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L'axe Riyad-Jérusalem : une victoire à la Pyrrhus pour Israël

BLOG - 7 Septembre 2020

En se rapprochant des Émirats arabes unis, Israël peut bien faire valoir une forme de continuité de l'histoire après les accords de paix passés avec l'Égypte, puis la Jordanie. Mais le sort des Palestiniens n'en reste pas moins préoccupant, écrit Dominique Moïsi. Et c'est Israël, seul, qui devra en répondre.

Le 31 août 2020, un vol direct utilisant l'espace aérien saoudien, symbolisait de manière spectaculaire la normalisation des relations entre l'État d'Israël et les Émirats arabes unis. Serions-nous en train d'assister à un mouvement de plaques tectoniques au sein du monde musulman ? Ou bien la réalité est-elle, comme toujours, - surtout dans cette partie du monde - infiniment plus complexe ? Ce qui est certain c'est qu'il existe d'ironiques inversions historiques entre le présent et le passé.

Renversement d'alliances

Avant la paix avec l'Égypte et le renversement du régime du shah en Iran, les Israéliens rêvaient de la constitution d'un triangle stratégique entre Jérusalem, Téhéran et Ankara, réunissant les puissances "non-arabes" de la région. Il s'agissait de constituer une alliance de revers face à un monde arabe jugé plus hostile. En 2020, n'est ce pas l'inverse qui est en train de se produire, et ce pas seulement au Moyen-Orient, mais également en Asie ? L'évolution de la diplomatie du Pakistan en est l'illustration la plus spectaculaire. Jusqu'à une date récente les relations entre le Pakistan et l'Arabie saoudite étaient très étroites, y compris, sinon avant tout, sur le plan sécuritaire.

Quand le président Sadate d'Égypte, ou le roi Hussein de Jordanie signaient des traités de paix séparés avec Israël, ils voulaient consolider l'alliance qui existait entre leurs pays respectifs et l'Amérique.

Le rapprochement entre Riyad et Jérusalem - même s'il n'a pas (encore ?) donné lieu à une normalisation formelle et serait le "gros lot" pour Israël - semble avoir remis en cause cette situation. Islamabad fait désormais plus que lorgner du côté de Téhéran et d'Ankara, sans oublier Kuala Lumpur, la Malaisie mettant en avant la dimension religieuse dans ses choix diplomatiques. Tout comme le fait dans le sens opposé l'Inde. L'arrivée de Narendra Modi n'a fait que confirmer l'étroitesse des relations entre Delhi et Jérusalem. N'ont-ils pas un ennemi commun avec les fondamentalistes islamistes ?

Ravis de leur rapprochement avec Abu Dhabi, les dirigeants israéliens actuels soulignent la continuité historique qui existe à leurs yeux entre le traité de paix avec l'Égypte de 1979, celui de 1994 avec la Jordanie et le processus de normalisation en cours avec les Émirats arabes unis. Comment, disent-ils, peut se justifier encore l'existence du BDS (le mouvement qui pousse au boycott des produits israéliens), quand du cœur du monde arabe viennent des appels à la paix ?

Certes, les Émiratis peuvent mettre en avant qu'en contrepartie de leur rapprochement avec Israël, le gouvernement de Benjamin Netanyahu a "suspendu" son projet d'annexion de 30 % de la Cisjordanie. "Nous avons préservé l'avenir en sauvegardant le principe de la solution des deux États", affirme le ministre des Affaires étrangères d'Abu Dhabi, le cheikh Abdallah Ben Zayed. Le royaume du Bahreïn et le sultanat d'Oman ne s'apprêtent-ils pas à suivre la direction initiée par les Émirats arabes unis ? Il est trop tôt pour l'affirmer, mais il existe déjà plus qu'un simple climat de détente entre ces pays et Israël. Dans la saison 5 de la série Le Bureau des légendes, un agent de la DGSE rencontre en plein désert d'Arabie un agent israélien et un agent saoudien travaillant de concert contre les ambitions nucléaires de l'Iran. La fiction ici ne précède pas la réalité, elle l'accompagne.

Le retrait de l'Amérique

De fait l'accord "historique" entre les Émiratis et Israël, traduit tout autant un phénomène de rupture que de continuité avec le passé. Quand le président Sadate d'Égypte, ou le roi Hussein de Jordanie signaient des traités de paix séparés avec Israël, ils voulaient consolider l'alliance qui existait entre leurs pays respectifs et l'Amérique. En 2020, le choix fait par les Émiratis traduit un état des lieux bien plus complexe. Il est le produit de la peur grandissante devant la montée des ambitions expansionnistes de l'Iran et, c'est plus nouveau, de la Turquie. Mais si Téhéran et Ankara peuvent pousser de facto les Émiratis dans les bras de Jérusalem, c'est parce que les dirigeants d'Abu Dhabi n'ont plus une confiance totale dans les États-Unis : et cela depuis plus de dix ans. Le doute a commencé sous la présidence Obama.

Les Émiratis se cherchent un nouveau "protecteur" et ils le trouvent (ou croient l'avoir trouvé) en la personne d'Israël. L'Amérique se retire par étapes, de manière incohérente, imprévisible, mais irrésistible du Moyen-Orient. N'est-il pas plus sûr à terme de dépendre pour sa sécurité du pilier régional désigné par les Américains que de Washington même ? Israël est au Moyen-Orient pour rester. La "petite Sparte" du Golfe peut mettre en avant les avantages économiques, technologiques, scientifiques, médicaux, à l'heure du Covid-19, de la normalisation avec Israël. Certains intellectuels mettent l'accent sur la dimension culturelle.

La question de la Palestine a disparu des agendas diplomatiques. On n'y fait plus qu'allusion en passant, comme pour se donner bonne conscience, avec un mélange d'hypocrisie et de résignation.

Mais l'obsession des dirigeants Émiratis est avant tout sécuritaire. Au moment où le monde musulman non arabe, prend la défense de la cause palestinienne, et donc la tête de la résistance à Israël, les sunnites modérés font le choix inverse. En 1979, des gendarmes français avaient, à la demande de l'Arabie saoudite, assuré la défense des lieux saints de La Mecque, victimes d'une attaque d'islamistes fanatiques. Aujourd'hui, les familles princières du Golfe ne se contentent plus de construire des autoroutes surdimensionnées et d'avoir de très grands bateaux dans leurs ports pour assurer leur fuite éventuelle. Elles considèrent que jouir de la protection d'Israël peut désormais constituer la meilleure des assurances-vies dans la plus instable peut-être, des régions du monde. Dans un monde toujours plus dur et plus cynique, pourquoi ne mettraient-ils pas en avant, eux aussi, cet égoïsme sacré ? La question de la Palestine a disparu des agendas diplomatiques. On n'y fait plus qu'allusion en passant, comme pour se donner bonne conscience, avec un mélange d'hypocrisie et de résignation. Les Palestiniens n'en sont pas devenus pour autant "un détail de l'histoire". Ce sont eux qui souffrent de la situation de dépendance qui est la leur. Et ce seront les Israéliens qui devront vivre à terme avec les conséquences de ce problème et de cette injustice. Et non les Émirats arabes unis ou les États-Unis. La victoire d'Israël peut sembler totale et définitive. Mais c'est une victoire à la Pyrrhus. Israël risque à terme de n'être plus ni juif, ni démocratique.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 05/09/2020)

Copyright : KARIM SAHIB / AFP

 

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