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Migrations en Europe : "Il est grand temps de rompre avec ce cercle vicieux" Trois questions à Michaël Cheylan

BLOG - 21 Juin 2018

Par Institut Montaigne

Après une semaine de tensions sur la question migratoire - marquée par le refus du Ministre italien de l’Intérieur d’accueillir dans ses ports le navire Aquarius transportant des migrants cherchant à atteindre l’Europe, vivement critiqué par le Président français - Giuseppe Conte, nouveau Président du Conseil italien, a rendu visite à Emmanuel Macron le 15 juin dernier. Malgré le contexte tendu de cette rencontre, les deux dirigeants se sont accordés sur la nécessité d’une réponse commune européenne pour répondre à la situation migratoire. Alors que le Sénat a entamé l’examen du projet de loi “asile et immigration” mardi 19 juin, Michaël Cheylan, contributeur sur les questions africaines pour l'Institut Montaigne et natif des Hautes-Alpes, nous livre son analyse sur le débat actuel autour de la question migratoire et des relations entre les continents africain et européen.

Où en est aujourd’hui la crise migratoire qui nourrit de vives tensions politiques en Europe ?

Le pic de ce qu’on appelle la crise migratoire est derrière nous. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), au 1er juin 2018, 32 080 migrants ont traversé la Méditerranée contre 186 768 en 2017 et 390 432 en 2016. L’augmentation ces dernières années des flux migratoires de l’Afrique vers l’Europe – pour ne parler que de ceux-ci – s’explique par une combinaison de facteurs, parmi lesquels l’effondrement de l’Etat libyen qui a permis le développement inquiétant de filières de plus en plus organisées de passeurs. La diminution du flux que l’on observe désormais est notamment due à une série d’accords plus ou moins officiels négociés entre l’ancien Ministre de l’Intérieur italien Marco Minniti et les chefs de milice en Libye.  
 
Aujourd’hui, on assiste à un autre phénomène : le passage des migrants d’un pays européen, tel que l’Allemagne ou l’Italie, à un autre, parmi lesquels la France ou l’Angleterre. Prenons le cas des Hautes-Alpes et des "mineurs non accompagnés" qui traversent la frontière italienne via le col du Montgenèvre ou de l'Échelle. En 2016, 28 arrivées ont été enregistrées, contre 1 253 en 2017 et 821 déjà au 11 mai 2018. Suite à une opération de communication de Génération identitaire le 21 avril dernier au col de l’Echelle et aux violences commises le lendemain à Briançon lors d’une manifestation par des militants d’extrême gauche, des renforts ont été envoyés à la frontière par le ministère de l’Intérieur sans que l’on sache à ce jour si le dispositif retenu a véritablement permis ou non de mieux maîtriser les flux migratoires.

Quel regard portez-vous sur le débat actuel autour de ces questions ?

Le débat actuel sur l’immigration est souvent hystérique car très idéologique. Il est alimenté par beaucoup de poncifs qui entretiennent, parfois à dessein, la confusion. Trois exemples illustrent bien cette situation.

  • Tout d’abord, l’immigration de l’Afrique vers l’Europe serait une donnée prévisible et irréversible. Ceux qui soutiennent cette thèse avancent comme argument principal le différentiel de croissance démographique et économique entre les deux continents. D’une part, dans les sciences humaines, il est assez difficile de prévoir l’avenir sur le long terme. D’autre part, l’immigration massive n’est pas inéluctable. Or c’est souvent ainsi qu’elle est présentée, "tel un phénomène naturel ou climatique", fait observer Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine, rappelant dans une interview récente au Figaro que "les Chinois pauvres étaient plus d’un milliard, mais n’ont jamais débarqués au Japon car ce pays en a décidé autrement". En effet, si les variables démographique et économique déterminent un potentiel et une aspiration à l’immigration, l’effectivité des mouvements migratoires est fonction d’un autre paramètre – déterminant – : la volonté politique (retranscrite dans le système juridique) dans les pays d’accueil. C’est elle qui explique la diminution du nombre d’arrivées de migrants sur les côtes italiennes, le refus de tout accueil de candidats à l’asile sur son sol par le groupe de Visegrád ou encore l’arrêt de l’immigration illégale en Australie. En matière d’immigration, il n’y a pas de fait accompli : c’est avant tout une question de volontarisme politique.
     
  • Deuxième exemple, on dit que l’ "Afrique" émigre. C’est une généralisation abusive. Déjà, l’essentiel des flux migratoires qui concernent ce continent sont intra-africains. Ensuite, l’Afrique compte 54 pays, et l’Afrique subsaharienne 48 pays. Or les Etats dont les ressortissants émigrent d’Afrique vers l’Europe ne sont qu’une poignée. Si l’on met de côté la problématique spécifique de la corne de l’Afrique (Erythrée, Somalie, etc.), du Sud-Soudan et du Soudan du Sud qui sont par endroits des zones de conflit, l’essentiel des flux migratoires provient de quelques pays en Afrique de l’Ouest. Dans le cas des Hautes-Alpes, la quasi-totalité des migrants sont originaires de Côte d’Ivoire, premier moteur économique en Afrique francophone, et de Guinée-Conakry, qui a connu sa première alternance démocratique en 2010. Ainsi, dire que les migrants viennent d’ "Afrique" de manière indiscriminée – souvent en évoquant pour frapper les esprits les prévisions de l’ONU (2,5 milliards d’habitants en 2050 et 4 milliards en 2100) –, c’est déjà biaiser le débat.
     
