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L’Asie du Sud et les talibans : l’épicentre d’une nouvelle guerre froide ?

ARTICLES - 19 Août 2021

L’Afghanistan constitue un enjeu majeur des relations indo-pakistanaises depuis au moins quarante ans. C’est en effet dans les années 1980 que s’est cristallisée la notion pakistanaise de "profondeur stratégique" : il s’agissait désormais pour Islamabad (et plus encore pour Rawalpindi, où se trouve le QG des militaires) de prendre pied en Afghanistan pour disposer d’une arrière-cour propre à faire davantage le poids - ne serait-ce que géographiquement - face à l’Inde.

C’est en partie pour cela que l’armée pakistanaise - conjointement avec les États-Unis - a soutenu les Mujahideens qui sont venus à bout des soviétiques à la fin des années 1980 puis a contribué à installer les talibans au pouvoir au milieu des années 1990. Pour les Pakistanais, les troupes du Mollah Omar présentaient alors un autre avantage  : bien que Pashtuns, ils promouvaient un répertoire identitaire islamiste propre à disqualifier le nationalisme Pashtun qu’Islamabad redoutait depuis la création du Pakistan en 1947. Les nationalistes Pashtuns, depuis les années 1920, refusaient en effet de se reconnaître dans le projet pakistanais, qu’ils aient prêté allégeance au Congrès du Mahatma Gandhi ou qu’ils aient regardé l’Afghanistan comme leur mère patrie. Kaboul, jusqu’aux années 1980 avait cultivé à la fois l’idée suivant laquelle les Pashtuns du Pakistan avaient vocation à rejoindre l’Afghanistan et un intense partenariat avec New Delhi. La première victoire des talibans avait donc débarrassé le Pakistan à la fois de la crainte de voir un jour se constituer un grand Pashtunistan et de l’amitié indo-afghane qui le prenait en tenaille. 

Pour l’Inde, par contre, l’arrivée des talibans au pouvoir en 1996 revêtit d’emblée des allures de catastrophe, non seulement pour les raisons géopolitiques que je viens de citer, mais aussi parce que l’Afghanistan devenait un foyer d’islamisme dont les jihadistes étaient susceptibles de frapper au Jammu et Cachemire. De fait, à peine terminé le jihad anti-soviétique, des terroristes pakistanais qui avaient acquis leurs lettres de noblesse en Afghanistan ne tardèrent pas à frapper l’Inde. Au Cachemire dans les années 1990, au-delà - y compris à Delhi et à Mumbai - dans les années 2000. C’est pourquoi l’Inde vit dans la guerre qui suivit le 11 septembre 2001 l’occasion de reprendre pied en Afghanistan dans le sillage des Occidentaux. Si elle n’envoya pas de troupes, elle déploya une politique d’aide très généreuse qui en fit le cinquième donateur d’un pays en pleine reconstruction à partir du milieu des années 2000. L’Inde bâtit des routes, un hôpital pour enfants et même le parlement afghan ! Hamid Karzai, qui après l’invasion soviétique avait fait des études en Inde, constitua un allié de premier ordre dans les années 2000 et New Delhi misa ensuite sur son successeur, Ashraf Ghani, au point de livrer des hélicoptères d’attaque à l’Afghanistan en décembre 2015, à l’occasion d’une visite officielle de Narendra Modi à Kaboul.

Pour l’Inde, le retour des talibans constitue aujourd’hui un indéniable revers.

Pour l’Inde, le retour des talibans constitue aujourd’hui un indéniable revers. Cet échec est d’autant plus cuisant qu’il reflète et accentue un certain isolement à la fois diplomatique et géopolitique. Au plan diplomatique, cet isolement s’était manifesté par le fait que l’Inde a été tenue à l’écart des pourparlers de Doha (auxquels participaient les Américains) et de Moscou (orchestrés par les Russes). 

Si les Russes n’ont sans doute pas souhaité inviter l’Inde parce qu’elle parce qu’elle était de plus en plus proche des États-Unis, le fait que les Indiens n’aient pas été invités à Doha est plus difficilement explicable. Les autres parties prenantes des négociations - y compris les Américains - ont-ils cédé aux pressions pakistanaises ? Ont-ils ainsi puni l’Inde de sa pusillanimité ? Après tout, les États-Unis avaient demandé à l’Inde de s’impliquer davantage - y compris militairement - sur le théâtre afghan.

Au plan géopolitique, l’Inde sort affaiblie de cette affaire à plus d’un titre vis-à-vis de trois puissances régionales. La Chine - qui possède une frontière commune avec l’Afghanistan - s’est dite prête à engager des pourparlers avec les taliban qui pourraient laisser l’Empire du Milieu exploiter ses immenses ressources naturelles - y compris la mine de cuivre dont les chinois sont déjà propriétaires - et l’aider à développer la Belt and Road Initiative en Asie centrale. L’Iran, où l’Inde avait investi des sommes considérables pour développer un port en eau profonde, à Chabahar, pour accéder à l’Afghanistan en contournant le Pakistan, s’est lui aussi dit prêt à traiter avec les talibans en vertu de leur anti-américanisme commun (et ce malgré l’antagonisme censé opposer chiites et sunnites dans la région…). Téhéran avait déjà joué les intermédiaires entre les talibans et Kaboul et se rapproche de la Chine aussi vite qu’il s’éloigne de l’Inde depuis que New Delhi a cédé aux pressions de Donald Trump et décidé de se joindre aux sanctions américaines. Le Pakistan, enfin, sort mécaniquement renforcé des récents développements afghans vis-à-vis de l’Inde étant donné que celle-ci perd, avec Ashraf Ghani, un partenaire presque aussi fiable que Karzai. Islamabad craignait en particulier que feu le régime afghan aide les Indiens à renforcer la guérilla séparatiste baloutche, contre les intérêts chinois en particulier.

