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Europe : la relance sera-t-elle verte ?

Trois questions à Alexandre Robinet-Borgomano

INTERVIEW - 15 Juillet 2020

Le 25 juin dernier, l’Institut Montaigne et la Fondation Genshagen réunissaient des personnalités européennes de premier plan pour débattre de la place du climat dans les plans de relance en Europe. L’eurodéputé Yannick Jadot (EELV), la députée au Bundestag Franziska Brantner (Bündnis 90-Die Grünen), le représentant de la Fédération allemande de l'Industrie Dr. Carsten Rolle, l’économiste du climat Christian Gollier et la Présidente du Forum Energii de Varsovie Joanna Pandera, ont débattu d’une possible remise en cause du "Green Deal" à l’épreuve de la crise. Comment imaginer les contours d’une relance permettant de définir un modèle économique européen, plus durable et plus résilient ? Et quelle seraient les conditions d’une véritable relance verte de l’Europe ? Trois questions à Alexandre Robinet-Borgomano, responsable Europe de l’Institut Montaigne.

La crise du Covid-19 a provoqué une suspension inédite de l’activité économique et la mise à l’arrêt de secteurs particulièrement polluants. Si la crise sanitaire a semblé, pendant un temps, avoir un impact positif sur l’environnement, la nécessité de relancer l’économie européenne pourrait conduire les États à remettre en cause les engagements climatiques contractés précédemment. Comment la crise du coronavirus impacte-t-elle la question du climat ?

La crise du coronavirus représente une épreuve sans précédent pour l’économie européenne : les mesures de confinement imposées de manière plus ou moins drastiques dans les différents États, la lenteur de la reprise et les incertitudes qui planent encore sur certains secteurs, celui du tourisme et de l’aéronautique notamment, se traduisent par des prévisions économiques particulièrement sombres. La Commission européenne qui a publié début juin ses prévisions d’été, table désormais sur une contraction du PIB de l'ordre de 8,3 % en Europe pour l’année 2020. La nécessité de favoriser la croissance et de sauvegarder des emplois pourrait se traduire par une remise en cause des objectifs climatiques définis en Europe par le "Green Deal", la feuille de route élaborée par la Commission européenne pour faire de l’Europe le premier continent neutre en émission carbone à l’horizon 2050.

Au cœur de la crise, le Green Deal a en effet subi de nombreuses attaques : dès le milieu du mois de mars, le Premier ministre tchèque Andrej Babis appelait à reporter le Green Deal pour permettre à l’Union européenne de se concentrer sur la lutte contre le virus et l’industrie automobile, par la voix de la puissante Association européenne des constructeurs automobiles (ACEA), a tenté au début du mois d’avril, d'obtenir un report des règles européennes sur les émissions de CO2. Il y a une part d’opportunisme, incontestablement, mais la crise a également montré les insuffisances du logiciel climatique sur lequel l’Union européenne s’appuyait jusqu’à présent.

En Europe, le système d'échange de quotas d'émission de l'UE (ou système ETS, pour European Union Emission Trading Scheme) représente une pièce maîtresse de la politique de l'Union en matière de lutte contre le changement climatique. Comme le montre Christian Gollier, la chute de la demande en quotas d’émissions et l’effondrement des prix sur ce marché durant la crise a révélé les limites de ce système et la nécessité de le réformer, en introduisant notamment un prix plancher du CO2 dans une logique de "filet de sécurité", ainsi qu’un prix du carbone plus ambitieux au niveau européen.

Pour la première fois, les États membres consentent à s’endetter en commun pour relancer l’économie européenne, et accordent aux secteurs économiques et aux régions les plus touchées par la crise, des prêts et des subventions.

Si des adaptations de la politique climatique apparaissent nécessaires, la nécessité de lutter contre les conséquences économiques de la crise ne devrait pas se traduire par une suspension du Green Deal, bien au contraire. L’eurodéputé vert Yannick Jadot est convaincu que cette crise accélère au sein de la population une prise de conscience écologique, favorisant l’émergence d’un nouveau modèle économique européen, plus durable et plus résilient. Pour lui, deux instruments européens devraient jouer un rôle essentiel dans la promotion de ce nouveau modèle : une politique industrielle européenne orientée vers le soutien aux technologies vertes, et le renouveau de la politique commerciale, marqué par la mise en place d’une taxe carbone aux frontières de l’UE.

La Commission européenne a présenté récemment un projet de fonds de relance européen d’un montant global de 750 milliards d’euros, visant à soutenir l’économie européenne et accompagner sa transformation vers un modèle de développement plus digital et plus durable. Quelles seraient les conditions pour que ce plan de relance européen puisse favoriser une véritable relance verte de l’Europe ?

Le plan de relance européen présenté à la fin du mois de mai par la Commission représente un tournant historique dans la construction européenne. Pour la première fois, les États membres consentent à s’endetter en commun pour relancer l’économie européenne, et accordent aux secteurs économiques et aux régions les plus touchées par la crise, des prêts et des subventions. Ce fonds de relance, adossé au prochain cadre financier pluriannuel, est en cours de négociation et le sommet européen des 17 et 18 juillet devrait être décisif pour son adoption.

