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La dignité retrouvée de l'Amérique

BLOG - 25 Janvier 2021

La prestation de serment de Joe Biden a réconcilié l'Amérique avec son image de grande démocratie. S'il n'a pas le charisme de certains de ses prédécesseurs, rien ne dit que Joe Biden ne sera pas un grand président des États-Unis. Sa tâche, en tous les cas, est immense.

Les masques et la sécurité en plus, le public (remplacé par une mer de drapeaux) en moins. La cérémonie d'investiture du quarante-sixième président des États-Unis - sur les marches d'un Capitole qui avait retrouvé sa grandeur et sa dignité - a été presque "normale". Cela signifie-t-il, que de manière métaphorique et pas seulement climatique, "l'hiver s'éloigne" et que "le printemps est presque de retour" ? La série À la Maison-Blanche (West Wing) est-elle sur le point de connaître une nouvelle saison, avec Joe Biden dans le rôle d'un président Bartlet qui serait plus âgé et moins charismatique ? Et la série House of Cards Trump/Underwood vient-elle de se conclure de manière définitive au soulagement d'une courte majorité d'Américains et d'une large majorité de citoyens du monde ?

Absence d'idéologie

De manière hautement symbolique au moins, une page s'est tournée. À l'écoute de la poésie composée pour la circonstance, et dite avec une grâce incomparable, par la jeune poétesse lauréate, Amanda Gorman, on éprouvait même le sentiment que l'Amérique était redevenue "la Cité sur la Colline" : "l'aube resplendissait", et "le passé était réparé". Le soulagement ressenti était à la hauteur du cauchemar et de l'humiliation subis depuis 2017.

Il serait bien sûr facile, et plus encore, dangereux, de verser dans l'optimisme béat et l'illusion lyrique que tout est désormais possible. Comme si par un coup de baguette magique, les quatre années de la présidence Trump, pouvaient s'effacer comme une parenthèse honteuse et presque incompréhensible.

[Les partisans de Trump] ne percevaient pas le pouvoir de nuisance d'un homme qui s'appuyait systématiquement sur les pires instincts de l'humanité en général, et de l'Amérique en particulier, pour se maintenir au pouvoir.

Il ne faut pas sous-estimer les difficultés de tous ordres, sanitaire, économique, social et avant tout politique, auxquelles la nouvelle équipe en place à la Maison-Blanche se trouve confrontée. Au lendemain de la "prise du Capitole", 90 % des plus chauds partisans de Donald Trump se déclaraient toujours prêts à voter pour lui. Mais il ne faut pas non plus, en sens inverse, sous-estimer les capacités de cette nouvelle administration à faire face avec succès à tous ces défis. Nombreux ont été ceux qui, de Janvier 2017 à presque la fin de 2020 - séduits sans doute par les promesses fiscales (tenues d'ailleurs) de Donald Trump - ont refusé de confronter l'essence et la nature profonde du locataire de la Maison-Blanche. Ils mettaient en avant son pragmatisme, son goût du succès, son absence d'idéologie.

Comme les élites allemandes qui ont accompagné Hitler au pouvoir au début des années 1930, ils ne percevaient pas le pouvoir de nuisance d'un homme qui s'appuyait systématiquement sur les pires instincts de l'humanité en général, et de l'Amérique en particulier, pour se maintenir au pouvoir.

L'homme du moment

Certes l'Amérique demeure plus profondément divisée qu'elle ne l'a été depuis la guerre civile. Certes aussi, Joe Biden manque de charisme. Lors de son très long passage comme sénateur, il n'a pas laissé de souvenirs mémorables. Son discours d'investiture n'a pas été non plus transcendant. Mais "il a fait le job". Son appel à l'unité des Américains, son ton résolu, son pragmatisme revendiqué, son humanité enfin ont confirmé les raisons de la confiance mise en lui par le parti démocrate. Il était bien l'homme du moment : le seul en fait à pouvoir réunir une coalition - les échecs retentissants de Donald Trump à faire face à la pandémie aidant - capable de l'emporter.

L'Histoire en a fait la démonstration : le charisme et le brillant ne constituent pas des garanties de succès. D'anciens vice-présidents, démocrates comme Joe Biden, en ont été la preuve avant lui. On attendait peu de leur présidence et ils ont surpris - pour le mieux - leurs contemporains. Harry Truman succédant à la fin de la Seconde Guerre mondiale à ce géant de la politique, réélu quatre fois, que fût Franklin D. Roosevelt, se comporta de manière plus qu'honorable lors des premières années de la guerre froide. Lyndon Johnson succédant dans des circonstances tragiques à John F. Kennedy restera lui, le Sudiste entouré d'amis racistes, comme le père de la Grande Société et des droits civiques des Noirs. Joe Biden peut tout à fait rejoindre ces deux hommes dans cette catégorie de bons, sinon "grands présidents improbables".

Parce qu'il est un libéral-démocrate, mais aussi par tempérament, un centriste modéré, et qu'il connaît mieux que personne les arcanes de la chambre haute, Joe Biden peut créer autour de ses programmes des coalitions positives au Sénat. C'est précisément parce que la crise est d'une telle gravité, que s'inspirant délibérément du New Deal de F.D.R., le nouveau président peut prendre des mesures spectaculaires et spectaculairement coûteuses qui devraient faire sentir leurs effets à moyen sinon à court terme. Pour peu, bien sûr, que les effets de la vaccination d'un côté, de la générosité éclairée de l'État fédéral de l'autre, l'emportent sur la toxicité du débat politique.

La défaite de Donald Trump a été celle des populismes. L'échec de Biden constituerait pour les forces antidémocratiques une nouvelle source d'encouragement.

Un accident de parcours

Des deux côtés de l'Atlantique il existe un intérêt commun à la réussite de Joe Biden et de son équipe. L'alternative serait tout simplement terrible pour l'Europe comme pour les États-Unis. La défaite de Donald Trump a été celle des populismes. L'échec de Biden constituerait pour les forces antidémocratiques une nouvelle source d'encouragement. Ce ne seraient plus les années Trump qui constitueraient une parenthèse, mais sa défaite qui serait un accident de parcours sur la route de la victoire inéluctable des populismes et des régimes autoritaires. La paralysie de l'Amérique sous Joe Biden apporterait de l'eau au moulin des régimes autoritaires qui ont décrété l'obsolescence de la formule démocratique.

Dans un tel contexte et face à de tels enjeux, l'Europe ne doit pas se tromper de priorités. Préserver l'autonomie de l'Europe face à l'Amérique est une chose. Préserver la cause des démocraties face à la Chine en est une autre. On permettra à l'auteur de ces lignes de penser que le second objectif l'emporte sur le premier. Et ce d'autant plus qu'il n'existe pas de consensus en Europe, et plus encore de consensus franco-allemand pour bâtir une Europe forte face à, sinon contre l'Amérique. Le succès de Biden n'est pas une menace pour l'Europe, son échec le serait.

 

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 24/01/2021).

Copyright : Patrick Semansky / POOL / AFP

 

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