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Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 : une solution durable pour la Seine-Saint-Denis ?

ARTICLES - 19 Octobre 2021

Quelques mois après la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Tokyo et un siècle après la tenue des derniers Jeux dans la capitale, Paris a désormais le regard tourné vers 2024. Au cœur du projet Paris 2024, le département de la Seine-Saint-Denis, lieu de construction de nouvelles infrastructures olympiques et cible des principaux investissements liés à ces jeux, concentre toutes les attentions.

À l’occasion de son déplacement en Seine-Saint-Denis le 15 octobre dernier, le chef de l’État a annoncé un plan d’investissement de 200 millions d’euros permettant la construction de 5 000 petits équipements sportifs de proximité dans tout l’hexagone d’ici à trois ans. La Seine-Saint-Denis, qui ne compte sur son territoire que "13 équipements sportifs pour 10.000 habitants, contre 19 en Ile-de-France", devrait être l’un des premiers départements bénéficiaires de ce plan. 

Plus largement, au-delà de ces constructions nouvelles qui participeront de l’héritage post Jeux Olympiques et Paralympiques (JOP), l’injection massive de financements sous forme d’investissements publics permettra-t-elle de créer des effets durables en termes de création d’emplois sur ce territoire ? La méthode utilisée permettra-t-elle de créer des boucles vertueuses et pérennes favorisant le développement de ce ce département ? Enfin, le principal risque n’est-il pas de contribuer à la "gentrification" d’une partie du département de la Seine-Saint-Denis en repoussant plus loin les difficultés ?

Vitrine que la France souhaite présenter au monde lors de cet évènement sportif planétaire, la Seine-Saint-Denis est aussi un territoire de pauvreté réelle concentrant des difficultés socio-économiques endémiques, comme le rappelait le rapport Seine-Saint-Denis : les batailles de l’emploi et de l’insertion publié par l’Institut Montaigne en mai 2020. En effet, les Séquano-Dionysiens disposent du plus faible niveau de vie moyen de France métropolitaine (16 996 € contre 20 809 € en France métropolitaine) et plus d’un quart de la population de ce département vit sous le seuil de pauvreté (revenus inférieurs à 1 063 euros par mois). Le développement de la Seine-Saint-Denis représente donc un défi lancé à la République.

Dans ce cadre, l’ambition est clairement affichée : les JOP de Paris 2024 doivent fortement accélérer le développement du département le plus pauvre de France métropolitaine. Tony Estanguet, président du Comité d’organisation des JOP, évoquait ainsi dans une interview accordée le 10 septembre 2020 : "pour nous, la Seine-Saint-Denis, c'est vraiment un acteur majeur du projet Paris 2024. C'est vraiment le territoire qui bénéficie le plus des Jeux depuis le début. Moi, je veux insister sur le fait que la Seine-Saint-Denis est et restera au cœur des Jeux de Paris 2024". Dès lors, les JOP ne seront réussis que s’ils permettent à la Seine-Saint-Denis de franchir un nouveau palier dans son développement économique et social. 

La rentabilité des Jeux Olympiques n’est plus seulement d’ordre économique

Si la réussite des JOP est conditionnée par l’accélération du développement socio-économique de la Seine-Saint-Denis, ce développement se fera au prix d’investissements dont il convient d’étudier la rentabilité. Or, au regard des expériences précédentes, il n’est pas certain que cette première condition puisse être satisfaite.
 
En effet, bien que la tenue des JOP en France soit encore massivement soutenue par la population française, les controverses au sujet de leur organisation s’intensifient. Force est de constater que le dépassement quasi-systématique des budgets prévisionnels lors des précédentes éditions, l’augmentation croissante de nouvelles dépenses liées notamment à la sécurité et les incertitudes multiples qui pèsent désormais sur les villes organisatrices rendent la rentabilité financière de cet événement toujours plus chimérique. 

