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L’OMS face à la pandémie de Covid-19

Trois questions à Antoine Flahault

INTERVIEW - 26 Juin 2020

Alors que le Président américain a annoncé fin mai la suspension de la contribution américaine à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) accusée de complaisance avec la Chine, quel regard porter sur l’action de l’OMS pendant la crise ? Le Professeur Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à Genève, a répondu aux questions d’Angèle Malâtre-Lansac, directrice déléguée à la santé à l’Institut Montaigne.

L’OMS a fait l’objet de nombreuses critiques pendant la pandémie. Le mécontentement de certains États face au rôle joué par l’OMS est-il justifié et comment l’expliquer ?

Tout d’abord, j’aimerais revenir sur ce qu’est et sur ce que n’est pas l’OMS. L’Organisation mondiale de la santé est une agence onusienne intergouvernementale et pas supranationale. Elle dispose par ailleurs de moyens assez faibles : son budget équivaut à celui d’un gros hôpital universitaire de province. En dépit de ces moyens assez faibles, il faut reconnaître à l’OMS la qualité de ses experts, mondialement reconnus. Les avis de l’OMS sont d’ailleurs très rarement remis en question. Mais son rôle est essentiellement normatif : l’OMS ne dispose ni de pouvoirs de sanction, ni même de pouvoirs d’inspection, contrairement à d’autres agences comme l’Organisation internationale du travail (OIT) ou l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

L’action de l’OMS dans la pandémie s’est jouée dans le cadre du règlement sanitaire international (RSI 2005) qui a pour objectif de prévenir les risques graves pour la santé publique et de gérer les crises épidémiques. C’est dans ce cadre que le Dr Tedros, le directeur général de l’OMS, a convoqué un comité d’urgence le 30 janvier qui a considéré, dans l’avis qu’il lui a transmis, que l’épidémie de coronavirus constituait une urgence de santé publique internationale (USPPI ou PHEIC en anglais). Dans les jours qui ont suivi, des recommandations non contraignantes ont été produites par l’OMS qui déconseillait notamment la mise en place de restrictions aux voyages et au commerce, recommandations qui seront très rapidement violées par la plupart des pays membres.

Si l’on regarde d’où proviennent les critiques de l’OMS, elles sont essentiellement le fait des pays les plus riches, ceux qui ont le moins besoin de l’OMS car ils disposent d’une infrastructure et d’agences de santé publique fortes. On reproche à juste titre à l’OMS de ne pas avoir joué son rôle de coordinateur, de leader face à la pandémie. Or, cette situation résulte d’un cadre dans lequel les États membres ne donnent aucune capacité contraignante à l’OMS. Ses pouvoirs sont quasi-absents du fait de ses faibles moyens, de son mode de fonctionnement et de gouvernance. Officiellement, l’OMS est très démocratique, avec 194 pays qui ont chacun une voix équivalente, alors même que les budgets sont à la discrétion des États.

Officiellement, l’OMS est très démocratique, avec 194 pays qui ont chacun une voix équivalente, alors même que les budgets sont à la discrétion des États.

Sans pouvoir contraignant ou d’inspection, l’OMS a dû, pour avoir de l’influence, tisser des liens pays par pays, et a ouvert de nombreux bureaux un peu partout dans le monde qui lui permettent d’avoir des portes d’entrées directes dans les États. Cela se fait bien de manière très politique et peu transparente. Le risque que je vois aujourd’hui avec le retrait des États-Unis qui est l’un des principaux financeurs de l’OMS, est celui d’un repli, d’une forme de "bunkerisation" de l’organisation.

Selon vous, que peut-on retenir de positif de l’action de l’OMS pendant la pandémie ?

Je retiendrai particulièrement le projet ACT Accelerator : un dispositif de coopération de très grande ampleur mis en place fin avril pour permettre d’accélérer l’accès aux traitements et aux outils de lutte contre le Covid-19, notamment pour faciliter l’accessibilité pour tous à un éventuel vaccin, dans un contexte où les États et notamment les États-Unis, se replient. L’OMS a là joué son rôle de coordinateur et de chef de file en réunissant de nombreuses organisations comme la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI), la GAVI – l’Alliance du vaccin, le Fonds mondial, UNITAID, le Wellcome Trust, ou encore la Fédération internationale de l’industrie du médicament (IFPMA), qui se sont tous engagés à agir ensemble.

Autre moment clé, fin mai, l’OMS a réuni la 73e assemblée mondiale de la santé, qui est en quelque sorte le conseil d’administration de l’agence. Cette assemblée a pris une résolution extrêmement importante pour soutenir l’action de l’OMS dans laquelle elle appelle notamment à intensifier la coopération et la collaboration à tous les niveaux ; à reconnaître le rôle de chef de file de l’OMS et de l’ONU pour mobiliser et coordonner la riposte mondiale ; à reconnaître le rôle des professionnels de santé et des humanitaires dans la crise ; à demander l’accès universel, rapide et équitable aux traitements. Cette résolution appelle également à une évaluation impartiale, indépendante et complète pour "examiner l’expérience acquise et les leçons tirées de la riposte sanitaire internationale coordonnée par l’OMS face à le Covid-19". Les États membres ont ici bien joué leur rôle d’administrateurs lors de cette assemblée au cours de laquelle la France a été force de proposition.

L’Europe peut-elle jouer un rôle particulier pour renforcer le rôle de l’OMS et permettre une meilleure coordination en cas de pandémie à venir ?

L’Europe est le bon élève du mutlilatéralisme de façon générale. Dans le contexte actuel de tensions sino-américaines, nous avons plus que jamais besoin de faire entendre cette voix européenne.

Il y a une volonté très forte en Europe, y compris du côté du Royaume-Uni, de faire jouer un rôle plus fort à l’OMS.

Il y a une volonté très forte en Europe, y compris du côté du Royaume-Uni, de faire jouer un rôle plus fort à l’OMS.

Pour permettre une meilleure coopération mondiale, l’Europe doit vraiment reprendre une place centrale dans l’OMS et cela se fera notamment à travers les moyens et le soutien apporté à l’organisation. Pour permettre à l’OMS de pouvoir piloter de façon opérationnelle les crises, on pourrait imaginer que lorsqu’une crise dépasse un certain seuil, comme cela a été le cas avec la pandémie de Covid-19, se mettent en place des mécanismes qui lui permettraient de prendre concrètement un rôle de pilote avec des pouvoirs plus forts, et notamment des prérogatives d’inspection. Le multilatéralisme apporte des solutions qu’aucun État ne pourra apporter à lui seul et le rôle de l’OMS est essentiel, notamment pour les pays les plus démunis.

 

Copyright : Fabrice COFFRINI / AFP

 

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