Mais les Pakistanais pourraient bien déchanter à plus ou moins long terme. Si les talibans du Mollah Omar leur devaient tout - ou presque - lorsqu’ils ont pris le pouvoir en 1996, ceux qui parviennent aujourd’hui au pouvoir sont différents. Certes, l’armée pakistanaise est toujours en lien avec des composantes de la mouvance talibane - à commencer par le réseau Haqqani -, mais les talibans ont acquis une expérience (tant en interne qu’à l’international, comme en témoignent les relations qu’ils ont tissées avec les Russes et les Chinois) qui accroît leur marge de manœuvre. Les Pakistanais risquent d’être une victime directe de cette autonomie nouvelle, d’autant plus que certains leaders taliban - comme le Mollah Baradar - se souviennent avoir été emprisonnés pendant de longues années au Pakistan, précisément parce qu’ils faisaient preuve d’une trop grande indépendance.

La menace la plus directe que les talibans font aujourd’hui peser sur le Pakistan n’est autre que le Therik-e-Taliban Pakistan (TTP). Ces talibans pakistanais se sont constitués en un groupe jihadiste en 2007 en réaction à la répression des islamistes pakistanais par Islamabad que Washington exigeait alors du Général-Président Musharraf - qui fut, du coup, la cible de trois attentats jihadistes.

Les talibans ont acquis une expérience qui accroît leur marge de manœuvre.

À partir de 2009, la chasse au TTP qu’a menée l’armée pakistanaise a poussé ses membres à trouver refuge en Afghanistan. Certains y ont été arrêtés par les autorités de Kaboul. Les talibans ont commencé à les relâcher et bien des Pakistanais craignent aujourd’hui le retour des attentats qui avaient ensanglanté la “Pashtun belt”, mais aussi Lahore, Karachi et même Islamabad au tournant des années 2010. Le retour de cette forme de violence témoignerait de la faible influence du Pakistan sur les talibans, mais son absence pourrait aussi bien être l’indice d’une certaine évolution de la ligne politique du nouveau régime de Kaboul suivant laquelle frapper hors des frontières de l’Afghanistan se révèle trop coûteux au plan stratégique - une leçon tirée des suites du 11 septembre. 

Au-delà de l’arène régionale que forment le triangle Inde/Pakistan/Afghanistan et de la “proxy war” qu’Indiens et Pakistanais se livrent en Afghanistan depuis un demi-siècle au moins, le retour des talibans pourrait modifier des équations plus globales. La relation Inde-États-Unis pourrait ainsi être affectée par la nouvelle donne. D’une part les Indiens reprochent aux Américains de les avoir exposés à une nouvelle menace islamiste en quittant l’Afghanistan précipitamment. D’autre part les Américains acceptent assez mal ce genre de réaction et s’inquiètent du peu d’implication militaire que New Delhi est prête à consentir dans leur région alors qu’ils ont fait de l’Inde un des piliers de leur stratégie dans l’Indo-Pacifique. Ces tensions passagères ne devraient toutefois pas remettre en cause le rapprochement de l’Inde des Occidentaux. En fait, les soutiens que les talibans sont en passe de trouver auprès, non seulement du Pakistan, mais aussi de la Chine, devraient accélérer ce processus. L’Inde devrait néanmoins être confortée dans son désir de diversifier ses partenariats occidentaux - une opportunité pour les Européens, et notamment les Français qui étaient déjà apparus plus fiables que les États-Unis de Donald Trump à bien des égards au cours de la dernière décennie.

En face, une autre coalition regroupant la Chine, la Russie, l’Iran et le Pakistan semble se solidifier. Le “Pays des Purs”, qui a offert un point d’appui aux Américains dans leurs lutte contre le communisme puis l’islamisme pendant des décennies, a probablement franchi une étape décisive dans sa prise de distance avec les Occidentaux, un processus dont les mots du Premier ministre Imran Khan saluant la victoire des talibans sont le symbole - ne s’est-il pas réjoui de voir l’Afghanistan “breaking chains of slavery” ? Reste à voir maintenant si Moscou va poursuivre son rapprochement avec Islamabad. Une telle évolution ferait de l’Asie du sud une des zones où la formation des deux nouveaux blocs antagonistes serait la plus marquée et où, du coup, les ingrédients d’une nouvelle guerre froide seraient réunis sur fond de “Belt and Road Initiative vs. Indo-Pacifique”. 


Copyrights: SAHEL ARMAN / AFP

 

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