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Energiewende : un tournant, aussi, pour l’industrie allemande

ARTICLES - 9 Décembre 2021

Dans nos précédents articles, nous nous sommes intéressés aux transformations en cours du système énergétique allemand (particulièrement dans le périmètre du système électrique) et sur les défis à relever par l'Allemagne au cours des prochaines décennies. En particulier, le projet de sortie du nucléaire devra être achevé dès l’an prochain et celui du charbon dès 2030 ("idéalement" selon les annonces de la nouvelle coalition). Dans ce panorama de l’Energiewende, nous proposons d’aborder maintenant l’impact sur l’industrie où des secteurs entiers, de l'acier à la chimie de base, en passant par le ciment et l’automobile, sont mis au défi d’une décarbonation expresse, bouleversant leurs processus et produits. Prendre ce tournant industriel, dans le tournant énergétique, est crucial pour une économie au sein de laquelle l’industrie pèse 22 % de la valeur ajoutée (contre 15 % en moyenne au niveau européen) et représente près d’un quart des émissions de carbone nationales. L'enjeu pour une Allemagne dont l'économie repose très largement sur sa base industrielle est de préserver, au plan international, le rayonnement du "Made in Germany" au fil d’une transition bas carbone qui pourrait rebattre les cartes dans de nombreux secteurs.

Une conversion tardive, mais désormais largement engagée, de l’industrie allemande

L’acceptation par l’industrie allemande de la nécessité d’un changement de modèle énergétique a procédé d’un long cheminement

Jusque dans les années 2010, les énergies renouvelables n’étaient considérées que comme un simple complément respectueux de l'environnement, dans un contexte où la demande en énergie avait vocation à augmenter. La position de la Fédération des industries allemandes (BDI) a longtemps été de soutenir l'expansion des énergies renouvelables, tout en soulignant la nécessité de construire de nouvelles centrales électriques au charbon hautement efficaces, en remplacement des plus anciennes. En 2015, le patron de BASF s'insurgeait encore contre l’Energiewende, affirmant que "le tournant énergétique allemand ne suscite que pitié et dérision" à l’étranger, tandis que celui de Siemens considérait que "promouvoir le photovoltaïque en Allemagne est aussi utile que de cultiver des ananas en Alaska" L'industrie automobile a fait également preuve de résistance, longtemps arc-boutée sur le primat du moteur thermique, jusqu’à ce que l’ampleur du dieselgate implique un aggiornamento. La pression des évolutions réglementaires en Chine, où une proportion de véhicules électriques est imposée dans le portefeuille de produits, a aussi beaucoup pesé. 

Dans ce contexte de soutien très mesuré à l'Energiewende, les entreprises industrielles allemandes conduites à réagir le plus spectaculairement ont été, par nécessité absolue, les groupes énergétiques dont certaines ont dû aller jusqu’à se restructurer en isolant leurs activités "grises" et "vertes" comme E.On (avec la localisation dans Uniper de ses activités carbonées) et RWE (avec la création d’Innogy SE) ou même Siemens (fondant Siemens Energy AG).

Des coûts énergétiques jusqu’alors contenus… avec la bienveillance de Bruxelles

Globalement, l'industrie allemande a supporté des coûts énergétiques d’environ 35 milliards d'euros pour l'énergie en 2019, selon le dernier rapport de suivi de l’Energiewende, volume dont le niveau aura naturellement progressé en 2021, sous l’effet des différents chocs de prix énergétique. Selon ce même rapport, un peu moins de 33 % des coûts totaux de la surtaxe EEG, destinée à financer le soutien aux ENR par des prélèvements sur les utilisateurs, sont imputés à l'industrie, alors qu'elle représente plus de 40 % de la consommation totale d'électricité en Allemagne. Derrière ce chiffre, 96 % des entreprises ne bénéficient pas d’allègements, lesquels sont concentrés sur les 4 % restantes, les plus électro-intensives.

L'industrie allemande a supporté des coûts énergétiques d’environ 35 milliards d'euros pour l'énergie en 2019.

La capacité à maintenir un allègement pour ces entreprises est essentielle, d’autant que la sortie du nucléaire et du charbon aura pour conséquence d'accroître la distance géographique entre producteurs et consommateurs industriels d'électricité. Et que, mécaniquement, cet éloignement augmentera les coûts de raccordement au réseau, l'un des postes les plus importants de la facture d'électricité.

