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Doctrine Macron - saison II

BLOG - 30 Novembre 2020

Au lendemain de la session annuelle du Forum de Paris sur la paix - dont l’Institut Montaigne est membre fondateur -, le Président Macron a donné le 12 novembre au Grand Continent l’une de ces interviews fleuve dont il a le secret. 

Comment résumer cet entretien ? Il comporte pour ceux qui suivent les déclarations du président de la République peu d’éléments vraiment nouveaux. Il s’agit d’une sorte de "confession d’un enfant du siècle", dans laquelle Emmanuel Macron formule une nouvelle fois, sur un ton souvent passionné, son engagement en faveur d’une Europe qui affirmerait son identité et sa force dans un monde en proie à des désordres croissants - une Europe qui deviendrait la "première puissance éducative, sanitaire, digitale et verte". Cet exercice s’inscrit dans une série de prises de position d’un haut niveau intellectuel, dont notamment l’interview du 21 octobre 2019 à The Economist prononçant la "mort cérébrale de OTAN", le discours à l’École militaire du 7 février 2020 ou l’intervention à la Munich Security Conference du 15 février. Nous avions nous-mêmes proposé le 20 février une première photographie des idées du Président sous l’intitulé de "doctrine Macron" : c’est ce même titre qu’a repris le Grand Continent pour l’entretien du 12 novembre. 

Peut-être convient-il donc de parler d’une "doctrine Macron, saison II" ? Dans cette dernière, l’accent est mis sur la question de la gouvernance globale (qui est la raison d’être du Forum de Paris) là où d’autres entretiens précédents étaient plus axés sur les questions géopolitiques. La crise du Covid-19 est passée par là. Elle a renforcé chez Emmanuel Macron la conviction absolue que la coopération internationale est incontournable pour sauver la planète. Dans l’immédiat, c’est la multiplication des "coalitions d’acteurs" selon les sujets qui permet d’avancer (One Planet Summit, Appel de Christchurch, ACT-A, etc. ). Le thème d’un "consensus de Paris, qui est le consensus de partout", déjà évoqué devant l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre prend davantage encore de relief : le changement climatique, les inégalités ou la démographie ne peuvent plus être considérés comme des "externalités" ; ce sont désormais des paramètres qui doivent être inclus dans une approche concertée de la communauté internationale.

On trouve aussi bien sûr dans cette "doctrine Macron saison II" un autre écho de l’actualité, celle, tragique, des attentats islamistes dans notre pays. Le Président voit dans la lutte contre "la barbarie et l’obscurantisme" un "combat européen contemporain" par excellence. Il s’insurge contre ceux qui veulent que "nous changions notre droit", quand ce droit est celui qui protège la liberté d’expression. Il s’inquiète au passage de l’atonie du débat sur ce sujet en Europe, significative "de la crise morale qui est la nôtre". Car une veine philosophique est constamment présente dans cet interview, où les "points de rupture" dans la culture politique européenne sont évoqués, qu’il s’agisse par exemple de mai 68 ou de la "génération antitotalitaire". 

[La crise du Covid-19] a renforcé chez Emmanuel Macron la conviction absolue que la coopération internationale est incontournable pour sauver la planète.

Mais on n’échappe jamais complètement à la géopolitique. Dans ses propos au Grand Continent, le Président note à propos de la Russie et de la Turquie que ces pays pratiquent la politique du fait accompli. "Il faut donc trouver des dispositifs de contournement qui permettent de les encercler". Emmanuel Macron ne développe pas cette remarque. Notons cependant qu’elle paraît en rupture complète avec certaines lignes de force de la "doctrine Macron I", où au contraire l’ouverture à l’égard de la Russie apparaissait comme un élément majeur du projet de souveraineté ou d’autonomie stratégique européenne.

"L’affaire AKK-Macron"

S’agissant de ces deux notions, centrales pour lui, auxquelles il consacre de longs développements, Emmanuel Macron marque son désaccord avec un texte récent d’Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), dans lequel la ministre de la Défense allemande estimait qu’il "fallait en finir avec cette illusion qu’est "l’autonomie stratégique". "La question qui est posée, indique Emmanuel Macron, est la suivante : est-ce que le changement d’administration américaine va créer un relâchement chez les Européens ? Je suis en désaccord profond par exemple avec la tribune signée par la ministre de la Défense allemande. Je pense que c’est un contresens de l’histoire. Heureusement la Chancelière n’est pas sur cette ligne, si je comprends bien les choses".

C’est en fait surtout cette observation qui a été retenue dans le débat européen ou c’est à la lumière de celle-ci qu’a été interprété cet énième plaidoyer du Président français pour une Europe forte. 

Mme Kramp-Karrenbauer, quelques jours plus tard, s’efforçait d’atténuer les divergences avec M. Macron en marquant qu’elle soutenait aussi l’autonomie stratégique européenne, en précisant toutefois : "si celle-ci n’implique pas une mise en cause de l’engagement américain en Europe". Jamais M. Macron, ni d’ailleurs aucun responsable français sérieux, n’a demandé le départ des Américains d’Europe - mais la formule de la Ministre jette ou plutôt entretient le doute sur les intentions françaises.

Le Président voit dans la lutte contre "la barbarie et l’obscurantisme" un "combat européen contemporain" par excellence.