Il est à noter que, ces dernières années, les dépassements budgétaires ont été tels que plusieurs économistes n’hésitent pas à parler de "winner’s curse" (malédiction du vainqueur de l’enchère). Des chercheurs estimaient ainsi en 2012 que les budgets prévus par les villes organisatrices étaient dépassés de 179 % en moyenne, la palme du dérapage budgétaire revenant à l’organisation des jeux de Sotchi en Russie et de Pékin, qui ont dépassé leurs budgets prévisionnels de respectivement 300 % et plus de 1 000 %.

Le développement social et économique et la construction d’équipements publics dans le département le plus pauvre de France métropolitaine sont au cœur du projet olympique Paris 2024.

Toutefois, Paris 2024, dont le budget est compris entre 7 et 8 milliards d’euros, semble à l’abri d’un tel dérapage. D’abord, parce que le temps de la démesure - le coût de la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin en 2008 a été estimé à 100 millions de dollars - et la conception de projets pharaoniques - tels la piscine olympique de Rio ou le "nid d’oiseau" de Pékin, désormais abandonnés - est aujourd’hui révolu. Ensuite, parce que la candidature française repose sur plus de 90 % d’équipements existants qui, s’ils doivent être rénovés, permettront néanmoins d’éviter ce que les initiés appellent les "éléphants blancs", ces grandes infrastructures sportives très onéreuses aux coûts de maintenance exorbitants, qui deviennent inutiles une fois les compétitions terminées.

Au-delà des prévisions en matière de retombées économiques, sont désormais davantage mis en valeur les bénéfices sociaux, de vivre ensemble et l’héritage post-olympique en faveur des populations locales. Ainsi, le développement social et économique et la construction d’équipements publics dans le département le plus pauvre de France métropolitaine sont au cœur du projet olympique Paris 2024, sans pour autant que soit sacrifiée la rentabilité économique des JOP.

La Seine-Saint-Denis concentre la majorité des investissements publics

La quasi-totalité des nouvelles infrastructures olympiques sera construite dans le département de la Seine-Saint-Denis. Près de 80 % de l'investissement public (plus d’un milliard d’euros) est fléché sur son sol et doit permettre la construction du village des médias à Dugny-Le Bourget et du village des athlètes à Saint-Denis, Saint-Ouen et l'Île-Saint-Denis ainsi que la création d’un équipement dédié au paralympisme à Bobigny.
 
Parallèlement à la construction de ces infrastructures, de nombreux travaux sont engagés, tels que des aménagements de voiries, l’enfouissement de lignes à haute tension ou la construction d’un mur anti-bruit, qui profiteront durablement aux Séquano-Dionysiens, une fois passée l’excitation médiatique planétaire. 

Toutefois, certains projets ont été reportés voire abandonnés :

  • Le projet Charles de Gaulle express, qui a pour but d’améliorer la desserte de l’aéroport Paris-Charles-De-Gaulle depuis le cœur de Paris, ne sera finalement pas terminé pour fin 2023, afin d’être opérationnel pour les JOP de Paris 2024, mais devrait aboutir pour fin 2025.
     
  • La mise en service de la ligne 15 sud du Grand Paris est renvoyée à la fin 2025.
     
  • Le projet d’aménagement du Terminal 4 de l’aéroport Paris-Charles-De-Gaulle a été abandonné, car jugé inadéquat aux enjeux environnementaux. Le gouvernement a demandé au groupe Aéroports de Paris (ADP) de proposer un nouveau projet.

Enfin, conjointement à ces investissements liés directement à l’organisation des JOP 2024, le projet du Grand Paris Express (GPE) de construction de 4 nouvelles lignes de métro autour de Paris et d’extension de lignes existantes engendrera des gains d'accessibilité à l’emploi durables pour les Séquano-Dionysiens. C’est ce que nous montre la carte intitulée "les gains d’accessibilité aux emplois dans le Grand Paris à l’horizon 2030" établie par l’atelier parisien d’urbanisme (APUR). À partir des gares du Bourget-Aéroport, du Blanc-Mesnil et de Drancy, la situation du réseau de trasnport en 2030 donnera accès à 150 % d’emplois de plus en 45 mintues de transport en commun que ce à quoi donnait accès le réseau en 2012. De même, les gares de La Courneuve Six-Routes, du Bourget RER, du Fort d’Aubervilliers offriront de 50 à 150 % d’accès de plus aux emplois en 45 minutes de transports en commun en 2030 par rapport à 2012. 

