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L'inquiétante "soviétisation" de la Chine

BLOG - 15 Juin 2020

L'intransigeance chinoise vis-à-vis de Hong Kong rappelle l'attitude des Russes face à la révolte hongroise de 1956 à Budapest. Et ce n'est pas le seul point de similitude entre le régime chinois aujourd'hui et l'URSS d'antan. Alors que la Chine a joué la carte du multilatéralisme jusqu'à une période encore récente, elle s'isole de plus en plus sur la scène mondiale. On sait comment cette stratégie s'est soldée pour l'Union soviétique.

Il y a trente ans au lendemain de la répression de Tiananmen et à la veille de l'effondrement de l'URSS, les dirigeants chinois insistaient sur les différences fondamentales qui existaient entre les choix de Moscou et ceux de Pékin. L'URSS derrière Gorbatchev avait privilégié l'ouverture politique sur la réforme économique. La Chine de Deng Xiaoping avait fait exactement l'inverse. L'URSS était sur le point de s'effondrer victime de ses contradictions et de son incapacité à suivre les États-Unis dans une course aux armements qu'elle n'avait pas les moyens de soutenir. Le régime chinois mettait l'accent sur la croissance économique et le maintien d'un profil bas dans ses relations avec le monde. Suivant les leçons de Bismarck qu'elle allait soigneusement étudier, sinon les conseils d'Henry Kissinger, la Chine considérait que confiance en soi, et autolimitation allaient de pair.

Empire ré-émergent, la Chine avait le temps devant elle et pouvait avoir le triomphe modeste. L'essentiel était, par la croissance ininterrompue de l'économie, de garder la confiance d'une société qui vivait toujours mieux, et plus longtemps.

Comment la Chine a-t-elle pu oublier ces sages préceptes, au risque de connaître un jour le sort de l'URSS ?

Les "Loups combattants"

La crise du coronavirus nous permet, à travers l'effet d'accélérateur et de miroir grossissant qui est le sien, de mieux comprendre la "soviétisation" de la Chine. En 1956 en pleine crise de Suez, alors que le monde regardait ailleurs, l'URSS envoyait ses chars réduire l'insurrection hongroise à Budapest. Toutes proportions gardées, la crise du Covid-19 est pour Beijing l'équivalent de ce que fut la crise de Suez pour l'URSS. Elle permet à la Chine d'impunément (au moins le croit-elle) accélérer la transformation du statut juridique de Hong Kong et de faire la démonstration, six ans après les Russes en Crimée, que les traités comme les frontières sont faits pour être remis en cause. Le pouvoir chinois semblait faire preuve d'une grande patience à l'égard de la résistance de Hong Kong. Il attendait seulement le moment favorable, persuadé que les démocraties n'étaient pas plus prêtes à mourir pour Hong Kong qu'elles ne l'étaient pour Dantzig en 1938, ou Prague en 1968.

Le pouvoir chinois semblait faire preuve d'une grande patience à l'égard de la résistance de Hong Kong. Il attendait seulement le moment favorable.

Le mimétisme entre la Chine d'aujourd'hui et l'URSS d'hier devient toujours plus fascinant et inquiétant. Sur l'Himalaya, à la frontière avec l'Inde, les troupes chinoises procèdent à des "rectifications de frontières", appliquant au domaine militaire la "stratégie du salami" pratiquée à la fin des années 1940 par l'URSS sur le plan politique dans ses relations avec les pays de l'Europe de l'Est et du centre. Le ton utilisé par les "Loups combattants" - ces jeunes diplomates chinois qui semblent avoir pour objectif principal de prendre le contre-pied de Deng Xiaoping - évoque les plus belles heures de la guerre froide.

À l'époque, la diplomatie soviétique proclamait : "Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à vous est négociable." Les Chinois semblent s'en inspirer. La formule "Un pays, deux systèmes" - pensée sans doute davantage par rapport à Taïwan qu'à Hong Kong - a vécu. Pour laisser la place à "un système, deux nations" ? L'Histoire le dira. Il n'est pas sûr que la Chine gagne au change.

Isolement agressif

De fait, la stratégie chinoise peut se révéler dangereuse, non seulement pour l'équilibre du monde, mais pour la Chine elle-même. Dans son livre Paix et Guerre entre les nations publié en 1962, Raymond Aron résumait la guerre froide par la formule : "Paix impossible, guerre improbable". La paix était impossible entre les idéologies radicalement différentes des États-Unis et de l'URSS. Mais l'équilibre de la terreur rendait la guerre improbable. La formule de Raymond Aron s'applique-t-elle aujourd'hui à la confrontation entre les États-Unis et la Chine ? La paix serait-elle davantage possible (entre deux économies capitalistes) et la guerre moins improbable entre deux puissances qui doutent d'elles-mêmes ?

Il existe certes des différences notables entre la guerre froide d'hier et la nouvelle guerre froide d'aujourd'hui. Pour aller à l'essentiel, l'Amérique n'est plus l'Amérique et la Chine est plus que l'URSS, dans un monde qui est beaucoup plus interdépendant mais pour qui la menace nucléaire est devenue plus abstraite.

Oublions un moment le souci de l'équilibre du système international. La Chine fait-elle le bon choix pour elle, en sacrifiant délibérément son soft power sur l'autel de ses ambitions nationales de puissance ? Le moment peut sembler curieux. Pourquoi cet isolement agressif, alors que l'Amérique est peut-être à la veille de retrouver une partie de son soft power et de la confiance de ses alliés, avec l'élection d'un président "plus classique" ?

Cheminement nationaliste

Donald Trump a - par son imprévisibilité et ses extravagances - encouragé la Chine à aller plus loin, plus vite dans son cheminement nationaliste. Sa défaite en novembre ferait clairement de la Chine le mauvais élève de la classe mondiale, devant la Russie. Elle apparaîtrait comme le premier adepte du révisionnisme et du mensonge dans un monde rendu plus dangereux encore par elle. Qui sait quand l'épidémie de coronavirus a vraiment commencé en Chine : à l'hiver, à l'automne, dès la fin de l'été ?

À quoi bon avoir investi dans les Nations unies et le multilatéralisme, si c'est pour renier tout cela d'un ton impérieux et provocateur ?

Donald Trump a - par son imprévisibilité et ses extravagances - encouragé la Chine à aller plus loin, plus vite dans son cheminement nationaliste.

Le succès éclatant de la Chine au cours des dernières décennies était le produit de nombreux facteurs. L'un d'entre eux était son ouverture au monde. La Chine peut menacer l'Australie de lourdes sanctions économiques. Mais les étudiants chinois ont grandement bénéficié de leurs passages dans les universités australiennes. Pas plus que l'Occident ne peut "faire sans la Chine", la Chine ne peut "faire sans le monde".

Thucydide voyait en l'hubris, l'une des raisons principales du déclin des cités grecques. Il existe certainement une maxime chinoise qui puisse servir d'avertissement à Beijing.

La Chine n'est pas l'URSS, mais elle se comporte de plus en plus comme elle.

 

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 13/06/2020)

Copyright : Anthony WALLACE / AFP

 

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