, perplexe quand il s'agit de préciser les convictions du ministre-Président bavarois, favorable aux sanctions contre la Russie, mais affable avec Vladimir Poutine. La composition de la prochaine coalition - une alliance CDU/CSU/Verts - inédite au plan fédéral, est l'hypothèse la plus probable pour la plupart des analystes.

Il ne faut pas s'attendre, d'après Josef Joffe, à un changement radical des orientations de politique étrangère de la CDU, il est possible que la "ligne Merkel" perdure, bien que les Chrétiens- démocrates, attachés au lien transatlantique, manquent d'idées sur la manière de le renforcer, note Ulrike Esther Franke de l’ECFR. Sa collègue de l'ECFR Jana Puglierin observe que, tout en faisant preuve de solidarité avec la France (Syrie, Mali) et ses alliés, A. Merkel ne s'est jamais vraiment investie dans les questions de défense et de sécurité, elle est demeurée sceptique sur les interventions militaires extérieures (Cf. abstention lors du vote sur la Libye en 2011) et a laissé à sa ministre de la Défense le soin de répondre aux propositions du Président Macron sur l’autonomie stratégique européenne.

La composition de la prochaine coalition - une alliance CDU/CSU/Verts - inédite au plan fédéral, est l'hypothèse la plus probable pour la plupart des analystes.

En dépit de l'aggiornamento des Verts, opéré sous l'impulsion de leurs actuels dirigeants - Annalena Baerbock et Robert Habeck ont exposé leur agenda transatlantique dans les colonnes de la FAZ - les experts sont dubitatifs sur une plus forte implication de l'Allemagne post-Merkel dans les affaires internationales. "Die Grünen" demeurent favorables au retrait des armes nucléaires américaines du sol allemand, ils s'interrogent sur la pertinence de l'objectif de 2 % du PIB consacré à l'effort de défense, relève Stefanie Babst, ancienne secrétaire générale adjointe déléguée pour la diplomatie publique de l’OTAN. 

Ils critiquent ce qu'ils considèrent comme la "militarisation" de l'UE, ajoute Ulrike Esther Franke, qui espère toutefois que la collaboration des conservateurs et des écologistes au sein d'un gouvernement fédéral incitera la CDU/CSU à formuler un projet à long terme et les Verts à renoncer à une "vision idéaliste" du monde. Néanmoins, souligne Jana Puglierin, la "normalisation" d'une Allemagne endossant la culture stratégique du Royaume-Uni et de la France reste lointaine.

Une relation à rebâtir avec les États-Unis

La présidence Trump a dégradé l'image des États-Unis dans les pays européens, montre une enquête de l'ECFR. C'est particulièrement le cas en Allemagne, dont l'opinion considère majoritairement (53 %) qu’on "ne peut plus faire confiance aux Américains, après qu’ils aient élu Trump en 2016". 48 % des Allemands estiment que les États-Unis seront trop accaparés par leurs problèmes internes pour s'impliquer dans les affaires du monde, 60 % d’entre eux affirment que leur pays ne peut plus s'en remettre à la garantie de sécurité américaine. "À Washington, l'Allemagne et l'UE ne seront certainement pas au centre de gravité stratégique", note Stefanie Babst. La nouvelle administration US, explique cette experte, attend de l'Allemagne qu'elle mobilise les autres Européens pour la sécurité de leur continent, que ceux-ci stabilisent leur voisinage (Afrique du nord et Moyen-Orient, Balkans occidentaux), investissent plus dans leur défense, appuient les efforts de dissuasion à l'égard de la Russie et participent à la définition d'une approche transatlantique envers la Chine.

