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Le leadership des villes américaines à l’épreuve du Covid-19

BLOG - 9 Avril 2020

En 1966, le Président Johnson déclarait : "Quand le poids de la présidence me semble lourd, je me rappelle que les choses pourraient être pire : j’aurais pu être maire". Aux États-Unis comme en France, les gouvernements locaux font face aux effets terrifiants de la pandémie Covid-19 sur les territoires.

Quand les premiers cas sont apparus sur la côte Ouest du pays, les maires ont réagi les premiers dans un climat d’incertitude. L’absence d’une réponse robuste du gouvernement fédéral les a isolés face aux décisions à prendre : déclaration d’urgence, limitation des rassemblements, fermeture des écoles, et mobilisation des infrastructures de santé. "Pour les villes, c’est un marathon couru à la vitesse d’un sprint", partageait avec l’auteur de ces lignes un ancien haut fonctionnaire américain impliqué dans la gestion de l’ouragan Katrina qui avait dévasté la Nouvelle-Orléans en 2005.

Jenny Durkan, la maire démocrate de Seattle, première ville touchée dans le pays, a incarné ce leadership décisif des premières heures. Quand Trump minimisait l’ampleur de la crise à la mi-mars, Jenny Durkan et de nombreux autres maires se sont organisés pour s’informer et échanger leurs retours d’expérience dans des réseaux virtuels de villes comme la Coronavirus Local Response Initiative, financée par l’ancien maire de New York Michael Bloomberg, et la National League of Cities, une des principales associations de municipalités. La crise révèle que le premier allié des maires sont d’abord les maires des autres villes.

L’action des maires reste toutefois confinée aux limites de leur territoire. Le système fédéraliste américain inspire une stratégie de gestion de pandémie exécutée localement, gérée par les gouverneurs, avec le soutien de l’État fédéral. Ce partage de pouvoir est ancré dans la Constitution et dans la conscience collective américaine, qui préfère la prise de décision politique proche des citoyens et se méfie de la bureaucratie de Washington D.C., perçue comme déconnectée et inefficace. Sans doute moins inspiré par une filiation à l’esprit des pères fondateurs que par un calcul politique, le Président Donald Trump a embrassé à l’extrême cette posture de retrait en reportant la responsabilité de l’ampleur de la crise sur les gouvernements locaux démocrates.

Alors que le Covid-19 rendait nécessaire une coordination claire au niveau fédéral, cette posture a contribué au désordre des mesures de gestion de crise à travers le territoire. Il ne revient pas à l’État fédéral de décréter un confinement à l’échelle du pays mais à chaque État individuellement. Mais l’absence d’indications fédérales et la réticence de Trump à reconnaître rapidement la dimension nationale de la crise ont entraîné une cascade désordonnée d’ordres de confinement, accélérant potentiellement la contamination d’un État à l’autre. La Californie impose la première un confinement le 14 mars, un grand nombre d’États fin avril et, le 7 avril, encore huit États n’avaient toujours pas décrété de confinement.

Il ne revient pas à l’État fédéral de décréter un confinement à l’échelle du pays mais à chaque État individuellement.

Autre conséquence de l’absence d’arbitrage et de coordination à Washington D.C., les gouvernements locaux cherchent à s’approvisionner séparément en masques et ventilateurs dans ce que le gouverneur de New York Andrew Cuomo a comparé à "des enchères sur e-Bay". Cette compétition étrange se joue non seulement entre les États et les villes, mais aussi entre les États et l’État fédéral, augmentant les prix et l’incertitude des acteurs de santé.

La solitude accrue des acteurs locaux face à un État fédéral en retrait se double de désaccords partisans sur la gestion de la crise. L’alignement politique entre échelons de pouvoir facilite la coordination des efforts comme à Seattle, où maire et gouverneur démocrates agissent d’une voix commune. Certains gouverneurs républicains, comme Mike DeWine de l’Ohio et Larry Hogan du Maryland, ont pris des mesures rapides. Mais d’autres sont en confrontation croissante avec les maires de leurs larges centres urbains, majoritairement démocrates. Les ordres de confinement urbain de ces maires comme Sylvester Turner de Houston et Keisha Lance Bottoms d’Atlanta ont contribué à accélérer les changements de postures de leurs gouverneurs républicains. Mais les gouverneurs des huit États non confinés sont tous républicains et hésitent encore à fermer l’économie, à contredire les approximations de Donald Trump, ou à antagoniser leurs base politique péri-urbaine et rurale.

Dans son récent livre The Nation City: Why Mayors Are Now Running the World, Rahm Emanuel, ancien maire de Chicago et ancien chef de cabinet de Barack Obama, décrit cet activisme des maires, leur pragmatisme, et l’agenda progressiste des grandes métropoles. Cet agenda se retrouve aujourd’hui dans la reconversion de bâtiments municipaux en abris d’urgence organisée par Eric Garcetti à Los Angeles, dans l’attention portée sur les zones à majorité afro-américaines les plus touchées par la pandémie à New York, et dans la suspension des expulsions locatives dans de nombreuses autres villes. Tandis que les aides fédérales votées par le Congrès le mois dernier dans le CARES Act excluent les immigrants illégaux, la maire de Chicago Lori Lightfoot a également annoncé que la ville maintiendrait l’accès de ses aides à toutes les communautés migrantes.

Au-delà de la crise sanitaire, les villes prennent aussi le mesure de la crise économique : 6,6 millions d’américains se sont inscrits au chômage fin mars et un sondage Gallup révèle que 46 millions d’américains ont déjà perdu leur emploi. Les grands centres urbains sont particulièrement affectés.

Leur densité et connexions globales, atouts en temps normal, deviennent une vulnérabilité dans le contexte du confinement et de la distanciation sociale. Selon une récente analyse de Brookings, les 15 comtés urbains les plus touchés représentent près de 26 millions d’emplois et 16 % du PIB national. Le souhait de Trump de rouvrir l’économie dès le mois de mai semble irréalisable et les maires se préparent à une fin de paralysie lente et graduelle.

6,6 millions d’américains se sont inscrits au chômage fin mars et un sondage Gallup révèle que 46 millions d’américains ont déjà perdu leur emploi.

Le souvenir de l’ouragan Katrina, dont la ville de la Nouvelle-Orléans ne s’est jamais véritablement rétablie, pose la question de la capacité de certaines villes américaines à se redévelopper tant leur vulnérabilité face à la crise est inégale. Une récente analyse de Social Progress révèle des écarts abyssaux en matière d’infrastructures et de systèmes de santé. Les États-Unis pourront-ils parvenir à une reprise économique en évitant un approfondissement des inégalités existantes ?

Le plan d’aide CARES Act de 2 200 milliards de dollars prévoit 150 milliards d’aides directes aux gouvernements locaux pour les dépenses d’urgence liées à la gestion de la crise. Il semble déjà insuffisant pour relancer durablement l’emploi. Les gouvernements locaux gèrent aussi des budgets lourdement fragilisés du fait de pertes fiscales brutales et de l’assèchement du marchés des obligations municipales. La ville de Cincinnati dans l’Ohio a par exemple dû mettre en congé plus d’un quart de ses employés tout en assurant la continuité des services publics essentiels de police, de secours, et de gestion des déchets.

Le succès des gouvernements locaux dans leur difficile reprise économique dépendra largement du support de l’État fédéral. Mais cette épreuve confirme aussi le rôle décisif des villes américaines comme sources alternatives d’influence vis-à-vis de l’État fédéral dans la gestion d’enjeux globaux, comme déjà observé sur les questions climatiques et migratoires.

 

 

Copyright : KENA BETANCUR / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

 

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