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La France et le Royaume-Uni – Des intérêts communs et une ambiguïté partagée envers l’Indopacifique

ARTICLES - 27 Mai 2021

Alliés de longue date et concurrents amicaux, la France et le Royaume-Uni restent des partenaires indispensables. Étant notamment les deux seules puissances européennes avec un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, ils célébraient l’an dernier le dixième anniversaire de la signature des Traités de Lancaster House, qui entérinent une coopération plus étroite en matière de sécurité et de défense entre les deux pays. Malgré ces innombrables liens, Paris et Londres ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde, constituant un frein à leur volonté et capacité de relever ensemble des défis communs. 

La Revue intégrée du gouvernement britannique publiée en mars 2021 confirme les intérêts communs de la France et du Royaume-Uni dans la zone indopacifique, région amenée à faire l’objet d’une attention économique et sécuritaire croissante, en grande partie dû à l’essor de la Chine. En avril, le British Foreign Policy Group et l’Institut Montaigne ont réuni des experts afin de débattre de l’évolution des intérêts stratégiques et des politiques françaises et britanniques dans la région. Les principaux enseignements de cette rencontre sont les suivants : 

1. Il reste du chemin à parcourir avant que la France et le Royaume-Uni ne soient en mesure de formuler des stratégies cohérentes pour l’Indopacifique. Les deux pays ont présenté leur vision de leur future présence dans la région, mais il leur reste à concrétiser leurs ambitions en une véritable stratégie susceptible de rivaliser avec le degré de précision des planifications de nombre de nos alliés en matière de sécurité ayant un intérêt géographique plus direct dans l’Indopacifique.

2. Les deux pays partagent des intérêts et des valeurs communs et devraient s’en servir pour coopérer à l’échelle régionale. Le Royaume-Uni et la France ont en commun la volonté de défendre la démocratie, leur statut d’économies libérales, leur attachement à la liberté de navigation, et partagent un socle de valeurs libérales transnationales. Il existe de nombreux domaines – matériel technologique, normes et réglementation, commercialisation de la recherche, infrastructure, maintien des chaînes d’approvisionnement essentielles, lutte contre la désinformation, et coopération avec la société civile – dans lesquels les deux pays pourraient coopérer. La politique de défense, en ce qui concerne la mer de Chine méridionale par exemple, continuera naturellement à faire l’objet d'une coopération bilatérale. Il est donc essentiel d’identifier le format le plus adéquat afin de transformer ces ambitions en actions concrètes.

3. Le Royaume-Uni et la France devraient explorer les formes que peuvent prendre la coopération avec leurs partenaires et les diverses alliances régionales. Le Royaume-Uni semble avoir pris les devants en se portant candidat à l’ANASE en tant qu’observateur et avec son adhésion à l’alliance commerciale “Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership” (CPTPP). La France, de par son statut de membre de l’Union européenne, bénéficie d’accords commerciaux avec la plupart des pays de l’Indopacifique ainsi que d’alliances militaires avec l’Australie, l’Inde, la Malaisie et Singapour. Le Japon est un allié de taille pour les deux partenaires et leur offre des éléments importants sur la meilleure façon de traiter avec la Chine.

Le Royaume-Uni et la France devraient explorer les formes que peuvent prendre la coopération avec leurs partenaires et les diverses alliances régionales.

Comme souligné durant la rencontre, il sera également nécessaire que le Royaume-Uni et la France définissent leur position sur Hong Kong et Taiwan, au cœur des volontés d’expansion territoriales chinoises dans les années à venir. Enfin, la France et le Royaume-Uni pourraient nouer des liens plus substantiels avec le Quad, le dialogue stratégique informel entre les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde. Les participants étaient cependant divisés quant à la question de savoir s'il s'agissait du forum le plus approprié pour projeter leur puissance et leur influence dans la région.

