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En pleine crise, les Français plus défiants que leurs voisins à l’égard de leur gouvernement

Trois questions à Bruno Cautrès

INTERVIEW - 29 Avril 2020

Le dernier baromètre de la confiance politique réalisé par le Centre de recherches politiques de Sciences Po dont l’Institut Montaigne, Terra Nova et la Fondation Jean-Jaurès sont partenaires, révèle une forte défiance des Français à l’égard du gouvernement et de sa gestion de crise. Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au CEVIPOF, et contributeur au Baromètre des Territoires 2019 de l’Institut Montaigne, répond à nos questions.

La crise a-t-elle eu un impact sur la confiance des Français en leurs dirigeants ?

Pour bien comprendre l’effet de la crise sanitaire sur la confiance des Français envers leurs dirigeants, il faut distinguer plusieurs plans d’analyse. Tout d’abord, en toile de fond, il ne faut pas oublier qu’à la veille de la crise, la confiance des Français dans leurs dirigeants n’était pas très élevée. Nous avons, dans le cadre du Baromètre de la confiance politique, réinterrogé les mêmes personnes en février et en avril, ce qui permet de bien comparer les choses. En février, nous avions observé un rebond général de la confiance politique, mais ce rebond était en "trompe l’œil" : il n’était, très largement, qu’un simple effet de contraste avec la vague de l’enquête réalisée un an avant, en pleine crise des Gilets jaunes (janvier 2019), marquée par un effondrement de la confiance des Français dans la politique et leurs dirigeants. Dans ce contexte de "rebond en trompe l’œil", nous avions constaté que les indicateurs de confiance dans le pouvoir exécutif (institution présidentielle, gouvernement, Premier ministre, Président), ne remontaient pas autant que les indicateurs de confiance en général. Le rebond de confiance "en trompe l’œil" ne permettait pas à l’exécutif de rattraper la forte baisse de confiance enregistrée en 2019.

On voit donc qu’à la veille de la crise sanitaire, la popularité de l’exécutif et la confiance dans son action reposaient sur des bases assez réduites et fragiles. Par ailleurs, on constatait également de très forts clivages politiques et sociologiques dans les jugements portés sur l’exécutif, qu’il s’agisse de son action, sa popularité ou son image. Il n’est donc pas surprenant de constater que la crise sanitaire ne marque pas un important retour de confiance et de popularité pour l’ensemble de l’exécutif. On aurait dû, normalement, constater un solide effet de ralliement de l’opinion publique et de soutien à l’exécutif. C’est ce que les spécialistes de l’analyse de l’opinion publique appellent le "ralliement derrière le drapeau", un mécanisme identifié dans les années 1970 par les spécialistes américains de l’analyse de l’opinion publique en temps de guerre ou de crise internationale : on constate alors souvent une sorte de réflexe "patriotique" qui fait se rallier les électeurs derrière l’action de l’exécutif. Emmanuel Macron n’a pas vraiment engrangé le bénéfice de cet effet et toutes les enquêtes d’opinion réalisées depuis le début de la crise ont montré que sa popularité du temps de "guerre contre le virus" ne se traduisait pas par un très fort rebond de confiance.

Il n’est pas surprenant de constater que la crise sanitaire ne marque pas un important retour de confiance et de popularité pour l’ensemble de l’exécutif.

 

Dans la vague du Baromètre de la confiance politique que nous avons réalisée en avril, après trois semaines de confinement, la confiance dans le Premier ministre n’augmente que de 4 points (35 % de confiance), celle dans le Président s’établit seulement à 34 % (augmentation de 4 points également par rapport au mois de février). Il faut dire, pour nuancer ce constat, que la perception par les Français de la politique en général n’est pas fortement impactée par un "effet Covid-19" : si moins de Français qu’en février déclarent que "la démocratie ne fonctionne pas bien en France" (57 % en avril contre 64 % en février) ou que "les hommes et femmes politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les Français" (77 % en avril contre 80 % en février), l’opinion majoritaire reste critique, insatisfaite et assez négative sur le monde de la politique.
 

Ni les syndicats, ni les partis politiques ne tirent également profit de la crise pour redorer fortement leurs blasons aux yeux des Français. Seules les institutions publiques, celles qui incarnent en particulier le soin (hôpitaux) ou la protection sociale (sécurité sociale), inspirent encore davantage confiance en avril qu’en février.