Aucun pays n'a autant tiré parti de la présence des États-Unis en Europe que l'Allemagne, rappelle le German Marshall Fund (GMF). Par sa taille, son histoire et sa puissance économique, ce pays suscite aussi la méfiance de ses voisins, le rôle de "réassurance" joué par les États-Unis après 1945 pour la stabilité et l'unité de l'Europe a été essentiel, garant du succès de la RFA et de ce que la "question allemande" ne soit pas rouverte. Berlin doit contribuer à redéfinir le rôle des États- Unis dans ce nouvel environnement géopolitique. Mais, souligne le GMF, Washington a besoin de l'UE pour rester un acteur global, tout comme les États-Unis demeurent indispensables aux alliés européens. Alors que l'administration démocrate se met en place, le GMF invite Berlin à tirer parti d'une "fenêtre d'opportunité très étroite" (l'élection du Bundestag a lieu le 26 septembre 2021) pour formuler ses propositions. Après le Brexit, l'Allemagne est toutefois attentive à ne pas apparaître comme l'interlocutrice privilégiée de Washington au sein de l'UE pour ne pas froisser la France, observe Daniela Schwarzer, directrice du German Council on Foreign Relations (DGAP).

Josef Joffe appelle de ses vœux un "centrisme diplomatique", l'Allemagne ne doit pas se laisser entraîner par les États-Unis dans des conflits avec les "deux géants de l'est", mais maintenir ses distances par rapport à Washington et être en bons termes avec chacune de ces grandes puissances. Le chroniqueur de Die Zeit voit dans l'accord global UE-Chine sur l'investissement (CAI) l'illustration de l'approche qu'il préconise.

Aucun pays n'a autant tiré parti de la présence des États-Unis en Europe que l'Allemagne.

"Le CAI anéantit les espoirs de J. Biden de recruter l'UE dans sa stratégie de coalition dirigée contre la Chine", explique-t-il, il laisse "isolés" les États-Unis, tenus à l'écart du partenariat ("RCEP") conclu par une quinzaine de pays asiatiques. Les relations germano-américaines ont souffert pendant la présidence Trump qui vouait une "animosité" particulière à l'Allemagne. Daniela Schwarzer attend de l'administration Biden des gestes à court terme, comme l'annulation de la décision (qui vient d’être gelée) de retrait des troupes américaines du territoire allemand. Berlin et Washington doivent avancer rapidement pour surmonter leurs divergences, relève aussi Judy Dempsey, rattachée à Carnegie Europe et rédactrice en chef de Strategic Europe, étant entendu qu’un compromis sur le gazoduc Nord Stream 2 ou sur Huawei (5G) sera difficile. Plusieurs think tanks comme la Harvard Kennedy School et la DGAP formulent leurs propositions pour resserrer le lien transatlantique, en particulier vis-à-vis de la Chine et de la Russie.

Une prise de conscience progressive de la nécessité d'une approche plus ferme envers Pékin

A. Merkel, qui s’est rendue presque chaque année en Chine depuis qu'elle est chancelière, personnifie la philosophie qui inspire de longue date les relations de l'Allemagne avec la Russie et la Chine, celle du "changement par le commerce" ("Wandel durch Handel"), approche dépassée pour beaucoup, selon le FT. Nils Schmid, expert de politique étrangère du SPD, est convaincu qu'une "approche plus robuste à l'égard de Pékin sera mise en œuvre après le départ d'A. Merkel". Une évolution se fait jour, note le quotidien britannique, en 2020, l’Allemagne a adopté des dispositions qui rendent plus difficile la participation de Huawei au déploiement de la 5G, elle vient de s'opposer, au nom de la "sécurité nationale", au rachat par le groupe chinois Casic de la société IMST, une PME spécialisée dans les satellites, les radars et la 5G. D'après une étude de la fondation Bertelsmann, citée par le FT, les livraisons de machines-outils, secteur porteur, avec l'automobile des exportations allemandes en Chine, pourraient reculer de 18 à 13 Mds € d'ici 2030. Le raidissement des autorités chinoises (Hong-Kong, Ouïgours, mer de Chine) donne des arguments aux partisans d'une ligne plus ferme envers Pékin, une entrée des Verts, sensibles au respect des droits de l'homme, dans le prochain gouvernement fédéral pourrait contribuer à cet infléchissement, estime l'analyste Noah Barkin.

Les Européens, Allemands en particulier, ont un rapport plus pragmatique à la Chine que les États-Unis, préoccupés par son affirmation géopolitique.