4. La définition d’une approche commune à l'égard de la zone indopacifique devrait comporter un volet consacré à la Chine. Les États-Unis, ainsi que d’autres alliés dans la zone indopacifique, sont susceptibles de suivre leur propre chemin vis-à-vis de la Chine. Compte tenu de l'ambiguïté de la position allemande à l’égard de la Chine, la France et le Royaume-Uni pourraient y trouver un motif de coopération, bien que celle-ci dépendra également de la formalisation de la relation sino-européenne et de son évolution.

5. Plus généralement, la volonté de renforcer la coopération franco-britannique dépendra de l’évolution des relations bilatérales et du groupe "E3" post-Brexit. Les participants ont reconnu les mérites du groupe E3 (l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni) et souligné l’importance de maintenir un dialogue au cours des deux années à venir rythmées par les cycles électoraux allemands et français. Sur ce point, la question a été posée de savoir dans quelle mesure le gouvernement britannique ne devrait pas considérer davantage la possibilité que Macron soit sérieusement mis en difficulté lors de la présidentielle de 2022

6. Le Royaume-Uni devrait prendre note de la récente stratégie de l’UE pour la zone indopacifique. Alors que la France regrette la décision britannique de ne pas vouloir structurer sa relation avec l’UE en matière de politique étrangère, la coopération française avec le Royaume-Uni dans la région pourrait devenir plus compliquée si ce dernier venait à ignorer complètement l’UE. La Revue intégrée 2021 indique clairement que le Royaume-Uni est disposé à travailler avec l’UE dans des domaines où leurs intérêts se rejoignent, comme la lutte contre le réchauffement climatique. Ce dialogue pourrait également comprendre un volet limité portant sur l’Indopacifique. La France et le Royaume-Uni devraient également encourager l’OTAN à se saisir du sujet.

7. La France et le Royaume-Uni doivent démontrer que leurs stratégies indopacifiques ne vont pas à l’encontre de la sécurité régionale européenne. Malgré leur présence internationale, leur influence considérable et leurs importants réseaux en Asie, la France et le Royaume-Uni restent des pays de taille moyenne aux ressources limitées. Bien que le gouvernement britannique ait à plusieurs reprises insisté sur le fait que son “pivot” vers l’indopacifique ne se ferait pas au détriment de ses relations avec ses voisins européens, des questions subsistent au Royaume-Uni et en France quant aux conséquences de l’étirement de capacités limitées.

La France et le Royaume-Uni doivent démontrer que leurs stratégies indopacifiques ne vont pas à l’encontre de la sécurité régionale européenne. 

L’instabilité qui règne dans la Méditerranée, les relations tumultueuses avec la Turquie, ainsi que l’avenir des flux migratoires ne sont que quelques-uns des sujets qui mériteraient une attention concertée.

8. La France et le Royaume-Uni sont réticents à l’idée de se fonder sur leur présence historique dans la zone indopacifique pour formuler leurs objectifs pour l’avenir. Les deux pays ont joué un rôle historique important dans la région mais ils diffèrent aujourd’hui quant à leur volonté de se fonder sur ce passé pour formuler leurs objectifs contemporains. Le Gouvernement britannique, qui a en tête la vigueur des débats actuels sur son passé colonial, pourrait être moins enclin à invoquer l’histoire. Le Commonwealth pourrait cependant s’avérer être un point de référence utile, malgré le peu d’écho qu’il rencontre auprès des jeunes générations. La stratégie de la France, quant à elle, consiste à souligner les tensions qui prévalent dans la région pour justifier sa présence prolongée.

Le British Foreign Policy Group et l’Institut Montaigne continueront à faire vivre ce dialogue franco-britannique au cours des prochains mois, en explorant d’autres sujets déterminants pour l’avenir de la relation bilatérale, tels que la sécurité régionale européenne ou les intérêts en mutation des deux pays pour les anciennes et nouvelles alliances internationales.

 

 

Copyright : DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

 

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