Les emplois créés doivent particulièrement profiter aux Séquano-Dionysiens

Selon l’étude conduite par le cabinet Amnyos et le centre de droit et d’économie du sport (CDES), publiée en mars 2019, Paris 2024 devrait permettre la création de 150 000 emplois directs sur la période 2019-2024, dont 11 700 dans la construction, 60 000 dans le tourisme et 78 300 dans la filière événementielle. Un échelonnement des besoins a également été dressé, faisant apparaître une forte activité dans la construction avec deux pics (en 2021 et en 2023), puis des besoins très élevés d’organisation et de tourisme sur la seule année 2024, posant des sujets de gestion dans la durée des salariés concernés.

La signature d’un accord de collaboration entre le comité d’organisation Paris 2024, la société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo), le centre Yunus et la maison des Canaux, a permis de définir les initiatives et programmes qui doivent favoriser l’inclusion des personnes les plus fragiles. Cette convention affirme l’ambition de Paris 2024 d’agir en faveur de l’insertion sociale et professionnelle qui doit profiter spécifiquement aux Séquano-Dionysiens. Les ambitions portées sont de trois ordres :

Paris 2024 devrait permettre la création de 150 000 emplois directs sur la période 2019-2024.

  • l’accord a conduit à la création de la plateforme solidaire ESS 2024 qui poursuit un triple objectif : faire profiter les jeunes franciliens des emplois créés dans le cadre de l’organisation des JOP, favoriser l’intégration des personnes les plus éloignées du marché du travail et permettre aux entreprises d’accroître leur responsabilité sociale. Cette plateforme doit permettre de renforcer les synergies entre les différents acteurs dans un département où le secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS) est particulièrement dynamique. En effet, le secteur de l’ESS en Seine-Saint-Denis compte plus de 33 000 salariés engagés au sein de 3 000 établissements.
     
  • la Solideo, qui pilote les équipements des Jeux, s’est engagée à ce que 25 % du montant global des différents marchés soit passé avec des petites et moyennes entreprises et structures relevant de l’ESS. Cet objectif, extrêmement ambitieux, doit notamment permettre d’accroître les débouchés pour les entreprises locales et de dynamiser le secteur de l’ESS. Sur les 800 très petites entreprises (TPE), petites et moyennes entreprises (PME) et structures de l’ESS qui ont d’ores et déjà signé un contrat olympique, près de 15 % sont implantées dans le département et l’objectif de 25 % est quasiment atteint.
     
  • enfin, les clauses sociales insérées par les maîtres d’ouvrage dans leurs appels d’offres doivent permettre qu’au moins 10 % des heures travaillées soient consacrées à des publics en insertion professionnelle. Dans le rapport Seine-Saint-Denis : les batailles de l’emploi et de l’insertion de l’Institut Montaigne, le principal défi identifié, au-delà du volontarisme affiché, tenait dans la capacité à proposer aux donneurs d’ordre des profils adaptés. Les volumes d’insertion prévus étant très élevés, il est nécessaire d’anticiper les profils, les métiers et capacités de formation pour répondre adéquatement aux attentes.

 
L’instauration des clauses sociales dans les marchés publics, d’une part, et l’objectif affiché de privilégier les entreprises locales, d’autre part, devraient permettre de dynamiser l’accès à l’emploi dans un département où la situation de l’emploi est particulièrement dégradée. Avant la pandémie, le taux de chômage était de 11,0 % au troisième trimestre 2019 contre une moyenne nationale de 8,1 %, 28 % des 18-24 ans étaient sans emploi ni formation en 2019 et onze des quarante communes du département avaient un taux de chômage supérieur à 20 %. Ces chiffres ont augmenté avec la pandémie, le taux de chômage départemental passant à 12,0 % en troisième trimestre 2020, contre 8,8 % en Île-de-France.

