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Meghan-Harry : l'avenir de la couronne en question

BLOG - 15 Mars 2021

L'interview accordée à l'animatrice Oprah Winfrey par le couple princier va bien au-delà du seul évènement people. Les accusations de Meghan mettent en relief les profondes divisions de la société britannique et ébranlent l'avenir même de la couronne, écrit Dominique Moïsi.

"Dites-moi où vont vos sympathies - du côté des Affranchis ou du côté de la Firme - et je vous dirai qui vous êtes." Loin de retomber après quelques jours, la passion suscitée par les "révélations" de Meghan et Harry n'a fait que s'approfondir. Leur entretien a été regardé par plus de cent millions de personnes aux États-Unis, presque autant qu'une soirée de Super Bowl. Les Américains éprouveraient-ils toujours une fascination pour la monarchie britannique ? Tout comme les Français, dont la curiosité, comporte peut-être, une part de remords pour le destin tragique de Louis XVI et Marie-Antoinette.

Fractures culturelles et sociales

Au-delà de sa dimension glamour et un peu ridicule - il y a des évènements plus graves dans le monde - "le rififi chez les Royals" sert de révélateur à des fractures culturelles et sociales profondes. La modernité contre la tradition, les people contre la monarchie : deux mondes que l'entrée de Meghan dans la famille royale devait contribuer à rapprocher. La réalité fut toute autre, opposant la sensibilité blessée et à fleur de peau des uns, le manque d'empathie sinon les préjugés des autres.

En France, tenant du patrimoine et académicien nostalgique des années 1930 et 1940 sont venus au secours de la famille royale, au nom sans doute de la sauvegarde de ce "monument en péril" que sont les Windsor. On peut certes prendre tout cet épisode à la légère, s'amuser même de la course à l'extravagance entre la réalité et la fiction. L'entretien donné à CBS n'apparaît-il pas comme un épisode supplémentaire, un bonus, de la série à succès The Crown ? Et en particulier de la saison 4, déjà très critique du comportement des Windsor.

Ce qui est en jeu en effet, derrière les paillettes et les trémolos, les démentis et les indignations calculées, n'est rien moins que l'avenir de la monarchie britannique et le maintien de l'unité du royaume.

Mais il serait superficiel et dangereux de s'en tenir là. Ce qui est en jeu en effet, derrière les paillettes et les trémolos, les démentis et les indignations calculées, n'est rien moins que l'avenir de la monarchie britannique et le maintien de l'unité du royaume. La monarchie constitutionnelle, quand elle fonctionne globalement bien, comme sous le règne d'Elizabeth II, présente de nombreux mérites. Elle dissocie le pouvoir symbolique du pouvoir réel et introduit un élément de continuité, rassurant et stabilisateur, dans la vie des peuples.

Préjugés racistes

Au-delà de la survie de l'institution de la monarchie britannique, l'entretien avec Meghan et Harry a posé brutalement - à travers les spéculations sur la couleur de la peau (foncée ou pas) de l'enfant du couple à naître - la question incontournable du racisme. Le Président Biden ne s'y est pas trompé qui a assuré Meghan - une citoyenne américaine de surcroît - de son soutien.

On s'attendait à ce que les jeunes Royals concentrent leurs attaques sur les médias, mais pas à ces critiques féroces, contre la froideur, la distance, sinon les préjugés racistes de certains membres, non nommés, de "La Firme".

On serait tenté de dire : "quel gâchis". Avec l'union de Harry et Meghan, la Couronne semblait entrer dans le XXIe siècle. La jeune Duchesse de Sussex, divorcée, américaine, métissée, plus charismatique qu'avait pu l'être en son temps, Wallis Simpson - la femme qui fît perdre la tête puis le trône à Edouard VIII - apparaissait parfaite pour ce rôle. La crise intervient à la veille des 95 ans de la Reine, alors que son époux le prince Philip, se bat à l'hôpital pour entrer dans son second siècle. Or si la reine est immensément populaire, tel n'est pas le cas du prince Charles qui apparaît, après les déclarations de son fils Harry, très (trop) proche du portrait qu'en fait la série The Crown. Un Prince plus préoccupé de l'avenir de la planète, ou de l'état de ses roses, que des sentiments de son fils cadet, Harry. Meghan, dans son entretien télévisé, a aussi affaibli le prince William et son épouse Kate, en insinuant qu'ils ne l'avaient jamais pleinement acceptée, sinon considérée comme une égale.

Une polarisation supplémentaire

La question de la succession, qui pour des raisons biologiques se posera inévitablement dans les années à venir, ne risque-t-elle pas de se produire au pire des moments : au lendemain du Brexit et de la pandémie ? La Grande-Bretagne, toujours profondément divisée sur l'essentiel, n'avait pas besoin de cette cause de polarisation supplémentaire.

En attaquant la famille royale sur la question du racisme, Meghan savait qu'elle "allait faire mal" à la Couronne et ce d'autant plus qu'elle était l'invitée d'une présentatrice célèbre, elle-même afro-américaine, qui ne pouvait que s'arrêter sur cette thématique. Son attaque est d'autant plus déstabilisatrice qu'elle apparaît - en dépit des dénégations du prince William - comme au moins, partiellement crédible.

La confrontation médiatique entre élites traditionnelles et élites people paraîtrait ridicule si elle ne posait la question de l'avenir de la monarchie.

Une série très populaire sur Netflix en ce moment, Les Chroniques de Bridgerton - version érotisée et politiquement correcte d'Orgueil et Préjugés de Jane Austen - introduit des héros africains au sommet de la société britannique du début du XIXe siècle. Comme si cette réécriture était la chose la plus évidente du monde. De fait, deux siècles plus tard, la fiction réinvente le monde d'hier, comme pour dénoncer les retards du monde d'aujourd'hui. Dénoncer le racisme des antiracistes est une chose. Ne pas voir qu'il s'agit d'une dérive produite par le maintien d'un racisme toujours bien réel en est une autre. Les préjugés que dénoncent Meghan sont d'autant plus dérangeants qu'ils reposent sur des perceptions, sinon des réalités.

Des élites "par essence"

Il est peut-être plus fréquent pour "une personnalité de couleur", d'occuper des postes de responsabilité au sommet de la société britannique, que ce n'est le cas en France. Mais les préjugés sont peut-être plus profonds encore dans l'aristocratie anglaise que dans la méritocratie française. Il est plus difficile d'intégrer des élites qui se sentent supérieures du fait de leur "essence" que des élites qui se cooptent à partir de leurs performances.

La confrontation médiatique entre élites traditionnelles et élites people paraîtrait ridicule si elle ne posait la question de l'avenir de la monarchie. Sa disparition serait une mauvaise nouvelle pour la démocratie et l'unité du pays.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (mise en ligne le 14/03/2021)

Copyright : Glyn KIRK / AFP

 

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