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Législatives 2022 : le troisième tour promis aura-t-il lieu ? 

Trois questions à Laure Salvaing

INTERVIEW - 9 Juin 2022

La montée des extrêmes, la recomposition de la gauche, et la crise démocratique et institutionnelle remettent le Palais Bourbon au centre du jeu politique. À l’occasion des législatives des 12 et 19 juin, l’Institut Montaigne s’engage à contribuer au débat public en éclairant les enjeux d’un scrutin déterminant pour l’avenir du pays et de ses formations politiques. Dans ce nouvel épisode de cette série, nous interrogeons Laure Salvaing, directrice générale de Kantar Public France. 

Depuis la réforme de 2002, les élections législatives ont pris des tournures de confirmation de l’élection présidentielle. Le scrutin des 12 et 19 juin prochains s’inscrira-t-il dans la lignée des précédents ou sera-t-il ce "troisième tour" que beaucoup appellent de leurs vœux ?

En pleine campagne pour les élections législatives, les électeurs français se retrouvent confrontés à la question du sens de cette élection. D’après notre dernière enquête d’opinion conduite avec Epoka pour L'Hémicycle, les donnés d’opinion confirment bel et bien ce questionnement : la majorité des Français ne saisit pas tout à fait le rôle et le poids de l’Assemblée nationale dans les décisions qui sont prises, voire pire, certains se retrouvent véritablement perdus face à ce scrutin. Ainsi, lorsque l’on interroge les Français sur le poids du Palais Bourbon dans la vie politique du pays, seulement 55 % lui prêtent une influence dans le débat public. De la même façon, lorsqu’on leur demande si cette élection se situe dans le prolongement de la présidentielle ou si elle s'apparente à une toute autre élection aux enjeux différents, 41 % sont d’accord avec la première affirmation et 41 % se rangent derrière la deuxième. Et le fait de parler de "troisième tour de l’élection présidentielle" renforce autant le sentiment de perte de sens de ces élections législatives.

Au regard de l’opinion publique les enjeux de cette élection sont devenus flous avec le temps. 

Ces chiffres confirment une tendance plus large qui s’est établie depuis la révision du calendrier électoral de 2002, date à partir de laquelle l’élection législative semble avoir perdu sa spécificité relativement au passé. Certes, le vote pour la chambre basse a toujours un sens en soi, mais au regard de l’opinion publique les enjeux de cette élection sont devenus flous avec le temps.

Il en ressort un sentiment de flottement, aggravé par le manque de visibilité et de dynamisme du nouveau gouvernement, que l’on retrouve pourtant habituellement après l’élection d’un nouveau chef d’État. 

Mais ce flottement s’explique aussi par le fait que pour beaucoup les élections législatives sont des élections complexes. Et de fait, les résultats du premier tour n'anticipent en rien la composition de la future Assemblée. À bien des égards d’ailleurs, nous assisterons à deux campagnes électorales du premier tour au second. Du premier émerge l’état des forces politiques sur le territoire. Arrive ensuite la qualification au second tour, pourvu qu’un candidat ait obtenu un score supérieur ou égal à 25 % des suffrages exprimés (dans un contexte d’abstention fort aux alentours de 50 %). Au lendemain du premier tour nous serons donc face à un certain nombre de duels, peu de triangulaires a priori, qui seront rythmés par d’éventuelles alliances et tractations entre les partis. C’est seulement après ce deuxième temps que l’on arrivera à avoir des projections fiables pour la représentation des partis à l’Assemblée. 

Selon un récent sondage, seuls 47 % des Français envisagent de se rendre aux urnes. Que peut-on dire de l’engagement des électeurs dans cette campagne, et comment cela se traduit-il dans les sondages à quelques jours du premier tour ? 

Les Français ne sont pas forcément au fait des rouages des élections législatives. Aujourd’hui, seulement 31 % d’entre eux connaissent le nom de leur député. Pour beaucoup, les missions de l’Assemblée ne sont pas claires, à peine 38 % arrivent à nous citer des mesures débattues ces cinq dernières années. Toute une série d'indicateurs nous pousse donc à penser qu’il y a peu de mobilisation pour l’élection à venir, d’autant que la campagne a eu du mal à accrocher auprès de la population. En termes sociologiques, parmi ceux qui s’intéressent aux législatives, on retrouve traditionnellement les personnes âgées, les cadres et les personnes très diplômées.

Outre la NUPES, les politiques ont très peu fait campagne pour ce scrutin, et la mise en campagne tardive du gouvernement Borne a pu donner un mauvais signal à l’électorat. On peut d’ailleurs s’interroger dans quelle mesure cette stratégie du silence est un choix délibéré d’une part de la classe politique ayant intérêt à ne pas mettre leur bilan et leur projet sur le devant de la scène. En outre, il n’est pas certain que l’appel émis par Jean-Luc Mélenchon juste après le second tour à "l’élire Premier ministre" ait joué en sa faveur. Si dans un premier temps sa stratégie était de s’affirmer comme premier opposant au président réélu, notre dernier baromètre politique pour le Figaro Magazine montre qu’il a perdu 4 points dans l’opinion, et encore plus auprès des sympathisants de gauche depuis la fin avril. 

