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Quels effets populistes de la crise du Coronavirus ?

Trois questions à Olivier Duhamel par Laurent Bigorgne

INTERVIEW - 25 Mars 2020

Il peut paraître trop tôt pour analyser les effets politiques de l’épidémie du Covid-19. Politiques au sens étroit de la vie politique (politics), pas de politiques publiques (policies). La question commence pourtant à pointer. À qui va profiter le coronavirus ? Entretien avec Olivier Duhamel, président de la FNSP (Sciences Po) et contributeur sur les questions politiques et institutionnelles à l’Institut Montaigne, par Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne.

Vous avez déclaré au début de cette pandémie qu’elle produisait ipso facto des effets populistes. Pourtant, la popularité du président de la République bondit en France, comme celle du président du Conseil en Italie. Révisez-vous votre jugement ? 

Il s’agit du phénomène bien connu de "ralliement au drapeau" lorsqu’un pays tout entier est confronté à une menace soudaine et grave. François Hollande en avait bénéficié lorsqu’il sut incarner la fonction présidentielle au moment des attentats. Je maintiens cependant qu’une telle crise provoque d’abord un réflexe de type populiste. Un virus venu de l’étranger : fermons les frontières, et haro sur ceux qui ne l’ont pas fait d’emblée. Un virus venu de Chine : et l’on a vu monter des formes de racisme anti-asiatique, tantôt "molles" (s’éloigner dans le métro), tantôt "dures" (les insulter ou leur cracher dessus). Réflexe vieux comme le monde : lors de la peste noire, les Juifs servirent de bouc émissaire. Un virus aux origines mystérieuses : et les théories complotistes de prospérer – un quidam m’a même interpellé en criant qu’il avait été fabriqué par Macron et Philippe. Un virus mondial : c’est donc " la faute à la mondialisation", replions-nous sur la nation. 

Donc : temps 1, immédiat, un effet populiste sur les esprits. L’extrême droite appelle aux mesures drastiques, de la fermeture des frontières à la critique systématique de l’UE. Temps 2, très vite, une forme d’union nationale, ralliement aux dirigeants pour peu qu’ils s’activent et nous parlent. Les populistes condamnés à une forme de silence ou de soutien au moins partiel. Temps 3, au bout de peu de semaines, réémergence des critiques, reprises de paroles populistes : "je l’avais bien dit… qu’attendez-vous pour…y avait qu’à, fallait qu’on, etc.", d’autant que le capital de confiance dont dispose le gouvernement après les premiers jours de crise s’érode à toute vitesse. 

Durant la pandémie, ne voyons-nous pas aussi l’expression de valeurs solidaires aux antipodes de l’égoïsme et du repli sur soi ? 

Vous avez absolument raison. Les solidarités prospèrent, de la réserve sanitaire aux applaudissements sur les balcons, des voisins aidant les très âgés ou les mal en point à la multitude des travailleurs qui ne se mettent pas en arrêt maladie pour permettre à tous – sauf nombre de sans-abri et réfugiés – de se laver, s’éclairer, boire, se nourrir. Ajoutons qu’avec les applications permettant de communiquer à distance, les gens ne se sont jamais autant parlé. C’est un paradoxe, mais une réalité, à l’heure du chacun chez soi, nous sommes paradoxalement plus que d’ordinaire tous ensemble. 

Cela dit, la question la plus importante est de savoir ce qu’il en sera demain, après la pandémie…

C’est la question essentielle. Et il est impossible de savoir avec certitude. Esquissons un début de réponse sur ce qui concerne spécifiquement les populistes. Nous savons qu’ils se caractérisent par le rejet du système et des élites, toutes les élites, médiatiques, politiques, scientifiques. Or le moment coronavirus leur apporte un sérieux démenti.

Donald Trump est allé contre les principales autorités médicales de son pays en affirmant qu’un traitement existait.

Les médecins et experts sanitaires se trouvent en première ligne, et les citoyens – comme les gouvernants – leur font crédit. Même si j’observe avec intérêt que le débat qui se noue autour du professeur Raoult à Marseille met en scène une personnalité qui épouse certains des codes des acteurs anti-système. 

Par ailleurs, malgré des retards et des erreurs, l’État agit sur tous les fronts, l’État donc ceux qui le dirigent et ceux qui mettent ses décisions en œuvre. Il gère une triple crise d’une ampleur inégalée : crise de santé publique, crise économique et crise d’ordre public (comment faire respecter le confinement ? – avec certains territoires qui n’acceptent pas cette logique…). Pour faire face à une telle situation, les réponses sont nécessairement complexes. Faut-il donner - et dans quelle mesure - la priorité aux questions de santé publique ou à l’activité économique ? Ceux qui sont aux responsabilités sont confrontés à des dilemmes quotidiens. Les populistes s’en affranchissent évidemment. On le voit avec l’un d’entre eux, qui est au pouvoir : Donald Trump est allé contre les principales autorités médicales de son pays en affirmant qu’un traitement existait. Il veut maintenant faire repartir l’économie américaine à Pâques… On sait pourtant que les États-Unis vont faire face à une catastrophe sanitaire sans précédent. 

En France et en Europe, reste à savoir si, au total, ceux qui gouvernent agiront au mieux et si, l’heure des comptes venu, leur bilan sera plutôt positif ou négatif. 

Au-delà de ce facteur déterminant, beaucoup commencent à rêver d’un bel après. Mais chacun voit l’après selon sa lanterne idéologique. Le nationaliste attend le retour absolu de la nation. L’européiste, le grand bond, eurobond et plus, d’une Europe enfin solidaire. L’écologiste hard, l’avènement tant attendu de la décroissance. Le jacobin, le grand retour de l’État. La femme et l’homme de gauche, la consécration des biens communs. Et l’ultra-libéral, que rien de tout cela n’advienne. Gageons que tous seront déçus. Espérons qu’ils ne le soient qu’un peu. 


Copyright : Christophe ARCHAMBAULT / AFP

 

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