Par ailleurs, la mise à disposition par Pôle Emploi depuis le 30 septembre 2021 d’une agence virtuelle spécialement dédiée aux Jeux de Paris 2024, Emploi 2024, et l’annonce du financement par l’État de formations à hauteur d’un milliard d’euros d’ici à 2022 dans le cadre du Plan d’investissement Compétences (PIC) soulignent les enjeux d’insertion sous-jacents aux grands chantiers mis en œuvre dans le département, ainsi que la volonté d’agir de l’État.

La transformation du village olympique doit permettre un renouvellement urbain pérenne

C’est l’un des principaux défis du projet Paris 2024. Les investissements consentis dans le département doivent, après l’organisation des Jeux, être mis au service de la réduction des inégalités territoriales. 

Les investissements consentis dans le département doivent, après l’organisation des Jeux, être mis au service de la réduction des inégalités territoriales. 

À ce titre, le modèle de développement de l’est londonien et plus précisément du quartier défavorisé de Stratford, dans le borough de Newham, offre un exemple réussi de régénération urbaine initiée grâce à la construction de structures olympiques. Avec des habitants à faibles revenus (17,6 % d’adultes non qualifiés dans les Growth Borough dont Stratford fait partie, contre 11,6 % à Londres) et des friches industrielles, le quartier de Stratford était l’un des plus démunis de la capitale. 

Comparable en cela au département de la Seine-Saint-Denis, l’East End londonien a tiré d’importants bénéfices de l’organisation des JOP de Londres. Les canaux d’East London ont par exemple été nettoyés tandis que des stations de métro ont été rénovées et des liaisons ferroviaires ont été mises en place entre le centre de la ville et l’East End.

Le bilan social de ces opérations mérite toutefois d’être nuancé, en raison du processus de gentrification qu’elles ont provoqué. En effet, cette meilleure desserte en transports en commun a provoqué une augmentation des prix du logement d’East London, induisant le remplacement des populations les plus précaires, désormais incapables de se loger dans ce quartier, par des ménages plus aisés. 

En Seine-Saint-Denis, où la demande de logements sociaux - qui représentent déjà 38 % des logements - est croissante, la modularité des constructions engagées constituera une dimension majeure du projet parisien. Ainsi, le village olympique, qui accueillera plus de 10 000 sportifs olympiques et près de 5 000 athlètes paralympiques, sera ultérieurement transformé en éco-quartier. Cette transformation devrait permettre la création de plus de 3 000 logements dans les villes de Saint-Denis, Saint-Ouen et de l’Île Saint-Denis.
 
La construction d’un pont entre l’Île Saint-Denis et la ville de Saint-Denis, visant à relier les deux parties du village olympique, permettra, à terme, une véritable rénovation urbaine. En désenclavant l’Île et en permettant un accès facilité à la future gare Pleyel, ce nouvel édifice architectural contribuera à améliorer le cadre de vie des Séquano-Dionysiens. Financée en totalité par la Solideo, la réalisation de cette passerelle marquera l’aboutissement d’un projet évoqué depuis une dizaine d’années.
 
Le projet Paris 2024 apparaît ainsi comme un accélérateur de projets susceptible de renouveler durablement l’urbanité du département et d’accélérer son développement social et économique. Le choix de la Seine-Saint-Denis pour accueillir le village ainsi que plusieurs épreuves olympiques souligne l’ambition majeure de Paris 2024 pour ce département. Le défi consistera ensuite à transformer les investissements réalisés à cette occasion en un héritage durable au bénéfice des Séquano-Dionysiens. 


Cet article a été rédigé avec la collaboration de Maximilien Chaperon, assistant chargé d’études à l’Institut Montaigne.

 

Copyright : Christophe ARCHAMBAULT / AFP

 

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