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Géopolitique et géoéconomie - de "à qui gagne le plus" à "à qui perd le moins"

BLOG - 30 Octobre 2020

La crise du Covid-19 a contribué à mettre en lumière l’interdépendance croissante entre géopolitique et géoéconomie. Compétition technologique, aide aux pays en développement, réchauffement climatique : les enjeux globaux auxquels nous sommes confrontés ont tous une composante économique. Nous avons demandé à nos conseillers géopolitique, Dominique Moïsi, et économique, Eric Chaney, de nous livrer leurs analyses complémentaires de ce phénomène, qui n’est certes pas nouveau. Deuxième volet avec Eric Chaney.

Que les stratégies économiques et géopolitiques des États soient interdépendantes n’est pas nouveau. Au 19e siècle, la Grande-Bretagne, berceau de la révolution industrielle et de l’innovation technologique, favorisait le libre-échange, qui, grâce à des gains de productivité supérieurs, renforçait son emprise mondiale, tout en permettant à ses partenaires commerciaux de se développer. À l’inverse, et suivant les théories de Friedrich List, l’Allemagne de Bismarck, dont l’industrie n’avait pas rattrapé le niveau anglais, mais à qui l’union douanière intérieure offrait un large marché, appliqua une politique protectionniste par le biais de tarifs douaniers extérieurs.

La stratégie géoéconomique des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale présente des points communs avec celle de la Grande-Bretagne du 19e. Sortant de la guerre avec un niveau technologique et une productivité bien supérieurs à ceux de toutes les autres puissances, les États-Unis ont favorisé le libre-échange des biens et des capitaux, avec une dimension supplémentaire importante, l’investissement direct des entreprises américaines dans les économies alliées d’Europe et du Japon. Ainsi, le capital américain trouvait à s’employer dans des régions à main d’œuvre hautement qualifiée mais bon marché, et, faisant d’une pierre deux coups, aidait à contenir le bloc soviétique par une forte croissance de la productivité et donc du niveau de vie chez les alliés des États-Unis. C’était le monde de Bretton-Woods conceptualisé par John Maynard Keynes.

Autrefois au cœur de la géoéconomie, le pétrole en est sorti

L’accès aux sources d’énergie fossiles, essentiellement le pétrole, avait joué un rôle crucial durant la Seconde Guerre mondiale – une obsession pour Hitler – mais fut également un thème géoéconomique majeur de la seconde moitié du 20e siècle. Jusqu’en 1973, la consommation de pétrole par unité de PIB américain n’avait cessé de croître en raison du prix dérisoire du pétrole, au point que la production nationale fut rapidement insuffisante à couvrir les besoins énergétiques du pays.

L’accès aux sources d’énergie fossiles, essentiellement le pétrole [fut] un thème géoéconomique majeur de la seconde moitié du 20e siècle.

L’essentiel des réserves mondiales hors URSS se trouvant dans et autour du golfe Persique, l’investissement diplomatique et militaire américain dans la région était logique et inévitable. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979, qui ont mis la sécurité de l’approvisionnement au centre des préoccupations occidentales, ont d’ailleurs initié le processus qui a abouti, 40 ans plus tard, au désengagement américain.

En effet, le quadruplement du prix du brut et son extrême volatilité ont encouragé la recherche d’alternatives au pétrole, mais aussi celle d’autres gisements dans le monde, d’où l’émergence des Nopep, des hydrocarbures non conventionnels (pétrole et gaz de schiste) et des énergies alternatives. En a découlé une chute rapide et ininterrompue de la consommation par unité de PIB dans les pays développés, au point que les États-Unis sont redevenus exportateurs nets et que le thème de la dépendance pétrolière a considérablement rétrogradé dans les préoccupations stratégiques, y compris européennes. Pour faire court, le pétrole a fini par sortir de la géoéconomie.