Lors du Berlin Forum organisé par la Körber Stiftung le 24 novembre, Mme Kramp-Karrenbauer a feint de nouveau de minimiser les divergences avec la France. Puis le modérateur lui a posé la question suivante : "le Président Macron n’a-t-il pas avancé que la Chancelière n’est pas sur votre ligne ?". Réponse de Mme Kramp-Karrenbauer : "je n’ai jamais entendu Angela Merkel considérer que l’OTAN est superflue" - suggérant que tel est bien au moins l’implicite de l’approche française. 

On dit que l’ancienne candidate à la succession de Mme Merkel, sarroise, est en réalité la meilleure alliée des Français, car dans le débat allemand elle soutient la nécessité d’efforts accrus en matière de défense. Si tel est le cas, sa ligne ferait écho à celle que pratiquait le Premier ministre Blair après l’accord de Saint-Malo (décembre 1998), ou encore les conclusions sur la PESD adoptées au sommet de Nice en 2000 : affirmer que Londres avait fait un pas vers la défense européenne, mais surtout afficher que le Royaume-Uni avait réussi à bloquer la dérive anti-OTAN de la France. Ce n’est pas de très bon augure. 

En tout cas, "l’affaire AKK-Macron" n’en en a pas fini de faire des vagues. Dans un article d’ailleurs très sévère de Politico (dont nous ne partageons pas les jugements), Rym Momtaz note que des commentateurs allemands, baltes ou d’Europe de l’Est se sont émus de voir que M. Macron ne mentionnait même pas dans son interview au Grand Continent le mot "transatlantique", "alors qu’une nouvelle administration américaine plus amicale arrive incessamment". Tara Varma, directrice du bureau parisien de l’European Council of Foreign Relations, indique que "cela rend les atlantistes européens inquiets au sujet de la position française". Quelques jours plus tard (le 24 novembre), Steven Erlanger, avisé correspondant du New York Times à Bruxelles, intitule son article : "Alors que Trump s’en va, les désaccords entre Européens s’élargissent de nouveau". 

Dans le même registre, le dernier numéro de The Economist fait état de la "guerre des mots" entre Paris et Berlin, en déplorant l’effet que celle-ci peut avoir sur la nouvelle administration américaine.

Faut-il entrer dans un débat délétère sur les arrière-pensées ? 

Du point de vue des autorités françaises, peut-on écarter d’un revers de la main ce qui apparaît largement comme un faux procès ? Ou un débat délétère dans lequel les suspicions et les arrière-pensées tiennent lieu d’arguments ? Nous sommes tentés de répondre que ce serait imprudent pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, la sensibilité qu’exprime Mme Kramp-Karrenbauer est forte en Allemagne, au sein de la CDU en tout cas, et dans de larges secteurs de l’opinion en Europe. Or on ne peut vouloir faire de l’Union européenne un acteur majeur sur la scène internationale sans tenir compte des sentiments des autres Européens. Le procès en anti-américanisme du Président Macron est d’autant plus absurde que celui-ci, dans cette même interview au Grand Continent, relève explicitement que "c’est très dur de faire respecter les choses lorsque les Américains ne sont pas avec nous". En second lieu, les différents gouvernements européens se positionnent évidemment en fonction de la prochaine administration Biden. C’est là l’essentiel : une sorte de course à la faveur du futur président américain est de facto engagée. Insinuer ou laisser insinuer que les Français sont décidément incorrigibles dans leur habitude de vouloir affaiblir la solidarité atlantique revient à diminuer les chances d’un concurrent. 

Le procès en anti-américanisme du Président Macron est d’autant plus absurde que celui-ci, dans cette même interview au Grand Continent, relève explicitement que "c’est très dur de faire respecter les choses lorsque les Américains ne sont pas avec nous"

Et cela sur un fond de tableau potentiellement défavorable pour les Français : mauvaise impression qu’a pu créer dans les nouvelles équipes Démocrates les tentatives passées d’Emmanuel Macron pour établir une relation personnelle avec Donald Trump (auquel par ailleurs il s’est opposé, et avec panache, plus qu’aucun autre Européen) ; développements récents dans notre vie politique interne, comme les controverses renouvelées sur la laïcité, les images de certaines violences policières, les remous autour de la loi sur la sécurité globale. La couverture de la France dans les grands médias internationaux est particulièrement négative. Le Financial Times, jusqu’ici favorable à M. Macron, a publié le 29 novembre un éditorial regrettant les "projets illibéraux" du gouvernement français. Les mêmes interrogations font florès dans la presse allemande. 

Enfin, un développement venant de Bruxelles va peut-être modifier le paysage. Si l’on en croit le Financial Times du 30 novembre, les instances communautaires s’apprêteraient à proposer au Conseil européen des 10 et 11 décembre un agenda transatlantique articulé autour des enjeux "géoéconomiques" qui permettraient de vraiment renouveler la relation Europe-États-Unis : la santé, le changement climatique, le numérique, le commerce, et évidemment la politique vis-à-vis de la Chine. Sous réserve d’un examen des propositions élaborées, c’est ce type de démarche que la France doit soutenir, si possible en conjonction politiquement visible avec l’Allemagne. 

Dans ce contexte, n’est-il pas temps pour le président de la République de donner une interview plus classique, à destination des médias internationaux, d’abord pour marquer sans ambiguïté son attachement à la relation transatlantique, et ensuite pour mettre en relief les terrains de convergence qu’il convient d’exploiter pour relancer celle-ci ? 

 

 

Copyright : Kenzo Tribouillard / POOL / AFP

 

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