  • Enfin, l’usage indifférencié des termes de réfugiés relevant du droit d’asile, de migrants ou d’exilés, etc., est porteur de confusion. Dans les Hautes-Alpes, seuls 2 % des migrants relèveraient du statut de réfugié, ce qui est cohérent compte tenu de l’origine géographique des personnes concernées. En Italie, selon les estimations, il y aurait à l’heure actuelle 670 000 immigrés illégaux, dont seule une infime minorité pourrait prétendre au statut de réfugié. Entretenir la confusion sur les termes (migrants, exilés, réfugiés…) ne contribue pas à un débat apaisé. Pire, elle menace, à terme, le droit d’asile, comme le rappellent, à juste titre, l’Institut Montaigne et Terra Nova dans une note commune : "pour conserver leur efficacité et leur acceptabilité, les politiques nationales et européenne du droit d'asile devront s'accompagner de mesures permettant [notamment] l’organisation d’un retour effectif dans leur pays d’origine des personnes qui ne pourront bénéficier ni de l'asile, ni d’un droit à l’immigration légale. Le droit d’asile ne saurait en effet garder son sens si ceux qui en sont déboutés se maintiennent sur le territoire."

Quelle place les migrations doivent-elles occuper dans la relation entre l’Afrique et l’Europe ?

Une place importante, certes, mais pas exclusive car les enjeux communs entre l’Afrique et l’Europe sont aussi nombreux que divers. Or, aujourd’hui, le débat public sur la relation entre l’Afrique et l’Europe est quasiment réduit à la question de l’immigration, avec pour effet de ternir l’image du continent africain et d’en atténuer l’attractivité.
 
Pour autant, il est vrai que la situation actuelle relève d’un jeu à somme négative pour les deux continents. D’une part, en Europe, la perception par les opinions publiques d’un manque de maîtrise du phénomène migratoire nourrit les angoisses qui profitent aux partis dits "anti-systèmes" ou "populistes" et menace de faire imploser l’Union européenne. D’autre part, penser que le salut de l’Afrique passe par l’immigration est une chimère. Sans compter que le système actuel déstabilise les Etats africains concernés, car il alimente le business mafieux des passeurs qui font prendre des risques insensés aux migrants à qui l’on survend l’eldorado européen.
 
C’est particulièrement le cas des jeunes, dont la forte représentation parmi les migrants s’explique par le calcul "coût-avantage" opéré par leurs entourages. Ceux-ci se regroupent pour financer le voyage – dont le coût atteint les 2 000 à 3 000 € depuis l’Afrique de l’Ouest – d’un des leurs, celui qui physiquement pourra le mieux supporter une telle épreuve et qui sera le plus susceptible, une fois parvenu en Europe, de ne pas être expulsé et d’être pris en charge. C’est ce qui explique, par exemple, la forte proportion de mineurs non accompagnés parmi les personnes secourues par le navire Aquarius (123 sur 629 au total). Une fois arrivé et installé, le jeune migrant devra transférer jusqu’à 75 % de ses revenus pour rembourser l’avance de fonds nécessaire à son périple et aider sa famille restée au pays, ce qui complique le processus d’intégration dans le pays d’accueil.
 
Au final, le système actuel est très pervers, et même pousse au crime :

  • il fait prendre des risques insensés, notamment à des mineurs ou de jeunes adultes, sans avoir d’impact sur le processus de développement dans les pays de départ concernés ;
     
  • il est extrêmement coûteux pour les pays d’accueil. En France, un rapport du Sénat de 2017 a évalué le coût annuel de prise en charge d’un mineur non-accompagné à 50 000 € par an. Dans les Hautes-Alpes, par exemple, le budget dédié à la prise en charge des "MNA" dans le département est passée de 60 000 € en 2016 à 2,5 millions d'euros en 2017 (dont 1,5 million € de reste à charge pour le département). Un montant qui pourrait à nouveau être en forte augmentation en 2018.
     
  • Enfin, il conforte les filières mafieuses. Pour les passeurs, chaque arrivée de migrants en Europe, fût-ce dans des conditions inhumaines, est une publicité pour leur funeste commerce car elle incite d’autres candidats à prendre tous les risques pour rejoindre les côtes européennes.

Il est donc grand temps de rompre avec ce cercle vicieux, ce qui suppose le règlement de la question migratoire mais, au-delà, une remise à plat des relations entre l’Union européenne et les pays d’Afrique (certains d’entre eux en particulier) dans une optique de prospérité partagée.

 

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