Le paradigme "gagnant-gagnant" de la mondialisation post-1990

La désagrégation du bloc soviétique et l’ouverture de la Chine a profondément bouleversé le terrain géoéconomique sans que son paradigme – le monde de Bretton Woods – ne change intrinsèquement. En l’espace de quelques années, la force de travail insérée dans les échanges internationaux a doublé, offrant au capitalisme occidental une occasion historique de se déployer sur pratiquement toute la planète et il a, ce faisant, profondément modifié sa structure. Auparavant, la maîtrise des coûts unitaires de production venait principalement des gains de productivité, les salaires étant largement déterminés par l’équilibre ou le déséquilibre sur le marché du travail - la fameuse courbe de Phillips. Dorénavant, pour les entreprises manufacturières, il était possible de réduire les coûts en délocalisant la production vers l’immense réservoir de main d’œuvre apparu en Europe centrale et surtout en Chine, ou, sans déplacer les unités de production, en réduisant le coût des intrants en s’adressant à des fournisseurs éloignés mais moins chers. Les changements structurels du monde post-1990 ont abouti à une division et une diversification sans précédent des chaînes de valeur ajoutée, ouvrant ainsi une ère de désinflation prolongée et de forte expansion du commerce mondial : de 1990 jusqu’à la crise financière de 2008-2009, les échanges de biens manufacturés ont augmenté à un rythme deux fois plus rapide que la production elle-même, mesurée par le PIB mondial.

En ouvrant les portes de l’OMC à la Chine, les réformes de Deng Xiaoping ont donné une nouvelle dimension aux stratégies géoéconomiques. La montée en puissance de la Chine dans les échanges mondiaux, encouragée par les États-Unis et leurs alliés, apparaissait essentiellement comme une stratégie gagnant-gagnant, par laquelle la Chine sortirait de la misère, serait obligée d’étendre la libéralisation interne, tandis que le reste du monde bénéficierait de son marché intérieur et de l’accès à son abondante main d’œuvre pour réduire les coûts de production et, du même coup, relever le niveau de vie de ses citoyens. L’opposition politique à la mondialisation, alimentée par les dégâts sociaux causés par l’émiettement des chaînes de valeur ajoutée – essentiellement dans le secteur manufacturier traditionnel – ne retint du "gagnant-gagnant" macroéconomique que son hétérogénéité : certains y gagnaient plus que d’autres, la Chine plus que les États-Unis, l’Allemagne plus que d’autres pays européens, les multinationales technologiques et financières plus que l’industrie traditionnelle et les PME-ETI, etc.

Mondialisation en panne et changement de paradigme géoéconomique

Avec le recul, la crise économique et financière de 2008-2009 a signé la fin de cette période de mondialisation accélérée "gagnant-gagnant". Le modèle de développement chinois, fondé sur les exportations et l’investissement étranger en Chine, y compris les transferts de technologie associés, avait connu une sorte de "mort subite" fin 2008, lorsque le commerce mondial s’arrêta net et que les investissements étrangers se tarirent soudainement (les exportations chinoises de produits manufacturés chutèrent de 27 % entre août 2008 et février 2009). Les dirigeants chinois en tirèrent plusieurs leçons : d’une part, le système économique américain, qui avait plus ou moins servi de modèle jusqu’alors, avait de grosses failles, ce qui nécessitait de repenser, de "siniser" le développement économique du pays ; d’autre part, une croissance tirée principalement par les exportations était à la merci d’une autre crise de type mort subite.

Il fallait donc basculer vers un modèle nourri par la demande intérieure et l’innovation technologique, clairement une œuvre de longue haleine. Par exemple, pour relever la part de la consommation dans la demande intérieure, il faut convaincre les ménages chinois de moins épargner, mais, pour cela, le système de protection sociale (maladie, chômage et retraite) doit être généralisé et crédible.

La crise économique et financière de 2008-2009 a signé la fin de cette période de mondialisation accélérée "gagnant-gagnant".

L’excédent d’épargne accumulé lors de la phase précédente par les soldes commerciaux fut donc réorienté vers des investissements directs dans des zones considérées stratégiquement importantes pour la Chine, qu’il s’agisse d’assurer ses accès aux matières premières ou de renforcer sa zone d’influence. La concrétisation de cette nouvelle stratégie, le projet des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), explicitée par Xi Jinping en 2013, fut mise en œuvre de façon volontariste, au point d’être intégrée dans la Constitution en 2017.

