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Non, M. Trump, la diplomatie n'est pas du marketing

BLOG - 4 Juin 2018

Si le sommet du 12 juin entre Kim Jong-un et Donald Trump devrait finalement avoir lieu, il ne marquera pas pour autant une victoire pour la diplomatie américaine. Au contraire : si les bénéfices pour Pyongyang paraissent évidents, Washington n'a rien à y gagner.

"Vous, Occidentaux, vous êtes très bons aux échecs, nous Asiatiques, nous sommes passés maîtres au jeu de go. Cela nous donne un avantage à long terme." C'est à Pékin, il y a quelques années, qu'un de mes amis chinois me fit ce commentaire.

Il me revient à l'esprit au moment où Kim Jong-un et Donald Trump se livrent sous nos yeux à une partie de poker menteur. Nous sommes à Las Vegas ou à Macao, très loin de Kissinger et de Chou En-lai. Les qualités requises ne sont pas la réflexion stratégique, la vision à long terme, mais l'art du bluff et l'absolue confiance en soi, quel que puisse être le jeu dont on dispose.

Il peut encore y avoir de nombreux retournements d'ici au 12 juin, mais le plus probable est que les dirigeants américains et nord-coréens se rencontreront bien à Singapour dans quelques jours.

Faut-il voir dans ce sommet spectaculaire - s'il a bien lieu - le triomphe conjoint des deux leaders, le modèle presque parfait d'une formule "gagnant-gagnant" ? Ou le résultat du sommet risque-t-il d'être infiniment plus complexe, sinon déséquilibré ?

Dans un tweet datant de 2015, Donald Trump, qui n'était pas encore le candidat choisi par le Parti républicain, dénonçait la faiblesse de Barak Obama comme négociateur. "L'art du deal lui est totalement étranger", disait-il.

Au vu de sa gestion récente des crises iranienne et coréenne, comment ne pas penser que Trump lui-même n'a de leçons à donner à personne ? L'occupant de la Maison-Blanche sait se mettre en scène, monopoliser l'attention comme personne. Admettons qu'il soit bon en "marketing". Mais l'art de la négociation, c'est tout autre chose. Il s'agit de partir d'une juste estimation du point de vue de l'autre. Et d'une compréhension des intérêts respectifs des deux parties : ce qui est négociable, ce qui ne l'est pas.

Si le sommet du 12 juin a bien lieu, c'est  parce que Kim Jong-un a tout à gagner à sa tenue et que, désormais, Donald Trump a tout à perdre à son annulation ou même à son report. En accordant dès le départ à Pyongyang le principe même d'un sommet, sans réelle contrepartie, Washington contrevenait à toutes les règles de l'art de la diplomatie : donner sans rien recevoir.

"Journée des Dupes"

Si le sommet a lieu comme prévu, il est raisonnable de n'en rien attendre sinon une série de malentendus. Le 12 juin restera probablement aux yeux de l'Histoire comme une "journée des Dupes" qui, loin de rapprocher de la paix, risque d'assombrir l'avenir et de rendre l'hypothèse d'un conflit plus grande encore. Comment penser que le régime nord-coréen soit, en dépit de ses déclarations, prêt à abandonner l'arme nucléaire ?

En évoquant comme il le fit il y a quelques semaines l'exemple libyen, le conseiller national à la sécurité, John Bolton, n'a pu que renforcer les appréhensions du régime nord-coréen. Renoncer à la possession de l'arme atomique, n'est-ce pas prendre le risque de connaître la fin tragique du colonel Kadhafi ? Et comment se fier à la parole américaine après le retrait unilatéral des Etats-Unis de l'accord signé à Vienne en 2015 sur le nucléaire iranien ?

Pour un régime comme celui de Pyongyang, obsédé de sa survie politique et physique - les deux allant de pair -, il convient de louvoyer pour gagner du temps, d'alterner les menaces les plus brutales et les plus folles avec les offensives de charme les plus séduisantes parce que les plus inattendues. Il semblerait que le régime nord-coréen comprenne beaucoup mieux désormais le pouvoir américain que l'inverse. Fermeture absolue d'un côté, ouverture confuse de l'autre, comment pourrait-il en être autrement ?

Washington croit faire rêver les Coréens du Nord en évoquant les incroyables possibilités de croissance économique qui accompagneraient la signature d'un accord de dénucléarisation globale de la péninsule coréenne. Seuls les Coréens du Sud peuvent se laisser séduire par une telle vision irénique. Ils sont partagés entre la crainte de la guerre et l'espoir de rapprochement dans la prospérité avec leurs frères nord-coréens. Mais le regard de Séoul n'est pas celui de Pyongyang, même si les espoirs des premiers servent les calculs cyniques des seconds.

Dans sa vision "marketing" de la politique internationale, Donald Trump pense-t-il vraiment qu'il peut résoudre le maelström coréen avant d'imposer son plan de paix à un Moyen-Orient séduit et admiratif ? Ou s'agit-il pour lui avant tout, dans un cas comme dans l'autre, de séduire son électorat à la veille des élections de mi-mandat de novembre ?

Bonne opération pour la Chine

Avec toujours, du Moyen-Orient à l'Asie, cette même obsession de montrer qu'en faisant l'inverse d'Obama on peut gagner gros. Ou perdre beaucoup. S'il y a une puissance qui discrètement ne peut que se réjouir de la "journée des Dupes" qui se prépare, c'est, bien entendu, la Chine. Les Etats-Unis continuent de se disqualifier sur la scène internationale et tout particulièrement sur la scène asiatique. Et, à court terme au moins, ce voisin et allié difficile et imprévisible qu'est la Corée du Nord sort renforcé, car doté d'une légitimité plus grande, de la rencontre au sommet avec le président des Etats-Unis à Singapour.

Dans le nouveau paradigme diplomatique en Asie, Séoul favorise désormais le jeu de Pyongyang, et Washington celui de Pékin. Les seuls acteurs "rationnels", ceux qui cherchent vraiment à défendre ou avancer leurs pions, sont la Corée du Nord et, plus encore, la Chine.

Ceux qui cherchent à analyser la pensée stratégique de Donald Trump et voient en lui un héritier direct du président Henry Jackson - le chantre du nationalisme yankee au début du XIXe siècle - ne font pas seulement insulte à ce dernier. Ils se trompent. Donald Trump peut bien être un héritier au niveau économique, il n'a pas de modèle, et pas d'ancêtre sur le plan de la pensée politique et de la réflexion diplomatique. Son traitement du dossier nord-coréen en est la preuve.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 04/06/18).

 

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