Les réactions mitigées enregistrées en Allemagne à l'accord politique sur le CAI montrent que "la perception du risque est en train de changer et que les espoirs d'une transformation du régime chinois ne sont plus les mêmes qu'à l'arrivée au gouvernement d'A. Merkel", déclare Daniela Schwarzer au New York Times. La chancelière était l'avocate la plus fervente de l'accord sur l'investissement signé par l'UE et la Chine en fin de présidence allemande de l’UE, l'irritation de l'administration Biden est restée contenue, en dépit du souhait de "consultations" avec les Européens, exprimé par le conseiller à la sécurité nationale, relève encore le FT.

"Définir une stratégie claire et globale à l'égard de la Chine prendra du temps", estime Stefanie Babst. Les Européens, Allemands en particulier, ont un rapport plus pragmatique à la Chine que les États- Unis, préoccupés par son affirmation géopolitique, explique Daniela Schwarzer. Américains et Européens devraient cependant, selon elle, pouvoir s'entendre pour réduire la dépendance envers la Chine s'agissant des chaînes de production, de même Bruxelles et Washington ont un intérêt partagé à une concurrence équitable et à la protection de la propriété intellectuelle. Quant à l'Auswärtiges Amt, il a engagé une réflexion sur l'attitude à adopter à l'égard de l'Indo-Asie-Pacifique, les orientations adoptées l'an dernier traduisent une volonté de "diversifier" les partenariats avec les pays asiatiques.

Un durcissement attendu envers la Russie, en cas de participation des Verts à la prochaine coalition

Commentant l'élection d'Armin Laschet à la tête de la CDU, les experts russes, comme Fiodor Loukjanov, s’accordent à voir en lui le "continuateur le plus proche" d'A. Merkel. Pour Moscou, c'est "la meilleure option", estime le RIAC, voire "un cadeau pour le Kremlin", d'après Ivan Preobrajenski. En 2019, rappelle ce politologue, l'intervention du ministre-président de Rhénanie du nord-Westphalie au "dialogue de Saint Pétersbourg" avait suscité les protestations des défenseurs des droits de l'homme, allemands et russes, et les applaudissements de la délégation officielle de Moscou. Mais une arrivée à la chancellerie fédérale de Markus Söder "ne serait pas la pire des hypothèses" selon le RIAC, tout en soutenant les sanctions, le dirigeant bavarois est favorable au dialogue avec la Russie. Les chercheurs russes se montrent plus préoccupés d’une participation des Verts à la prochaine coalition. Certes, de puissants intérêts économiques, représentés dans les Länder industriels comme la Rhénanie du nord - Westphalie ou le Bade- Wurtemberg, militent en faveur d’une "approche pragmatique" - le ministre-président de ce dernier Land, Wilfried Kretschmann (die Grünen) est favorable à l'achèvement du gazoduc Nord Stream 2 - observe Dmitri Kartsev, mais la direction du parti des Verts a demandé l'arrêt du projet et Annalena Baerbock a reproché à Armin Laschet une proximité envers le régime russe.

L'empoisonnement d'Alexeï Navalny, puis sa condamnation, montrent combien est "naïf" l'espoir d'un changement d'attitude de Vladimir Poutine, écrit Liana Fix de la fondation Körber. On ignore toutefois la position qu'adoptera le nouveau chancelier à l'égard de Moscou, la tentation d'un "reset" peut toujours exister chez un nouveau dirigeant, comme avec Emmanuel Macron, mais la perspective d'une relance des relations germano-russes dépend aussi du Kremlin, souligne la chercheuse, la Russie va-t-elle poursuivre ses tentatives de déstabilisation de son environnement ? La politique envers Moscou est un point possible de friction entre Berlin et Washington, admet Daniela Schwarzer. Au-delà de la prolongation du traité New START, l'administration Biden, qui compte plusieurs spécialistes de la Russie, sera vigilante sur son rôle global (cyber-attaques, désinformation, corruption, mises en cause de la démocratie, rapprochement avec la Chine), observe l'experte de la Körber Stiftung.

 

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