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Quand la géoéconomie va mal, attention à la géopolitique !

BLOG - 30 Octobre 2020

La crise du Covid-19 a contribué à mettre en lumière l’interdépendance croissante entre géopolitique et géoéconomie. Compétition technologique, aide aux pays en développement, réchauffement climatique : les enjeux globaux auxquels nous sommes confrontés ont tous une composante économique. Nous avons demandé à nos conseillers géopolitique, Dominique Moïsi, et économique, Eric Chaney, de nous livrer leurs analyses complémentaires de ce phénomène, qui n’est certes pas nouveau. Premier volet avec Dominique Moïsi.

Il est rare que les deux cycles de géopolitique et de géoéconomie coïncident. Autrement dit, quand la géoéconomie va bien, la géopolitique va mal et vice versa. À la fin des années 1990, en pleine crise financière asiatique, le sentiment au Forum économique mondial de Davos était que l’économie devait "rattraper" la géopolitique. Pour la majorité des participants occidentaux, le moment unipolaire des États-Unis ne signifiait certes pas la "fin de l’Histoire", ni même la stabilité – la guerre était revenue en Europe avec l’éclatement de la Yougoslavie, le génocide commis dans l’Afrique des Grands Lacs troublait les consciences – mais il existait une forme d’ordre, derrière la bannière américaine. Quelques années plus tard à peine, comme par un effet de bascule, au lendemain des attentats du 11 septembre, la géoéconomie paraissait à l’inverse plus porteuse d’espoir que la géopolitique. La croissance nourrissait la culture d’espoir dominante en Asie derrière les succès de ses deux géants, la Chine et l’Inde. Les États-Unis s’enfonçaient dans des aventures militaires malheureuses, mais qui n’affectaient pas (au moins pas encore, tout changera à partir de 2007-2008) l’économie mondiale. Ce qui est nouveau aujourd’hui en 2020 en pleine pandémie de Covid-19, c’est que les deux cycles économique et politique vont dans le même sens, porteurs comme ils peuvent l’être d’une dialectique négative.

La présence des populistes au pouvoir aggrave la crise sanitaire, ce qui ne manque pas d’avoir des répercussions sur l’état de l’économie.

La crise économique accroît les inégalités, les inégalités nourrissent les populismes. La présence des populistes au pouvoir aggrave la crise sanitaire, ce qui ne manque pas d’avoir des répercussions sur l’état de l’économie. Il conviendrait d’ajouter les répercussions du terrorisme commis au nom de l’islam le plus radical sur le moral des peuples. La libre circulation des biens est remise en question. La libre circulation de la "barbarie" semble s’accroître et même s’accélérer.

Il serait facile pour le spécialiste de géopolitique de multiplier les exemples de situations régionales ou locales où la tentation d’oublier la géopolitique a des répercussions graves sur la géoéconomie et vice versa. Au début de l’année 2000, je me souviens d’une réunion qui se tenait à Berlin et qui portait sur l’avenir d’Israël au Moyen-Orient et dans le monde. Les économistes exultaient : dans le domaine de ce que l’on appelait encore alors "la nouvelle économie", Israël connaissait une réussite spectaculaire qui plaçait ce petit pays, de moins de dix millions d’habitants, dans le trio de tête des très bons élèves, aux côtés des États-Unis et du Canada. Mais il y avait la politique. Quelques semaines après la fin du séminaire éclatait la seconde Intifada. La question palestinienne déjà ignorée allait rappeler au monde son existence. Pour le spécialiste de géopolitique, comme pour le Docteur Knock incarné par Louis Jouvet dans la pièce éponyme, "la santé est un état précaire qui ne présage rien de bon".

Je présume, précisément parce que je ne le suis pas moi-même, que l’économiste est plus naturellement optimiste que ne l’est généralement le géopoliticien. Il y a un petit peu moins d’émotions, même si elles sont là aussi très présentes, dans le domaine économique. L’économie se présente comme une science, certes approximative, mais une science. La géopolitique est tout sauf une science, comme toutes les sciences dites humaines, d’ailleurs. Ceux qui la présentent comme une science apparaissent comme l’incarnation moderne des médecins dans le théâtre de Molière. Quantifier la géopolitique, par peur de confronter le réel, de commenter le présent, et tout simplement de prendre position sur des sujets brûlants, c’est vider la discipline de son intérêt, c’est se réfugier dans des abstractions vidées de sens. Peut-être ce dernier commentaire est-il trop déséquilibré ? Économiste et géopoliticien : chacun verrait-il l’herbe plus verte du côté de l’autre ?

S’il est un domaine, par contre, qui relie de manière quasi parfaite géopolitique et géoéconomie, c’est bien celui de l’énergie, et plus particulièrement celui des hydrocarbures. Elles sont par nature même géopolitiques, comme peut l’être l’accès à l’eau et désormais le réchauffement climatique. Le climat a toujours eu des conséquences politiques et géopolitiques.

La Révolution française suit des années exceptionnelles de sécheresse et de mauvaises récoltes, tout comme beaucoup plus près de nous les Printemps arabes de 2010/2012. Mais il y a quelque chose de spécifique dans la question des hydrocarbures.

Le climat a toujours eu des conséquences politiques et géopolitiques.

Dépendre pour son approvisionnement en hydrocarbures du bon vouloir de régimes autoritaires, n’est-ce pas succomber à une forme de pollution, politique celle-là ? Réduire sa dépendance à l’égard de ces régimes, n’est-ce pas une forme de progrès vers une énergie "politiquement" plus propre ? En matière d’hydrocarbures, il convient d’ailleurs de distinguer pétrole et gaz. Nous sommes sur un plan géopolitique déjà entrés, au moins "en pointillé", dans un monde de l’après-pétrole. Tel n’est pas le cas du gaz. On serait presque tenté de dire que, de l’Europe au Moyen-Orient, sans oublier bien sûr la Méditerranée orientale, nous vivons dans un monde où l’importance géopolitique du gaz naturel n’a fait que se renforcer. La Russie et le Qatar en sont la parfaite illustration. Mais aussi Israël, la Turquie, la Grèce, Chypre et le Liban. Tout se passe comme si nous étions à la fin d’un cycle pour le pétrole et au début d’un cycle pour le gaz.

En conclusion, la réussite économique est loin de garantir le progrès politique et géopolitique. Mais l’échec économique, ou même plus simplement le ralentissement de la croissance, sinon son arrêt brutal, sont, en particulier pour des pays autoritaires, une menace qui peut être même existentielle. La tentation est grande de remplacer la croissance par le nationalisme, de dire aux citoyens : "L’homme ne vit pas que de pain : soyez résilients sur le plan économique ; la croissance de la prospérité a pris fin, celle de la fierté nationale est mieux qu’un pis aller".

De Moscou à Beijing, en passant par Ankara, l’argument fait preuve de son efficacité. Autrement dit, les échecs en matière économique débouchent trop souvent sur des fuites en avant nationalistes en matière géopolitique.

 

 

Copyright : ANIEL ROLAND / AFP

 

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