Une partie de la réponse aux futures tensions sur une meilleure couverture par l’industrie des coûts énergétiques se jouera à Bruxelles. Les relations entre la Commission européenne et les autorités allemandes, concernant les aides accordées aux établissements industriels ont été et demeurent très complexes. Au début des années 2000, tout se passait bien : la Commission, appliquant une jurisprudence curieuse de la Cour de Justice de Luxembourg, considérait qu’elle n’avait pas à s'occuper des mécanismes mis en place par le gouvernement fédéral, qui s’était borné à imposer aux opérateurs de réseaux de financer le développement des ENR et d’en répercuter le coût sur les usagers.

Curieusement, la Cour de Justice considérait qu’il n’y avait pas de ressources d’État en jeu, puisque les paiements étaient effectués directement entre opérateurs de réseaux, fournisseurs et consommateurs d’électricité issue des ENR, sans transiter via un compte administré par les pouvoirs publics. Pour prendre une comparaison audacieuse, si une loi française imposait à Engie de financer une partie des investissements du parc nucléaire français, construit et exploité par EDF, la Commission considérerait dès lors qu’elle n’a pas à s’en saisir, puisque les fonds ne passeraient pas entre les mains des pouvoirs publics. À partir de 2012, la situation a un peu changé, suite à la loi dite EEG qui a interdit la répercussion de la hausse des prix de l’électricité sur certaines entreprises, notamment industrielles. Via un raisonnement un peu compliqué, la Commission a d’abord considéré que, cette fois, il y avait bien une aide d’État. Elle l’a interdite et exigé le remboursement d’une partie substantielle des 2,5 milliards d’euros concernés. Cependant, la Cour de Justice, persistant dans sa jurisprudence, a jugé en 2019 qu’il n’y avait toujours pas d’aide d’État et annulé la décision de la Commission. Entre-temps, plusieurs négociations bilatérales ont été engagées entre les autorités allemandes et la Commission, pour faire accepter de nombreuses aides en faveur des économies d’énergie, du transport ferroviaire, de la cogénération, ainsi que pour atténuer l’impact de la hausse des coûts de l’électricité sur les entreprises industrielles. In fine, dans une approche autant politique que juridique, les autorités européennes ont fait preuve d’une grande mansuétude pour tous ces soutiens aux entreprises allemandes, sans trop approfondir la question de leur qualification juridique, les incluant dans le cadre d’une sorte de "paquet politique" où l’industrie allemande a pu être très largement préservée des surcoûts liés à l'Energiewende, en même temps que les subventions britanniques consacrées au redéveloppement de l’industrie nucléaire (projet Hinkley Point) ont été également validées.

La nouvelle coalition mise sous pression par les représentants industriels

Puisqu’un basculement est désormais inéluctable, les milieux industriels allemands pressent le futur gouvernement de préciser la feuille de route et le modèle de financement. Le BDI, dans un rapport récent, estime que des investissements supplémentaires d'environ 100 milliards d'euros par an sont nécessaires pour atteindre l'objectif climatique de 2030. Le syndicat pointe, en particulier, la nécessité d'accélérer les processus de planification et d'autorisation, notamment en matière de réseaux (d'électricité, de chauffage urbain, de transport de CO2 et d'hydrogène, comme de stations de recharge des véhicules électriques et des poids lourds convertis à hydrogène, ainsi que les réseaux ferroviaires).

Des investissements supplémentaires d'environ 100 milliards d'euros par an sont nécessaires pour atteindre l'objectif climatique de 2030.

"La bonne nouvelle est que l'objectif de neutralité climatique d'ici 2045 est extrêmement ambitieux, mais technologiquement réalisable en principe" selon Siegfried Russwurm, président du BDI. Mais ce dernier souligne également "l'incertitude actuelle et l'absence de plan dans la politique climatique allemande" et, par voie de conséquence, la mise en danger de l'Allemagne en tant que puissance industrielle.  Christian Seyfert, directeur de l'association qui représente les entreprises intensives en énergie (VIK), fait écho : "nous recommandons vivement aux futurs partenaires de la coalition de mettre en place un programme d'urgence de 100 jours pour poser les jalons les plus importants de la transformation industrielle immédiatement après la formation du gouvernement, par exemple pour l'accélération nécessaire des procédures de planification et d'autorisation".

En clôture de cette série, un dernier article nous permettra d’analyser les détails du programme de la coalition. Ce qui sera l’occasion de vérifier comment le nouveau gouvernement répond à ces injonctions à agir vite et fort.

 

Copyright : Ina FASSBENDER / AFP

 

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