Baptisé "Next Generation EU", ce plan de relance entend à la fois relever une économie européenne à terre et investir dans l’avenir, afin d’accompagner la transformation de nos économies vers un modèle de développement plus vert. Comme l’a annoncé la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, le pacte vert européen constitue la pierre angulaire de ce plan de relance, marqué par quelques grands projets emblématiques : une vague de rénovation des bâtiments et des infrastructures ; le lancement de projets d'énergie renouvelable, en particulier l'énergie éolienne et solaire, et la création d'une économie de l'hydrogène en Europe ; la mise en place de transports plus propres, comprenant notamment l'installation d'un million de points de recharge pour les véhicules électriques, ainsi qu’un soutien renforcé au transport ferroviaire...

Ce plan de relance prévoit également le renforcement du Fonds pour une transition juste (Just Transition Fund), qui passerait de 7,5 à 40 milliards d’euros pour soutenir la reconversion de certaines régions et aider les entreprises à créer de nouvelles perspectives économiques en terme de croissance et d’emplois. Joanna Pandera, qui dirige à Varsovie un think tank spécialisé dans les questions d'énergie, rappelle la nécessité d’accompagner les régions les plus impactées par cette transition en soutenant la création de "flagships initiatives" dans les régions minières de Pologne notamment.

Les débats sur ce plan de relance se focalisent essentiellement sur la question du montant global et de la part respective de prêts et de subventions. La vraie question qui se pose désormais est celle de la nature des projets européens que ce plan de relance pourrait financer.

Dans une récente étude intitulé How to spend it ? À Proposal for a European Covid-19 Recovery Programme, l’OFCE et l’Institut Viennois pour la comparaison économique internationale (WIIW) proposent deux initiatives concrètes pour une relance européen verte : la création d’un réseau ferroviaire européen à grande vitesse, l’Ultra-Rapid-Train, avec quatre itinéraires réduisant les temps de trajet entre les capitales et les régions de l’UE ; et la mise en place de financements spécifiques pour accélérer la réalisation d’un réseau électrique intelligent et intégré pour la transmission d’énergie 100 % renouvelable.

Les débats sur ce plan de relance se focalisent essentiellement sur la question du montant global et de la part respective de prêts et de subventions.

L’objectif de la Commission est de s’assurer que les plans de relance nationaux comprendront bien une dimension environnementale, en conditionnant les aides au respect de critères environnementaux. Cette nouvelle conditionnalité, soutenue notamment par la député Franziska Brantner, porte-parole pour l’Europe des Verts au Bundestag, passe principalement par deux mécanismes : outre l’applicabilité du principe "do-no-harm", qui exclut le financement des investissements dans les énergies fossiles, une conditionnalité plus ambitieuse pourrait passer par un fléchage d’une partie de ces fonds sur certains secteurs clés en lien avec les priorités de la Commission, comme la rénovation du bâtiment, l’éolien en mer, ou l'hydrogène. Plus significative encore, une révision de la politique européenne de concurrence pourrait conduire à assouplir le régime de contrôle des aides d’État (aujourd'hui suspendu) pour permettre aux États européens de subventionner les entreprises d’un secteur jugé stratégique pour la transition écologique. On assiste ainsi à une véritable transformation au niveau européen : au dogme de la libre concurrence se substitue désormais celui de la protection du climat.  

L’Allemagne a présenté début juin un plan de relance national d’un montant de 130 milliards d’euros, accordant une place importante à la protection du climat. En quoi ce plan de relance est-il susceptible d’inspirer la France dans la définition de son plan de relance qui devrait être présenté à la rentrée ?  

L’ambition climatique du plan de relance allemand est incontestable et a fait l’objet d’une analyse détaillée par le think tank allemand Agora Energiewende. Ainsi, dans le secteur de la mobilité - en opposition aux mesures prises lors de la crise économique de 2008 - aucune prime n’a été accordée pour l’acquisition de véhicules polluants, alors que le plan de relance prévoit le doublement du bonus écologique versé par l’État allemand pour l’achat d’un véhicule électrique. Ce plan de relance est également marqué par le soutien spectaculaire au développement d’une filière allemande de l’hydrogène, et plus particulièrement d’hydrogène vert, produit par électrolyse à partir d’électricité renouvelable, l’Allemagne réservant près de 9 milliards d’euros au développement de cette technologie. Le secteur du bâtiment apparaît en revanche comme le parent pauvre du plan de sortie de crise, avec une seule ligne budgétaire pour la rénovation énergétique des bâtiments de 2 milliards d’euros...

L’exemple du plan de relance allemand est certes intéressant mais il faut se rappeler que sa définition s’inscrit dans un contexte économique et sociale qui n’est pas tout à fait comparable à celui de la France. Après la crise des gilets jaunes et face à une récession plus importante en France, l’objectif pour le pays est de définir des plans de relance "verts" qui ne soient pas attentatoires au pouvoir d’achat des ménages. Il ne s’agit donc pas de copier le plan de relance allemand. Cependant, comme le rappelle Carsten Rolle, le directeur du département Climat et Énergie de la Fédération allemande de l’Industrie (BDI), une meilleur coordination des plans de relance des deux pays est nécessaire pour permettre une véritable coopération européenne dans les secteurs clés comme l’économie de l'hydrogène ou l’éolien offshore.

Tout l’enjeu pour le gouvernement français est désormais d'identifier les leviers les plus utiles pour définir un nouveau modèle de croissance ou, comme l'exprimait le Président Emmanuel Macron, "bâtir une stratégie où nous retrouverons le temps long, la possibilité de planifier, la sobriété carbone, la prévention, la résilience qui seuls peuvent permettre de faire face aux crises à venir." Cette résilience de l’Europe face aux crises sera au cœur du "Forum de Genshagen" prévu en Allemagne en juin 2021.

 

Copyright : Tobias SCHWARZ / AFP

 

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