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Les derniers jours du Président Trump

BLOG - 21 Janvier 2021

Marqués par des émeutes au Capitole et par la possibilité d’un impeachment rétroactif, les derniers jours de présidence de Donald Trump ont été riches de rebondissements géopolitiques et marqués par un concentré des tendances antidémocratiques du trumpisme. Dominique Moïsi, notre conseiller spécial pour la géopolitique, nous fait part dans cet entretien de sa vision de cette période, et de ses conséquences sur la vie politique américaine dans les temps à venir.

Les événements récents du Capitole ont été considérables par leur impact émotionnel sur la scène américaine, mais aussi par leur signification politique, même s’ils n’ont pas eu d’influence sur les partisans de Donald Trump, qui déclarent quinze jours après la crise du Capitole qu’ils voteraient à nouveau Trump aujourd’hui. C’est cette contradiction qu’il faut saisir. La "prise du Capitole" a constitué un eye opener sur la dangerosité de Trump, un homme qui a par ses propos encouragé ses partisans à la sédition. Des groupes d’hommes armés ont pénétré dans le Capitole et avaient l’intention de commettre des actes de violence, voire de tuer des membres significatifs du Congrès. Nous ne sommes pas passés loin de la catastrophe. Cette incitation à la violence était une menace majeure pour la démocratie américaine. Et elle confirme ce que certains analystes disaient depuis le début : Trump a représenté depuis 2017 le plus grand danger pour l’Amérique et la démocratie américaine. Il est le pire exemple que l’Amérique pouvait donner au monde.

La "prise du Capitole" a constitué un eye opener sur la dangerosité de Trump, un homme qui a par ses propos encouragé ses partisans à la sédition.

D’une certaine manière, les événements du 6 janvier résument de manière symbolique les quatre dernières années. Ils sont le point culminant de l’horreur. La spécificité de la présidence Trump se résume à partir du Capitole : voilà un président qui a cherché systématiquement ce qu’il y avait de pire aux États-Unis. Il s’est appuyé sur ce qu’on peut appeler les "forces du mal", plutôt que de chercher un compromis ou de tenter d’éveiller le meilleur de l’Amérique. 

Il a fait tout le contraire de la formule de John F. Kennedy qui disait "Ne vous demandez pas ce que l’Amérique doit faire pour vous, demandez-vous plutôt ce que vous pouvez faire pour l’Amérique". C’est un président qui a cherché à s’appuyer sur les pires instincts des Américains en incitant à l’insurrection, à une attaque contre un fondement de la démocratie américaine. Les images du 6 janvier 2021 resteront de manière indélébile associées à la présidence de Trump. 

Pour ce qui est de la procédure d’impeachment qui a suivi ces événements, il faut partir des faits : Trump restera le seul président américain à avoir subi deux fois une telle procédure. On sent bien que les circonstances aujourd’hui sont beaucoup plus difficiles que pendant le premier impeachment. Il y a plus de voix contre lui à la Chambre des représentants cette fois-ci que la première fois, alors que le nombre de représentants républicains a augmenté depuis les élections de 2020, car dix Républicains ont voté "pour" cet hiver et aucun il y a 18 mois. Le deuxième point, essentiel, est celui de l’évolution radicale du leader de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, qui est potentiellement très dangereuse pour Donald Trump. Il est désormais possible que 17 sénateurs républicains joignent leurs voix aux 50 sénateurs démocrates, amenant ainsi le Sénat à la majorité de deux tiers en faveur de la conviction de Trump. S’il était convicted, il ne pourrait plus légalement être candidat en 2024, et il serait très difficile d’envisager qu’un de ses enfants le remplace. Les Républicains sont en partie indignés par ce qu’ils ont vu au Capitole. Certains ont aussi pensé à leur place dans les livres d’histoire. Mitch McConnell a ainsi décidé qu’il pouvait se réhabiliter après avoir été le plus fidèle soutien de Donald Trump au Sénat et au sein du parti Républicain. Rien de ce qu’a fait Trump n’aurait été possible sans le soutien d’une personnalité comme lui. Ainsi, un vote favorable pourrait venir de la rencontre du petit calcul politique d’un homme et d’une peur réellement éprouvée par les membres du Congrès. 

