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06/11/2018

Les élections de mi-mandat marqueront-elles un tournant pour la politique étrangère des États-Unis ?

Entretien avec Torrey Taussig

Les élections de mi-mandat marqueront-elles un tournant pour la politique étrangère des États-Unis ?
 Torrey Taussig
Fellow au Foreign Policy program’s Center à la Brookings Institution

[Modification du 07/11] Les démocrates deviennent majoritaires à la Chambre des représentants avec 219 élus contre 193 lors de la précédente mandature. Les Républicains conservent le Sénat avec 51 sièges contre 45 pour les démocrates. 

Mardi 6 novembre 2018, les élections de mi-mandat aux États-Unis détermineront si la majorité au Congrès américain restera républicaine ou non, influençant ainsi la marge de manœuvre du Président Trump, notamment en ce qui concerne sa politique étrangère. Torrey Taussig, spécialiste de la politique étrangère américaine, des politiques autoritaires et des relations américano-russes, répond à nos questions sur l’impact que pourraient avoir les élections de mi-mandat sur la politique étrangère américaine. Torrey Taussig est non resident Fellow au Centre sur les États-Unis et l'Europe du programme de politique étrangère de la Brookings Institution. Elle travaille actuellement à Berlin en tant que Fellow à la Fondation Robert Bosch.

Quel rapport de force existe-t-il entre les pouvoirs législatif et exécutif en matière de politique étrangère depuis l'élection de Trump ? Peut-on parler d'un consensus bipartisan sur les questions de politique étrangère actuelles ?

Le pouvoir exécutif dispose d'une grande souplesse en matière de politique étrangère, contrairement à la politique intérieure. Les Républicains contrôlant les deux chambres de la législature, le Président Trump a compté sur le soutien de son parti pour adopter des mesures commerciales sévères à l’encontre de la Chine, et pour retirer les États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat et de l'accord nucléaire avec l'Iran. Le Congrès a cependant réagi de manière bipartisane sur deux enjeux liés à la sécurité européenne, afin de brider le programme du Président Trump.

  • Le premier enjeu concerne l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN). Lors du Sommet de l'OTAN en juillet 2018, Trump a publiquement remis en question l'importance stratégique de l'alliance, et ce à plusieurs reprises. Les législateurs Républicains et Démocrates ont immédiatement réitéré le soutien du Congrès à l'OTAN, puis ont adopté une loi exigeant l'approbation du Sénat pour permettre aux États-Unis de se retirer de l'alliance. En signe de soutien à la sécurité européenne, la Chambre des représentants a également voté à une écrasante majorité en faveur d'une augmentation du financement de l'Initiative de dissuasion européenne (European Deterrence Initiative, EDI) dans son projet de loi annuel d’autorisation de la Défense nationale.
     
  • La Russie est le second enjeu à avoir provoqué une riposte bipartisane importante. Dès la campagne présidentielle de 2016, le candidat et maintenant Président Trump a affiché sa volonté de développer des relations amicales avec le Président Poutine. Cet intérêt est d’autant plus inquiétant qu’il est apparu alors même que la Russie envahissait l'Ukraine, renforçait la dictature d’Assad en Syrie et s'immisçait dans l'élection présidentielle américaine de 2016. A travers une série de projets de loi sur les sanctions, le Congrès a fait pression - à nouveau, de manière bipartisane - pour que Poutine et les autres acteurs militaires, économiques et du renseignement russes soient tenus responsables de leurs actions.

Une victoire des Démocrates pourrait-elle contraindre la conduite du Président à l’international ? Quelle marge de manœuvre Trump gardera-t-il si les Démocrates l’emportent ?

Si les Démocrates prennent la main sur la Chambre des représentants, le Congrès pourrait influencer le programme législatif de la politique étrangère américaine.

Les élections de mi-mandat n'auront pas d'impact significatif sur la politique étrangère américaine au cours des deux prochaines années. Elles pourraient toutefois provoquer des changements plus petits mais malgré tout notables, selon les résultats. Si les Démocrates prennent la main sur la Chambre des représentants, le Congrès pourrait influencer le programme législatif de la politique étrangère américaine. Les Démocrates présidant des commissions des affaires étrangères pourraient également décider des auditions qui seraient présentées à ces mêmes commissions.

Aussi, une majorité Démocrate se montrerait probablement plus sévère vis-à-vis des affaires de Trump et se pencherait davantage sur les accusations de collusion afin de déterminer si la campagne de Trump s'est alliée à la Russie pour influencer l'élection présidentielle de 2016. Les délégations du Congrès à l'étranger pourraient également adopter un ton différent et plus pro-européen, rassurant ainsi les alliés des États-Unis en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne quant à l'engagement de l'Amérique envers la communauté transatlantique. Ceci étant dit, il est peu probable que les grandes lignes de la politique étrangère américaine sur des questions telles que le commerce, la Chine et l'Iran changent.

La politique étrangère de Trump marque-t-elle une rupture de fond ou s’inscrit-elle, sur certains points, dans la continuité de celles des présidents américains précédents ? 

Il existe quelques éléments de continuité dans la politique étrangère de Trump. M. Trump, comme les présidents qui l'ont précédé, a appelé les alliés de l'Amérique à assumer davantage le fardeau du maintien de la sécurité et de la stabilité mondiales. Trump s’inscrit par exemple dans la longue lignée des présidents qui ont appelé les pays membres de l'OTAN à investir davantage dans la défense. M. Trump a également remis en question le rôle de ‘gendarme du monde’ des États-Unis - un avis que partagent le Président Obama et une opinion américaine ambivalente, lasse de faire la guerre au Moyen-Orient.

Cependant, l'administration Trump a rompu avec des décennies de politique étrangère américaine par sa méfiance envers le libre-échange, le multilatéralisme et les accords de sécurité collective. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis considèrent que leurs alliances et leur participation au sein des institutions internationales sont essentielles à la promotion de leurs intérêts nationaux. La vision de la politique étrangère de Trump, au contraire, considère la politique étrangère américaine comme un bilan, dans lequel les gains des alliés de l'Amérique équivalent à des pertes pour les États-Unis. Trump voit également l'Union Européenne comme un concurrent stratégique et semble plus à l'aise aux côtés des principaux autocrates du monde qu’avec de nombreux amis démocratiques, dont le Premier ministre canadien Justin Trudeau et la chancelière allemande Angela Merkel - deux dirigeants que Trump a souvent ridiculisés.

La vision de la politique étrangère de Trump considère la politique étrangère américaine comme un bilan, dans lequel les gains des alliés de l'Amérique équivalent à des pertes pour les États-Unis.

Résultat : certains qualifient le Président Trump de populiste et de nationaliste économique. Selon l'historien américain Walter Russell Mead, la politique étrangère de Trump s’inscrit dans la "tradition Jacksonienne" - un ensemble de principes fondamentaux adoptés par le Président américain Andrew Jackson. Cette tradition intellectuelle prend sa source dans le populisme et le patriotisme identitaire, ainsi que dans une conception étroite et unilatérale du rôle de l'Amérique dans le monde.

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