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Recherche et numérique, les nouveaux enjeux des écoles de commerce

Trois questions à Emmanuel Métais

INTERVIEW - 13 Mars 2020

En janvier dernier, l’EDHEC Business School a annoncé la cession de 93 % de Scientific Beta à la Bourse de Singapour (SGX) pour 186 M€. Spin-off du centre de recherche en finance de l’EDHEC, Scientific Beta est un fournisseur d'indices, spécialisé dans le smart beta. Cette cession historique démontre la pertinence d’un tel modèle de recherche qui garantit durablement l’indépendance financière de l’école. À travers cette actualité, nous vous proposons un décryptage par Emmanuel Métais, directeur général de l’EDHEC Business School, des enjeux d’internationalisation et de transformation des écoles de commerce dans le paysage de l’enseignement national et international.

Qu’est-ce que Scientific Beta? Comment cela s'inscrit-il dans la stratégie de l’EDHEC ?

Créé en 2002, le centre de recherche EDHEC-Risk Institute répond à un double objectif : disposer d’une recherche mondialement reconnue dans un domaine académique précis, tout en étant utile pour les entreprises. Ces deux objectifs découlent d’une même volonté, celle de produire un impact sur le monde économique et plus généralement sur la société. Fort de sa recherche en gestion d’actifs et en gestion des risques, EDHEC-Risk Institute a lancé en 2012 une activité commerciale, permettant aux investisseurs de disposer d’indices réplicables ("smart beta") favorisant un meilleur rendement financier. Mettre la recherche au service de projets concrets permet de renforcer la légitimité de l’école et son image de marque.

Une telle initiative dessine un modèle économique innovant permettant que la recherche s’auto-finance à terme, voire devienne une source de revenus pour l’établissement. Le financement de la recherche ne peut pas reposer exclusivement sur les frais de scolarité. Avant la cession, Scientific Beta représentait 15 % d’un budget annuel estimé à 140 M€.

Nous avions anticipé une éventuelle cession de cette activité d’indice, même si celle-ci a été plus rapide que prévu. Ayant un statut juridique d’association à but non lucratif, l’EDHEC a souhaité rattacher l’activité commerciale que représentait Scientific Beta à sa Fondation, qui pourra réinvestir le produit de la vente dans différents projets de l’établissement pour la période 2020-2025. Cette approche permet de mettre le "lucratif au service du non-lucratif", et de valider un modèle de financement autonome de la recherche. Le fléchage du montant de la vente n’a pas encore été effectué, mais nous comptons en consacrer une partie essentielle pour financer de nouveaux projets stratégiques différenciants, au service in fine des étudiants. Sans doute un endowment (dotation) sera-t-il également mis en place, à l’instar de ce que font les universités anglo-saxonnes.

En parallèle, des projets similaires ont été menés dans le domaine des infrastructures, avec un centre de recherche EDHEC Infra créé il y a 4 ans à Singapour. Son objectif est de mieux évaluer les risques et rendements des investissements dans les infrastructures, pour s’engager ensuite dans une phase de commercialisation d’indices spécifiques via la société Scientific Infra.

L'EDHEC fait figure de pionnier dans le digital depuis de nombreuses années. Quels dispositifs avez-vous mis en place et/ou envisagez-vous de mettre en place demain, pour former "par et pour le numérique" comme le préconisait le rapport Enseignement supérieur et numérique connectez-vous ! de l’Institut Montaigne ?

Les learning analytics que les cours en ligne permettent de recueillir fournissent des indications précieuses sur la vitesse d’apprentissage d’un élève et permettent de mieux comprendre ses difficultés.

Le rapport de l’EDHEC au digital et à ses sujets connexes revêt plusieurs facettes. Le digital a servi d’une part à dématérialiser certaines démarches administratives ou ressources humaines, pour un gain notable en efficacité dans le fonctionnement de l’école.

D’autre part, le numérique a permis de développer une offre pédagogique plus adaptée et individualisée. En effet, l’EDHEC développe de plus en plus le blended learning, qui consiste à combiner l’enseignement en ligne et en présentiel. Les learning analytics que les cours en ligne permettent de recueillir fournissent des indications précieuses sur la vitesse d’apprentissage d’un élève et permettent de mieux comprendre ses difficultés et ainsi lui éviter de décrocher.