Symétriquement, la voix des perdants sectoriels de la mondialisation de la première décennie du 20e siècle prit de l’ampleur dans les débats politiques occidentaux, au point de contribuer à l’élection d’un président américain ouvertement protectionniste et antichinois en 2016. Mais avant même que Donald Trump ne soit élu, le commerce mondial avait déjà fortement ralenti, passant d’un taux de croissance tendanciel de 8 à 8,5 % par an avant la crise financière à moins de 2,5 %, soit un rythme plus faible que le PIB mondial, alors que, depuis les années 1950, les échanges progressaient 1,5 à 2 fois plus vite que la production mondiale. Les bénéfices d’une ouverture commerciale toujours accrue s’étaient donc déjà taris, sans que les raisons profondes de ce changement de régime n’aient été clairement mises en évidence. L’échec du cycle de Doha en 2006, résultat de la résistance des pays riches à ouvrir leurs marchés agricoles, n’étant que l’illustration d’un mouvement de résistance aux échanges plus profond.

Le changement de paradigme est devenu explicite avec la guerre commerciale tous azimuts – même si dirigée principalement contre la Chine – initiée en 2017 par les États-Unis à coups d’augmentations de tarifs douaniers. Le but officiel de l’administration Trump, réduire le déficit extérieur américain, fut totalement raté : le déficit de la balance courante du pays, 5,3 % du PIB en 2016, a même augmenté à 5,6 % en 2019. Le pari était d’ailleurs perdu d’avance – aucun tarif douanier ne peut changer les raisons structurelles du faible taux d’épargne américain ni de son niveau élevé en Chine ou en Allemagne, et, au bout du compte, les taxes aux frontières sont toujours payées par les consommateurs.

Le nouveau paradigme géoéconomique est devenu : comment moins perdre que les autres ?

Mais le virage politique a été pris, et il est peu probable que les élections de novembre y changent grand-chose : on est ouvertement passé d’une stratégie visant un équilibre gagnant-gagnant, considéré comme un miroir aux alouettes par les tenants du nationalisme économique, à une stratégie apparemment de type jeu à somme nulle, mais en réalité perdant-perdant.

La Chine a elle-même contribué au renversement du paradigme géoéconomique. D’une façon économiquement naturelle d’abord : la baisse de la population en âge de travailler depuis 2014 et l’augmentation de la qualification de la force de travail urbaine ont mis les salaires sur une pente de 10 à 15 % par an, ôtant à la Chine son statut de réservoir inépuisable de main d’œuvre à bon marché. Mais l’agressivité de la stratégie chinoise d’exportation de capitaux a également suscité des réactions de rejet croissantes, et contribué au succès politique du protectionnisme chez les partenaires de la Chine. Ainsi, l’investissement direct dans les pays émergents est apparu comme un élément supplémentaire du piège de la dette, même pour des alliés proches comme le Pakistan. Et l’investissement direct dans les pays avancés s’est trop souvent révélé comme une façon de s’approprier des technologies dont les entreprises chinoises ne disposent pas, comme allemands et suédois peuvent en témoigner. La guerre géo-éco-technologique a d’ailleurs pris des formes aiguës : le piratage des secrets industriels de l’équipementier de télécommunications canadien Nortel, dont beaucoup pensent que l’origine est proche de l’État chinois, a finalement provoqué sa faillite, alors que Huawei montait en puissance, notamment en embauchant à Ottawa même les ingénieurs de Nortel qui avaient développé certains concepts clefs de la 5G.

Le nouveau paradigme géoéconomique est devenu : comment moins perdre que les autres ? Il sera malheureusement difficile d’en sortir, car il est dans l’intérêt de chaque pays de minimiser ses pertes, puisque c’est ainsi qu’on gagne, plutôt que de chercher à reconstruire un paradigme géoéconomique à somme positive.

 

 

Copyright : Guido Kirchner / dpa / AFP

 

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