Reste la question autour du mode de scrutin. Le scrutin majoritaire uninominal à deux tours a longtemps été décrié par une partie de la classe politique française pour son manque de représentativité. Emmanuel Macron lui-même avait fait campagne en 2017 sur l’introduction d’une dose de proportionnelle à l’Assemblée. Pour la grande majorité des Français, ces questions restent toutefois trop techniques, assumant eux-mêmes ne pas maîtriser les tenants de tels paramètres. En revanche, ce qu’ils réclament c’est que leurs voix soient davantage prises en compte dans les délibérations politiques. 

Ce sentiment se traduit par une ambition soutenue de leur part de trouver des moyens nouveaux de délibération et de participation politique, qu’ils s’enracinent à travers les voies traditionnelles (comme le vote) ou qu’ils se traduisent par de nouveaux canaux innovants de participation politique. Pour la grande majorité, les Français souhaitent que l’on réinvente la participation politique. Loin d’être totalement désintéressés de la chose publique, les citoyens s’engagent à travers de nouvelles initiatives.

Pour la grande majorité, les Français souhaitent que l’on réinvente la participation politique. 

On voit percer des formes de micro-engagements au travers de communautés de pairs d’affinités, qu’elles soient politiques ou géographiques. Il me semble aujourd’hui que c’est vers ce type d’engagement que les Français souhaiteraient que l’on se dirige. Quid de l’engagement électoral dans un tel schéma ? Il est compliqué de le dire, mais privilégier, d’une part, une dose d’expérimentation, en regardant à l’étranger ce qui se passe par exemple, et d'autre part un accès plus direct en les impliquant dans la vie des institutions, pourraient les rassurer dans l’exercice du pouvoir. 

Plus les processus institutionnels et démocratiques sont complexes, moins les citoyens arrivent à les comprendre, voire s’en détournent. La compréhension du système électoral est le premier pas vers la participation politique, et aujourd’hui la complexité des mécanismes empêchent, dans une certaine mesure, l'adhésion des électeurs. 

Kantar Public publiait début juin son Baromètre politique illustrant le renforcement du pessimisme pour l'avenir du pays, la baisse de confiance envers le Président Macron, tout comme celle pour Elisabeth Borne malgré sa nomination récente. Que cela présage-t-il pour le quinquennat qui s'ouvre ?

Le Président Macron ne bénéficie pas d’état de grâce au lendemain de sa réélection et cette dynamique se vérifie dans les enquêtes d’opinion. Sa cote de confiance est revenue à son niveau d’avant campagne à 37 %. En principe, un président élu bénéficiait traditionnellement d’un élan impulsé par son arrivée à la tête de l’État. Emmanuel Macron, étant le premier président à être réélu hors période de cohabitation, ne bénéficie pas de cette dynamique. Toutefois, la confiance qu’ont en lui les Français est loin d’être déshonorable. Compte tenu de la situation que le Président français à traversé, entre la crise Covid, celle des Gilets jaunes et désormais la guerre en Ukraine, il se maintient toutefois pas si mal dans l’opinion des Français. 

Il est clair que les Français espéraient du changement dans la continuité avec la nomination du nouveau gouvernement.

En revanche, les jugements sont plus sévères à l’égard de Matignon. Poussés par les promesses du président réélu de "gouverner autrement", il est clair que les Français espéraient du changement dans la continuité avec la nomination du nouveau gouvernement. 73 % des Français considèrent qu’Emmanuel Macron n’a pas encore changé de méthode depuis sa réélection. L’arrivée d’Élisabeth Borne a donc pu décevoir dans une certaine mesure. 

Avec 30 % d’opinion favorable, elle tient le plus mauvais score pour une nouvelle Première ministre, derrière Jean Castex, alors que, contrairement à elle, ce dernier n’était absolument pas connu. 

Plus largement, c’est un véritable pessimisme qui s’installe dans l’opinion. Avec 68 % des Français qui considèrent que les choses ont tendance à aller plus mal dans le pays, chiffre qui n’a jamais été aussi haut depuis 2014, les citoyens n’ont plus confiance en l’avenir. On pourrait analyser cette tendance comme une sorte de "dépression post-traumatique" qui saisit les Français. Après deux ans de Covid, le retour de la guerre en Europe, le sentiment d’un manque de maîtrise de leur quotidien et de leur avenir, aussi bien pour les citoyens que pour leurs dirigeants, mine les ressentis du pays. De plus, aucun marqueur socio-économique, voire géographique, ne semble imprimer plus que les autres ce sentiment : les jeunes se montrent ainsi tout autant pessimistes que leurs aînés, et les habitants des zones rurales autant que les zones urbaines. Fait marquant, s’il en faut, chez les sympathisants de La République en Marche on constate même une baisse de 13 points d’optimisme par rapport à notre dernière enquête de mars 2022.

Ce que ces données d’opinion illustrent en ce début de quinquennat c’est une réelle distance, un réel mécontentement et potentiellement le risque à très court terme d’une contestation, plutôt dans la rue que par les urnes, dans le cas où les Français ne verraient pas de changement de méthode de part de l’exécutif. Quid, enfin, de la mise en place de réforme ? Tout dépendra de l’issue du scrutin, mais si Emmanuel Macron devait ne pas bénéficier d’une majorité absolue à l’Assemblée, la majorité présidentielle serait condamnée à tracter avec d’autres groupes parlementaires afin de faire passer ses projets, ce qui rendrait sa capacité d’action d’autant plus complexe. 


 

Copyright : Loic VENANCE / AFP

 

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