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Quelles nouvelles du Liban ? L’éclairage de Joseph Bahout

BLOG - 24 Janvier 2018

Par Institut Montaigne

Deux mois après les turbulences politiques qui ont secoué le Liban et placé son Premier ministre sous les projecteurs du monde entier, la politique libanaise semble avoir repris son cours. Que cache ce calme apparent et quelles seront les prochaines étapes pour le pays ? Joseph Bahout, chercheur au sein du programme Moyen-Orient à la Fondation Carnegie à Washington DC et chercheur associé au Crown Center for Middle-East Studies de l’Université de Brandeis, nous livre son analyse. 

Après les turbulences de novembre 2017, marquées par la démission surprise de Saad Hariri puis son revirement, à quoi ressemble la situation politique actuelle au Liban ? Hariri a t-il perdu ou gagné en autorité ? Quel impact sur les prochaines élections ? 

La situation est la suivante : dans l’immédiat, l’Arabie saoudite a en quelque sorte perdu son pari. Celui-ci visait à forcer une démission du gouvernement libanais afin de renverser la table des alliances, remettant ainsi en cause la situation politique du Liban telle qu’elle se présente depuis plus d’un an. Ce pari, qui allait dans le sens de sa politique d’escalade avec l’Iran dans la région, avait pour but de cibler le Hezbollah et d’accroître son encerclement afin de le faire sortir de la structure gouvernementale.

Cette stratégie a échoué pour plusieurs raisons, même si toutes ne sont pas encore clairement révélées :

  • La pression internationale, notamment grâce au jeu du président Macron qui a été très habile, mais également grâce à la pression américaine.
  • Les réticences des pays arabes à suivre l’Arabie saoudite. 

L’Arabie saoudite a donc été contrainte de lâcher Hariri pour que le Liban revienne au statu quo qui prévalait jusqu’alors, bien qu’il lui fut très difficile d’avaler la pilule.

Je pense cependant, et tout porte à la croire, que nous sommes dans une sorte d’affectation temporaire. La situation au Liban est une trêve, un temps suspendu avant le “match retour” de l’Arabie saoudite sur la scène libanaise, très probablement prévu à l’horizon des prochaines élections au printemps. Qu’adviendra-t-il alors ? La question reste entière.

Le troisième point qui découle de tout cela, c’est que la relation entre Hariri et l’Arabie saoudite, qui était au départ une relation organique, très forte, est aujourd’hui si délabrée qu’elle est probablement irréparable. 

Hariri a évidemment gagné un regain de sympathie populaire, surtout dans la rue sunnite. Probablement, la partie la plus navrante du calcul saoudien est qu’elle n’a pas compris la psychologie de cette population sunnite qui a vécu cette histoire comme une humiliation et s’est ressoudée autour de son leader. Bien que certains n’approuvent pas sa politique, ils n’ont pas admis la façon dont il a été traité. L’influence de l’Arabie saoudite a donc reculé au sein de la population libanaise.

Mais entre temps, Hariri a perdu l’appui de l’Arabie saoudite, son soutien régional le plus conséquent et le plus fidèle. On peut avancer qu’il a également perdu son soutien financier, adjuvant essentiel à toute survie politique au Liban. La manière dont Hariri abordera les prochaines élections sera décisive pour la suite de son parcours politique, c’est une question centrale pour les mois à venir. D’autant que, paradoxalement, ceux qui l’ont sauvé sont également ses rivaux politiques, à savoir le Hezbollah et le Président Aoun. Il se retrouve donc coincé dans une alliance un peu contrainte à front renversé. La situation pour lui n’est pas du tout aisée et laisse planer beaucoup de doutes sur sa survie politique après les législatives

Le transfert de l’Ambassade américaine à Jérusalem et l’utilisation du mot “intifada” par Hassan Nasrallah ces derniers jours font-il craindre un regain des tensions israélo-libanaises ?

Je ne crois pas que la tension israélo-libanaise, qui est inscrite structurellement dans les dynamiques de la région, sera affectée par des phénomènes comme celui-ci, qui restent malgré tout en-dessous du seuil de déflagration. Il s’agit surtout de propos verbaux, de discours, etc. 

Je crois que ce qui déterminera réellement une éventuelle explosion des tensions sera davantage l’avenir de la dynamique du conflit syrien, la montée du rôle de l’Iran en Syrie et la tension globale entre l’Iran, Israël et les pays du Golfe. C’est là, selon moi, que se tiendrait le principal facteur d’un affrontement éventuel. Evidemment, la question palestinienne, la libération de Jérusalem et les appels à la rébellion restent des éléments de mobilisation très puissants pour le Hezbollah, mais ils ne sont sûrement pas des éléments détonateurs d’un conflit à venir. 

Comment la population libanaise réagit-elle à cette escalade de tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran ? Est-elle en train de se diviser entre chiites et sunnites ou se rassemble t-elle derrière l’identité libanaise ? 

La division sunnites/chiites au Liban est ancienne et antérieure à la tension sunnites/chiites actuelle de la région. Elle commence après la fin de la guerre civile au Liban débutée en 1975 et qui s’achève par les accords de Taëf en 1989. Elle explique indirectement l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 et l’explosion de la crise entre les deux communautés musulmanes du Liban depuis. Elle précède également au tournant des années 2010-2011, date de l’explosion de la division sunnites/chiites de la région - déjà aiguisée, il est vrai, par la guerre en Irak de 2003. 

Aujourd’hui, paradoxalement, il y a une sorte de dégonflement de cette tension puisqu’une partie de la rue sunnite a mal vécu le traitement saoudien de Saad Hariri, même si la majorité de l’opinion non-chiite du Liban reste très suspicieuse voire agressive vis-à-vis de la montée du Hezbollah dans la région. Il demeure que la majorité des Libanais est somme toute assez satisfaite de vivre à l’ombre de la stabilité relative de son pays, qui lui permet de respirer après des annés d’instabilité et la crainte potentielle que le chaudron syrien ne se déverse sur le Liban. 

La contradiction actuelle se pose ainsi : l’animosité entre ces deux communautés musulmanes est très ouverte, pourtant, aucune ne souhaite aller à l’affrontement et toutes deux cherchent au contraire des voies de conciliation. C’est pourquoi la politique actuelle de Hariri, malgré certaines critiques, trouve paradoxalement beaucoup de soutiens parmi les sunnites.

 

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