Les évaluations des étudiants sont très instructives. Conscients des améliorations apportées à leur expérience d’apprentissage, ils sont majoritairement positifs dans l’appréciation de leurs cours, parfois plus que pour ceux qu’ils suivent en présentiel et qui leur laissent moins de latitude pour gérer leurs différentes activités. La situation est légèrement différente chez les professeurs : nous les avons accompagnés par un programme de mentorat et la création d’un laboratoire d’innovation pédagogique. La pédagogie connaît une mutation profonde dont chacun apprend à tirer le meilleur parti.

Nous sommes allés plus loin en créant une Business Unit innovante : EDHEC Online, qui propose une offre complète de programmes 100 % en ligne. Développée en mode start up, EDHEC Online offre un portefeuille complet de programmes d’excellence (BBA, BSc, MBA), alliant la force d'une Grande École à la flexibilité de la formation à distance, pour des étudiants qui ne peuvent pas suivre des cours en présentiel (professionnels en activité, personnes en situation de handicap, etc). Dans ce domaine, l’EDHEC est membre d’une alliance internationale, FOME, regroupant des institutions de renom comme Imperial College ou Instituto de Empresa, ce qui nous a permis de renforcer nos liens et de développer rapidement de nouveaux partenariats internationaux.

Enfin, il ne faut pas seulement former par le numérique, mais aussi pour le numérique de demain. L’EDHEC y accorde une grande importance en sensibilisant les étudiants à la tech literacy ou à l’impact de la tech et de l’IA dans des domaines comme la finance, clés pour l’école.

À la suite du constat dressé dans le rapport de l'Institut Montaigne Business schools : rester des champions dans la compétition internationale (2014), selon vous, les écoles de commerce ont-elles réussi depuis à retrouver des marges de manœuvre financières et à davantage rayonner sur le plan international ?

Ce rapport de l’Institut Montaigne a été précurseur. Aujourd’hui, le modèle économique des écoles de commerce est sous tension. Les récentes évolutions législatives, telles que celles sur la taxe d’apprentissage, ont davantage fragilisé encore leur modèle économique. Redonner des marges de manœuvre financières aux écoles de commerce ne pourra pas passer par une augmentation sensible des frais de scolarité, d’autant que les écoles de commerce doivent composer avec de fortes attentes quant à leur utilité sociale.

Au-delà des chiffres, Scientific Beta a permis de transformer le modèle budgétaire de l’EDHEC. Par son financement sécurisé et viable, la recherche se doit in fine d’améliorer l’employabilité des étudiants, et de ce fait la marque de l’école et son financement. La recherche fondamentale reste indispensable pour les écoles de commerce, qui incitent ainsi leurs professeurs à publier dans les revues académiques traditionnelles car elles demeurent un marqueur du niveau de sophistication de la recherche d’une institution. Cependant, les mécanismes d’évaluation de la recherche devraient aussi se fonder sur son impact, l’exemple de Scientific Beta est à cet égard emblématique.

À l’instar d’autres écoles, l’EDHEC a également misé sur le développement de la formation continue pour générer de nouvelles sources de revenu. Somme toute, notre établissement a opté pour une approche privilégiant le qualitatif au quantitatif, ce qui lui vaut de bien figurer dans les classements du Financial Times relatifs à l’Executive Education. Quant à son internationalisation, l’EDHEC a délibérément choisi de focaliser ses campus à l’étranger sur ses activités de recherche, utiles au rayonnement de la marque. En revanche, nous proposons à nos étudiants des expériences immersives à l’international sous forme d’échange ou de learning expeditions au sein d’universités étrangères.

Par son financement sécurisé et viable, la recherche se doit in fine d’améliorer l’employabilité des étudiants, et de ce fait la marque de l’école et son financement.

Le coût financier est moindre et l’intérêt pédagogique plus élevé. Notre stratégie est donc d’internationaliser massivement nos campus en France, en proposant des cycles bachelor et master 100 % en anglais, et de développer des diplômes conjoints à grand échelle, en nous associant à des universités de renom comme Berkeley, Nanyang ou UCLA par exemple.

Plus généralement, l’équation entre internationalisation et moyens financiers reste à résoudre pour les écoles de commerce, qui, dans les années à venir, seront probablement amenées à se rapprocher des écoles d’ingénieurs, ou d’autres modèles comme l'École 42. Une tendance qui commence à se ressentir dans le discours sans s’être concrétisée pour le moment.

 

Copyright : EMMANUEL DUNAND / AFP

 

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