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De la diplomatie en 140 caractères : Trump, un an après

BLOG - 17 Janvier 2018

Wilson, FD Roosevelt, Kennedy, Reagan : tous ces présidents américains ont conduit la politique étrangère de leur pays en revendiquant son leadership sur le monde ou - tout du moins - sur le camp occidental. À différentes époques - à l’occasion des deux guerres mondiales, de la guerre froide, et également après les attentats du 11 septembre 2001 -, la politique étrangère américaine s’est construite en fusion de la vision de ces dirigeants et d’un écosystème d’institutions sans équivalent (département d’État, assemblées parlementaires, think tanks, universités…). Tout semble avoir changé, brutalement, depuis l’élection et l’investiture de Donald Trump, il y a un an.

Vu d’Europe, bien sûr, la politique étrangère américaine avait déjà subi des transformations importantes depuis l’élection de Barack Obama en 2008. Que l’on songe à son virage vers l’Asie au détriment de l’Europe, à son désintérêt croissant pour l’engagement américain au Moyen-Orient ou encore à sa politique si favorable à l’unilatéralisme économique des GAFA. Cependant, la période qui s’est ouverte avec son successeur pourrait mettre en cause de nombreux équilibres internationaux déjà fragiles, voire conduire à des crises majeures. 

Les tweets de Trump 

Rien n’illustre mieux ces dérives que l’utilisation par Trump de son compte Twitter personnel, dont le New York Magazine a pu écrire récemment qu’il est “une machine de crise pour la politique étrangère”. Le président a deux comptes sur ce réseau social : le premier, officiel, “Potus”, acronyme de President of the United States, compte 21 millions de followers, et le second, personnel, “The Real Donald Trump”, ouvert en 2009, dépasse les 46 millions de followers. Moins que les 91 millions de Barack Obama, mais une performance pour un homme de 71 ans, qui a déjà tweeté plus de 36 000 fois... 

On le sait, Trump utilise la puissance des réseaux sociaux pour s’adresser, sans le filtre des médias traditionnels, aux citoyens américains et particulièrement à ses supporteurs. Les outrances de Trump n’ont en réalité aucune portée diplomatique : il s’adresse seulement à ceux qui le soutiennent, il satisfait sa base souvent radicalisée et cède au populisme qu’il souhaite entretenir dans toute une frange de la population américaine. Ainsi, en septembre dernier, Trump a menacé le leader Nord coréen : “Little Rocket Man… ne sera plus là pour longtemps”. Il l’a même qualifié de “fou”. Autre exemple, en fin d’année dernière, Theresa May a condamné le retweet par Trump depuis son compte personnel, de vidéos de propagande postées par un des leaders de Britain First, un parti nationaliste britannique et violemment anti-musulman avec à peine 1 000 followers. Trump, avec ses dizaines de millions de followers, leur a donné une visibilité inédite. À cette occasion, Madame May a dénoncé la publicité ainsi donnée à des “récits haineux qui colportent des mensonges et attisent les tensions”. L’affaire ne s’est pas arrêtée là, puisque le même Trump s’en est pris à elle directement, le 30 novembre : “Ne vous concentrez pas sur moi. Concentrez-vous sur le terrorisme islamique radical destructeur qui se déroule au Royaume-Uni. Nous nous en sortons très bien !”. Et tout cela, sur Twitter.

Une telle agressivité n’est pas condamnée par Twitter, car le compte de Trump est considéré comme “newsworthy”, c’est-à-dire à fort intérêt médiatique. Ce n’est pas l’avis de tout le monde, comme en témoigne l’interruption pendant 11 minutes de son compte suite à l’action d’un employé de Twitter. Retrouvé en Allemagne par TechCrunch, celui-ci a déclaré : “Je n’ai commis aucun crime ou rien fait de diabolique, mais je me sens comme Pablo Escobar”.
 
On s’en amuserait presque, s’il n’était pas ici question de la diplomatie de la première puissance mondiale. S’exprimant au sujet des tweets de Trump sur la Corée du Nord, un officiel du Department of State a récemment déclaré, dans The Atlantic : “tout cela crée beaucoup d’incertitude et nuit au moral dans un environnement dans lequel celui-ci est déjà très bas.” Même si l’administration Trump a pu puiser dans certains think tanks traditionnels, comme la Brookings Institution, pour recruter ses cadres, l’écosystème institutionnel est ébranlé. 

Une semaine folle à la Maison Blanche 

Un fait nouveau a marqué ce début d’année : la parution de Fire and Fury, du journaliste Michael Wolff, le 5 janvier 2018. Perçant l’intimité de Trump, de son entourage proche, et de la Maison Blanche, ce récit semble destructeur pour le Président. En décalage, certes, avec une partie de l’opinion publique américaine, qui soutient Trump envers et contre tout, la presse déborde de titres pour qualifier ce nouvel avatar : “une tempête de feu politique” pour The New York Times, “une bombe” pour CNN, “terrifiant” pour Vox.

Une fois de plus sévèrement mis en cause par l’ensemble des médias, Trump affiche une ligne de défense en parfaite cohérence avec le personnage mais particulièrement inquiétante quand on mesure l’ensemble des prérogatives qui s’attachent à sa fonction : “tout au long de ma vie, mes deux plus grands atouts ont été ma stabilité mentale et le fait d’être vraiment intelligent [...] De très grand businessman, de star de la télé, je suis passé à Président des Etats-Unis à la première tentative. Je pense que cela démontre que je suis non pas intelligent, mais un génie, un génie très équilibré”. 

Parallèlement, sur Twitter mais pas que, il a multiplié les déclarations tonitruantes sur l’Iran, sur l’aide humanitaire à la Palestine et sur le soutien financier américain au Pakistan. Autant de sujets susceptibles de déstabiliser un peu plus des pays déjà en situation délicate. En illustre ses toutes récentes déclarations sur les pays d’Afrique, ainsi qu’Haïti et El Salvador : “shithole countries”... 

Un an après son arrivée à la tête des États-Unis, ce ne sont plus seulement les déclarations intempestives de Trump qui préoccupent. L’appareil diplomatique américain est déstabilisé, ses alliés traditionnels sont choqués et c’est même le modèle démocratique qui est mis en cause. En effet, il a permis l’arrivée au pouvoir d’un homme dont le comportement n’a rien à envier à celui d’autocrates honnis. Un Néron moderne, en somme. Plus le temps passe, plus les effets de long terme d’une telle attitude risquent de marquer, pour longtemps, une rupture profonde au sein même du camp occidental. Et même un basculement du monde, des Etats-Unis vers la Chine. C’est ce qui se joue en ce moment, rien de moins. 

 

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    Commentaires
    sam 20/01/2018 - 19:16 Par Michel Duclos

    Très bien vu, chère Alice.


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