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Macron-Poutine, une voie bien étroite

BLOG - 28 Mai 2018

En Syrie comme sur le dossier du nucléaire iranien, Moscou n'est plus sous-estimé comme il a pu l'être par le passé. Attention toutefois à ne pas commettre l'erreur inverse en surestimant sa puissance.

Pour un président français qui vient d'entrer dans la deuxième année de son mandat, il convenait d'abord de dissiper les "ombres" laissées par la récente rencontre à Washington avec le président américain : trop de démonstrations d'affection pour trop peu de résultats. Il fallait aussi montrer que l'on pouvait - sans naïveté mais sans rigidité excessive - au moins "progresser à la marge" sur certains dossiers.

Le premier objectif était plus facile à atteindre que le second. Il est moins aisé d'être "tactile" avec le maître du Kremlin qu'avec celui de la Maison-Blanche. Le second objectif était plus complexe. Comment hiérarchiser les problèmes ? Le dossier nucléaire iranien ne peut reléguer la crise en Ukraine et n'être plus qu'une simple divergence, un détail de l'Histoire prudemment laissé dans un tiroir.

Pourtant le contexte international s'est modifié. Il ne s'agit pas bien sûr pour la France de procéder à un renversement d'alliances spectaculaire tout aussi dangereux qu'irréaliste entre les États-Unis et la Russie.

Trouver le "ton juste"

L'Amérique de Trump n'est certes plus ce qu'elle était, mais la Russie de Poutine n'est pas non plus dans la même catégorie de puissance que la Chine. Aussi convient-il de trouver avec Moscou un  "ton juste". Celui qui défend nos intérêts sans brader nos valeurs, celui qui prend la mesure du nouveau rôle géopolitique de Moscou - en particulier au Moyen-Orient - sans perdre de vue que la Russie demeure, pour reprendre l'expression de Georges Sokoloff, "la Puissance pauvre".

Ne pas surestimer la Russie

Le risque de sous-estimer la Russie a disparu depuis la réussite - à court terme au moins - de son action diplomatique et militaire en Syrie. Moscou a atteint ses objectifs et a consolidé sans le moindre état d'âme, le régime de Damas. Mais le danger inverse, celui de surestimer le pouvoir de la Russie, est par contre toujours présent en dépit de la fragilité bien réelle de son économie et les tensions politiques et sociales qui - en dépit de la victoire incontestée de Poutine aux dernières élections présidentielles - pourraient bien resurgir un jour : les peuples sont inconstants.

Désaccords essentiels

De fait, il doit exister sur le fond une différence essentielle entre le traitement de Trump et celui de Poutine. En dépit de son président actuel, de son imprévisibilité et de la brutalité "tous azimuts" de ses choix diplomatiques et commerciaux, l'Amérique continue à partager avec la France des valeurs communes. Et, en dépit des qualités - sans doute plus tactiques que stratégiques - de Poutine, et des visions et des intérêts communs de Paris et Moscou sur un nombre toujours plus grand de dossiers, il existe entre la France et la Russie des désaccords sur des questions essentielles de l'Ukraine à la Syrie.

Rapprocher nos points de vue, tout en gardant présent à l'esprit tout ce qui nous sépare, c'est l'essence même de la diplomatie. Faire preuve de fermeté, sans tomber dans le piège que nous tend Moscou : "Plus vous nous sanctionnez, plus vous nous dénoncez, plus vous faites l'unité des Russes contre vous et derrière le pouvoir en place". En Russie, l'amour de la Nation, sinon la gloire de l'Empire, sont plus forts que l'amour de la Liberté.

Puissance incontournable

Mais du dossier du nucléaire iranien à celui de la Syrie, en passant bien sûr par la question de l'Ukraine, on ne peut plus faire - comme les Américains en ont eu la coûteuse illusion dans les années 1990 - sans la Russie. Elle est devenue incontournable. Sur la question du processus de paix au Moyen-Orient entre Israël et les Palestiniens, une fois que le plan de paix américain aura été présenté par ses auteurs - en juillet selon les dernières estimations - et qu'il aura, en toute probabilité, échoué, il appartiendra peut-être à Paris et à Moscou de reprendre l'initiative, pour garder entrouvertes les portes de la négociation. On disait hier qu'au Moyen-Orient on ne pouvait faire la guerre sans l'URSS et la paix sans les États-Unis. Tel n'est clairement plus le cas aujourd'hui.

Les derniers avatars de la diplomatie américaine ne sauraient brutalement inverser l'ordre des priorités dans nos relations avec la Russie. La première question à traiter demeure celle de l'Ukraine et elle est loin d'être simple. Moscou souhaite une levée de la politique de sanctions à son encontre. Les sanctions ralentissent plus encore la progression de son économie et gênent les proches de Poutine et les élites économiques russes dans leur ensemble.

L'Italie aux mains des populistes souhaite une levée sans contrepartie de la politique de sanctions. La Grande-Bretagne promeut un discours de fermeté, mais est-elle encore dans l'Union ? La France et l'Allemagne, la seconde peut-être plus encore que la première, seraient favorables à un compromis. Mais la Russie est-elle prête à accepter une présence onusienne à l'est de l'Ukraine, qui s'assurerait de la fin de la violence entre les deux parties ? Il est évident que la nature confuse et peu exemplaire du pouvoir à Kiev ne facilite pas le déblocage de la situation.

Au-delà de la question ukrainienne, comment faire comprendre aux Russes qu'ils n'ont rien à gagner à chercher à influencer nos sociétés, et à intervenir dans nos processus électoraux ?

La Russie ne crée pas le populisme en Europe ou aux États-Unis, mais elle l'exploite et l'encourage sans vergogne et souvent, il nous faut l'admettre, avec succès.

Main de fer dans un gant de velours

"Une main de fer, dans un gant de velours" : c'est ainsi que l'on décrivait parfois le  "Prince des diplomates", Talleyrand. La formule est plus que jamais d'actualité dans notre approche de la Russie. Ne rien laisser passer, quand en matière de cybercrimes ou de crimes tout court - comme récemment en Grande-Bretagne - la Russie nous agresse. Entrouvrir avec prudence des portes quand l'occasion s'en présente. La voie est étroite et doit être poursuivie de manière déterminée, cohérente et discrète.
 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 28/05).

 

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