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Futur du mix énergétique : le débat vu d’Allemagne

BLOG - 12 Décembre 2017

Par Institut Montaigne

"La fin du charbon divise le futur gouvernement Merkel", "La France pionnière et moteur de la finance verte". Ces quelques titres de presse illustrent bien l’écart qui semble se creuser entre l’Allemagne et la France. Quand la première décide de renoncer au nucléaire en 2011 mais reste divisée sur la question du charbon, la seconde renonce au charbon à l’horizon 2021 mais recule, une fois de plus, sur la réduction de la part du nucléaire dans son mix énergétique. Dr. Götz Reichert, chef de division climat, énergie et environnement au Centre for European Policy (Fribourg), nous livre son analyse.

La COP23, réunie à Bonn à la mi-novembre, n’est certainement pas arrivée au meilleur moment pour qu’Angela Merkel, y prenne la parole. Lors des précédents sommets des Nations Unies sur le climat, la politique menée par la chancelière avait été saluée. L’Allemagne était alors perçue comme un pionnier européen et international dans la lutte contre le changement climatique grâce à son ambitieux programme "Energiewende". 

Seulement, à Bonn, le contexte est différent. Le parti conservateur de Merkel se remet à peine de son sévère échec électoral de septembre, la chancelière se retrouvant au milieu de périlleuses - et finalement infructueuses - négociations avec les libéraux et les verts pour former un gouvernement de coalition. Il n’est pas étonnant que les négociations aient buté sur la requête des verts d’abandonner l’utilisation du charbon dans la production d’électricité afin d’atteindre l’objectif de 40 % de décarbonisation. Au cours des derniers mois, il est devenu de plus en plus évident que l’Allemagne ne parviendrait pas à atteindre l’objectif de réduction d’émissions de CO2 qu’elle s’était imposée (40 % de réduction d’ici à 2020, comparé aux niveaux de 1990). 

Quel contraste frappant : quelques minutes à peine après qu’Angela Merkel, encore affaiblie par les dernières législatives, a reconnu la difficulté de l'Allemagne à réduire les émissions de CO2, le président français Emmanuel Macron a immédiatement endossé le rôle de "champion mondial du climat". Evoquant le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris, il a affirmé que l'Europe devrait remplacer l'Amérique, soulignant que, de son côté, "la France relèvera ce défi". De plus, il a annoncé l’intention française de fermer toutes les centrales de charbon d'ici la fin 2021. Concernant l’Union européenne, il a réitéré sa proposition d’introduire un prix du carbone minimum de 30 euros par tonne de CO2 (contre moins de 10 euros actuellement). En accueillant à Paris le One Planet Summit, un nouveau sommet sur le climat, le président français réaffirme sa détermination à dynamiser les efforts européens dans la lutte contre le réchauffement climatique. 

Les discours successifs d’Angela Merkel et d’Emmanuel Macron à la COP23 soulèvent des questions fondamentales sur leurs approches respectives des enjeux énergétiques. De plus, il convient de se demander si, et comment, ces différences peuvent se résoudre dans le cadre de l’Union énergétique, afin de contribuer à une stratégie européenne efficace. 

L’historique du désaccord franco-allemand sur le nucléaire

Les désaccords majeurs sur le nucléaire se manifestaient déjà, dans les années 1970, à la frontière franco-allemande. Des élèves de Fribourg s’étaient alors associés à des agriculteurs conservateurs pour empêcher la construction d’une centrale nucléaire sur la rive est du Rhin, à proximité du village de Wyhl. Cet événement a entraîné l’émergence du mouvement antinucléaire allemand, qui s'avéra par la suite déterminant dans la création du parti vert. 

Le débat public sur les risques du nucléaire a ensuite atteint un pic en Allemagne au printemps 1986, suite à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Le soutien de l’opinion au nucléaire recula considérablement et, en 2000, un gouvernement de coalition, associant les sociaux-démocrates et les verts, signa un accord avec les entreprises productrices d’énergie pour une sortie du nucléaire à horizon 2022.

Tandis qu’à l’automne 2010, le gouvernement d’Angela Merkel repoussa la date limite de sortie, le désastre nucléaire de Fukushima mit un terme à toute discussion. L’opinion publique, de tout bord, s’est largement et définitivement retournée contre le nucléaire. Angela Merkel est immédiatement revenue sur sa décision et a annoncé l’"Energiewende", prévoyant une restructuration fondamentale de l’ensemble du secteur énergétique, notamment à travers une promotion massive des énergies renouvelables pour la production d’électricité. Aujourd’hui, Fribourg se félicite d’être la “capitale solaire” de l’Allemagne : des éoliennes sont installées sur les hauteurs de la Forêt Noire, et de vastes parcs éoliens font désormais partie du paysage de nombreuses régions allemandes.

L’image est radicalement différente de l’autre côté de la frontière. Si quelques rares éoliennes sont visibles en Alsace, la région accueille également la plus vieille centrale nucléaire française, Fessenheim. Celle-ci est une source constante d’inquiétudes pour de nombreux Allemands, qui peinent à comprendre la sérénité apparente, voire même le désintérêt d’une grande partie de l’opinion publique française quant aux risques liés au nucléaire. 