Un autre acte peu démocratique est la série de grâces présidentielles accordées par Donald Trump à diverses personnalités lors des derniers jours de son mandat. La personne graciée la plus symbolique est son ancien conseiller Steve Bannon. Il est l’inspirateur, l’intellectuel derrière le Président, il a aussi encouragé le populisme en Europe. Celui qu’on pourrait appeler le prince of darkness. Gracier des proches du président est cependant une tradition américaine. On peut voir dans la grâce accordée à Steve Bannon, qui était accusé de malversations financières et d’avoir profité de manière illégale de contrats passés pour la construction du mur avec le Mexique, une réplique de celle accordée en 2001 par Bill Clinton, un Démocrate, à Marc Rich, un financier lui aussi accusé de malversations financières. Cette pratique est regrettable et renvoie une image négative de la démocratie américaine, mais Trump n'établit pas de précédent. 

En matière de politique étrangère, le Président et son Secrétaire d'État, Mike Pompeo, ont multiplié les actions et paroles ces derniers temps, entre sanctions, propositions d’ouvertures de frontières et dénonciation du traitement des Ouïghours par la Chine. Mais il faut distinguer entre les différentes mesures annoncées. Certaines sont purement de la provocation et pourront être remises en cause. C’est clairement le cas de l’ouverture des frontières, qui n’a pas de sens à l’heure du variant anglais au Covid-19, et à laquelle la politique sanitaire va s’opposer.

Pour ce qui est de la procédure d’impeachment qui a suivi ces événements, il faut partir des faits : Trump restera le seul président américain à avoir subi deux fois une telle procédure.

D’autres sont des provocations qui visent à rendre la tâche de Joe Biden et de la diplomatie américaine à partir d’aujourd’hui beaucoup plus difficiles. C’est le cas de l’ouverture renforcée à Taïwan et de la dénonciation du génocide des Ouïghours par la République populaire de Chine. On peut être d’accord sur le fond sur cette dernière question, mais il y a une volonté délibérée de Donald Trump de dire à son successeur : "Vous voulez revenir à une politique beaucoup plus modérée à l’égard de la Chine, mais je ne vous laisserai pas faire". Il sera difficile de revenir complètement en arrière sur ce point : Trump entend laisser un terrain miné sur la question des relations entre la Chine et les États-Unis. 

Nous pouvons d’autre part nous demander si Mike Pompeo ne joue pas là sa carte personnelle pour préparer son avenir : nous savons que lui aussi a des ambitions. Il voit une opportunité si Trump et sa famille ne peuvent revenir sur la scène politique car ils sont embourbés dans les myriades de procès qui pourraient mettre en cause les liens entre les opérations financières du groupe Trump et les actes politiques du Président sortant, notamment autour de sa modération jugée parfois surprenante vis-à-vis de la Russie. Il se dit donc qu’il y a un espace à occuper, et qu’il pourrait être un candidat éventuel de consensus entre les Républicains les plus durs - les Trumpistes acharnés - et les Républicains classiques. 

Le Président a quitté Washington le jour de l’inauguration pour se rendre en Floride, et a dit souhaiter beaucoup de chance à son successeur, alors qu’il a largement contribué à miner le terrain. Il s’attribue déjà les succès potentiels de Joe Biden dans la lutte contre la pandémie, et rend plus difficile la poursuite de la politique étrangère américaine, en particulier dans le domaine le plus important, celui de la relation à la Chine. 

Pour conclure, je souhaiterais rappeler qu’en 2017, je m’étais opposé à une interprétation plutôt douce de la personnalité de Donald Trump. "Vous allez voir", entendait-on dans les milieux "bien informés", ce n’est pas un idéologue, il est pragmatique et beaucoup plus modéré que vous ne le pensez. Une fois président, il sera raisonnable, car seul le succès compte pour lui." Il me semblait qu’il ne fallait pas sous-estimer les capacités de déviance et de nuisance de l’homme qui, à mes yeux, restera le pire président de l’histoire des États-Unis. Les événements des quinze derniers jours ont été pour moi la confirmation de ces inquiétudes initiales. Aujourd’hui en 2021, j’aurais tendance à dire, à l’inverse, de ne pas sous-estimer les capacités de réussite de Joe Biden. Il est l’opposé absolu de son prédécesseur et amène avec lui l’équipe la plus professionnelle qui ait entouré un président américain depuis John Fitzgerald Kennedy. Les choses peuvent certes mal se terminer pour Biden. Mais il a la capacité avec son équipe d’initier des changements extraordinairement positifs. Et nous avons tendance de ce côté-ci de l’Atlantique à sous-estimer les cartes de Biden, comme nous avions tendance il y a quatre ans à sous-estimer le côté négatif de Trump. 

 

Copyright : MANDEL NGAN / AFP

 

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