Comment expliquer que les Français jugent négativement la gestion de la crise au contraire des Allemands et des Anglais ?

Là encore, la réponse est pluri-factorielle. Les travaux des spécialistes de l’opinion publique ont montré, à de multiples occasions, que le début de la gestion d’une crise jouait un rôle important. Bien sûr, une gestion de crise est, par définition, un processus faits d’évolutions et de réorientations permanentes. Cette dimension est particulièrement présente avec le Covid-19, un virus que peu de travaux épidémiologiques connaissaient bien. L’apprentissage en cours de route a été un élément très important depuis le début. Une fois cela mis de côté, on peut néanmoins revenir sur le début de la gestion de crise en France : une communication qui n’a pas toujours été optimale, c’est le moins que l’on puisse dire. Le début de cette communication de crise a été marqué par de nombreuses injonctions contradictoires, des erreurs de communication et des messages peu cohérents, notamment sur la question des masques. Dans la vague du mois d’avril du Baromètre de la confiance politique, on voit très clairement s’exprimer la défiance des Français dans l’information qui leur a été fournie par les autorités et notamment sur les masques disponibles : alors que 47 % des Britanniques et 43 % des Allemands déclarent avoir confiance dans cette information, ce n’est le cas que de 28 % des Français. Le premier qualificatif par lequel les Français qualifient l’action du gouvernement pendant la crise c’est "l’impréparation" quand c’est la "responsabilité" en Allemagne et au Royaume-Uni !

Au-delà de "l’effet de cadrage" que les hésitations du gouvernement sur la question des masques ont joué (c’est-à-dire un effet qui va structurer les perceptions et continuer d’exprimer son emprise même une fois que l’information donnée par le gouvernement a été plus complète et a évolué vers la reconnaissance que le port du masque pouvait être un élément de protection), il faut sans doute introduire des variables plus systémiques : pour les Français, qui voient dans le système de santé et de protection sociale au sens large un atout typique de notre pays, voire même un avantage comparatif important par rapport aux autres pays européens, la découverte de problèmes de stocks ou d’approvisionnement dans le matériel médical est un vrai choc.

Le premier qualificatif par lequel les Français qualifient l’action du gouvernement pendant la crise c’est "l’impréparation" quand c’est la "responsabilité" en Allemagne et au Royaume-Uni !

Cela a créé un "gap" entre la réalité et les attentes ou anticipations et l’on sait que ce type d’écart joue toujours un rôle négatif dans les perceptions. Il faudra d’ailleurs sans doute qu’en sortie de crise une importante réflexion soit conduite sur les interactions entre les niveaux (national, régional, municipal) et les acteurs du système de santé publique français et que cette réflexion soit conduite de manière comparative par rapport à d’autres pays.

La crise du Covid-19 a-t-elle eu un impact sur la place de l'expertise dans la décision publique ? sur les institutions sur un plan plus général ?

Il est très clair que la crise nous a donné l’occasion de voir un vrai "surgissement" de l’expertise médicale dans l’espace public : le gouvernement s’est entouré d’un Conseil scientifique pour l’épauler dans la prise de décision, la communication du Premier ministre a été accompagnée de médecins et épidémiologistes (on a même vu le Premier ministre faire des conférences de presse ressemblant à des présentations de conférences scientifiques avec courbes et graphiques), le Président a plusieurs fois fait référence au fait que les avis des experts guidaient ses réflexions, les médecins et infectiologues ont littéralement envahi l’espace médiatique. On a également vu la parole politique emprunter à la parole scientifique le langage de l’incertitude : on ne sait pas tout, rien n’est sûr, on dispose d’estimations, de modélisations, l’action sera adapté en fonction des résultats épidémiologiques. Emmanuel Macron s’est déplacé à Marseille pour rencontrer l’équipe du Professeur Raoult. Certains peuvent y voir une manière pour le politique de s’abriter derrière la science et l’expertise. Je pense plutôt que l’on peut voir que face à des phénomènes complexes, que le politique doit de plus en plus gérer, avec les grands risques (de santé, climatiques, énergétiques), on peut s’attendre à voir des évolutions dans les systèmes de décision publique. Même si le politique tranche en bout de course, on voit bien que l’expérience de la gestion de cette crise aura des conséquences sur les mécanismes de la décision publique en temps de crise. 

 

Copyright : Damien MEYER / AFP

 

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