Aujourd’hui, de nombreux Allemands espèrent que l’annonce faite par plusieurs gouvernements français successifs de fermer la centrale de Fessenheim se concrétise enfin. Pour autant, si en juillet dernier, le Ministre français de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, a réaffirmé la volonté gouvernementale de réduire la part du nucléaire dans la production électrique à 50 % d’ici 2025 (contre 70 % actuellement), ce délai a depuis été repoussé à 2035. De plus, la fermeture de Fessenheim, prévue pour 2019, reste conditionnée à la livraison d’une nouvelle centrale nucléaire à Flamanville. 

Deux visions du mix énergétique

Plus globalement, l’Allemagne comme la France rencontrent des difficultés dans la conception de leur futur mix énergétique. Celui-ci varie considérablement, influencé par les facteurs historiques, les conditions naturelles, les préférences politiques et les décisions qui en résultent. 

En 2015 : 

  • l’énergie nucléaire représentait 43,7 % du mix énergétique français, contre 7,4 % en Allemagne (13,6 % en moyenne dans les 28 Etats membres de l’UE) ;
  • les énergies renouvelables comptaient pour 8,5 % en France contre 12 % en Allemagne (13 % en moyenne dans l’UE) ;
  • les combustibles solides (charbon et lignite) représentaient seulement 3,4 % en France contre 25 % en Allemagne (16,2 % en moyenne dans l’UE). 

L’Allemagne se résigne déjà au probable échec de sa stratégie de réduction auto-imposée de 40 % des émissions de CO2 d’ici 2020. C’est particulièrement vrai pour le secteur électrique, qui fait face à une équation impossible : éliminer l’énergie nucléaire et substituer progressivement le charbon par davantage d’énergies renouvelables ne permet pas à l’Allemagne d’atteindre les objectifs affichés de réduction de CO2. 

Toutefois, une majorité d’Allemands continue de soutenir l’Energiewende, y compris les subventions massives accordées aux énergies renouvelables, les considérant comme des investissements essentiels pour l’avenir du pays.

Aux yeux d’une majorité d’Allemands, la décision du gouvernement français de prolonger la durée d’utilisation des centrales nucléaires rend les citoyens français plus vulnérables à un incident. De même, la décision de retarder la réduction relative de la part de l’énergie nucléaire est un signe des lacunes technologiques du secteur électrique français. Dans ce contexte, le discours d’Emmanuel Macron lors de la COP 23 a reçu un très bon accueil, bien qu’il n’apporte que peu d’avancées concrètes. Annoncer un arrêt imminent du charbon - qui ne contribue qu’à 3,4 % du secteur énergétique français - ne représente pas un progrès majeur. De même, il est moins risqué d’appeler à l’introduction d’un prix minimal du carbone à l’intérieur de l’UE, dès lors que la majeure partie de la facture est amenée à reposer sur les voisins. Ces deux initiatives formulées par le président français semblent davantage vouloir légitimer la reconduction, pour plusieurs décennies, des centrales nucléaires vétustes, qu’entamer un véritable débat sur les énergies renouvelables en France. Dans ce contexte, il aura bien du mal à convaincre les autres Européens que ses projets pour le secteur énergétique français et la politique de l’UE en matière de climat sont cohérents. 

Quelle politique énergétique européenne ?

Il est crucial de comprendre comment les différences d’approches entre France et Allemagne peuvent être conciliées, afin de contribuer à la réussite d’une stratégie climatique et énergétique européenne. L’Union européenne a historiquement été caractérisée par des tensions entre la recherche d’un consensus européen d’une part, et le respect de la souveraineté de chaque Etat-membre dans la détermination de ses différentes sources d’énergie et de sa structure générale d’approvisionnement énergétique, d’autre part. 

Cependant, pour atteindre la décarbonation du secteur énergétique, le système communautaire d’échange de quotas d’émission (SCEQE) fait déjà office d’instrument européen visant à réconcilier les différentes structures énergétiques nationales. Au sein du SCEQE, seul un volume total maximal de CO2 - le plafond - peut être émis chaque année par toutes les usines concernées. Celui-ci est revu à la baisse, tous les ans, pour garantir le respect des objectifs de réduction de CO2, indépendamment d'un prix du carbone actuellement faible. Comme toutes les allocations peuvent être échangées, chaque exploitant a le pouvoir de décider lui-même de réduire ses émissions ou d’acheter des droits d’émission. Cela permet de s’assurer que les émissions de CO2 soient réduites dans les secteurs et les frontières où cela est le plus rentable. Ainsi, le SCEQE est un instrument écologiquement performant et économiquement efficace dans la protection du climat. 

Il y a quelques semaines seulement, le Parlement européen et le Conseil de l’UE se sont mis d’accord sur le futur du SCEQE après 2020. Une option viable dans l’optique d’"européaniser" les politiques climatiques française et allemande pourrait être d’inclure des secteurs supplémentaires, tels que celui du transport, au sein du SCEQE.
 

 

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