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Crise européenne de l’énergie : quel impact sur l'Energiewende outre-Rhin ?

ARTICLES - 18 Octobre 2021

Dans le cadre de leur précédente contribution, publiée à la veille des élections générales allemandes, Patrice Geoffron, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine et directeur du Centre de Géopolitique de l'Énergie et des Matières Premières, et Jean-Paul Tran Thiet, Senior Fellow à l’Institut Montaigne sur les questions européennes et d’énergie, analysaient le coût de l’Energiewende, et notamment la charge importante imputée aux ménages et aux petites entreprises, modèle dont la soutenabilité est notamment questionnée par la Cour des Comptes allemande. Ces dernières semaines ont été dominées par la "crise européenne de l’énergie", avec une pression à la hausse sur le prix du pétrole, plus encore sur celui du gaz, et par contrecoup sur l’électricité. Nos deux contributeurs proposent ici un addendum analysant l'impact de ces tensions outre-Rhin, à mettre en perspective avec la place qu'occupe la problématique de l'énergie dans les discussions destinées à former la nouvelle coalition. 

Pour mémoire, ce choc de prix énergétiques intervient alors que l’Allemagne est mise au défi du changement d’échelle de son Energiewende, à l’abord d’une période d’accélération impérative des efforts de décarbonation, sous contrainte de fermeture des dernières centrales nucléaires à partir de 2022, et d’avancées vers la sortie du charbon, processus dont l’achèvement en 2038 apparaît bien trop lointain depuis que la Cour Constitutionnelle a appelé le gouvernement à agir plus rapidement. Dans ce contexte de chocs énergétiques, l’objectif de produire cette accélération tout en contenant un prix de l’électricité pour les ménages qui atteint déjà les plus hauts niveaux européens semble peu réaliste. 

À l’inverse de l’allègement recherché sur le budget des ménages, le prix de l'électricité en Allemagne pourrait passer du niveau actuel d'un peu moins de 32 centimes par kilowattheure, à 37 d’ici 2023, soit une augmentation de près de 16 %, selon l’analyse de Jürgen Karl de l'université de Nuremberg-Erlangen. Pour amortir la tendance, la réduction de la surcharge EEG (l’Erneuerbare-Energien-Gesetz/EEG, contribution destinée à soutenir le développement des énergiess renouvelables), amorcée depuis 2018, a été accélérée : l’annonce le 15 octobre dernier d’une diminution de l’EEG de 43 % témoigne de l’urgence (soit environ - 3c/kWh).

L’évolution générale est d’autant plus préoccupante que, selon les évaluations récentes de Detlef Stolten, de l'Institut de recherche Jülich, si les efforts de déploiement de renouvelables et d’efficacité énergétique restaient analogues à ceux de la décennie 2010 (effort déjà très volontaristes), en 2030 l’Allemagne pourrait pâtir d’un déficit structurel correspondant à environ 10 % de sa demande d’électricité. Cela impliquerait une dépendance plus marquée en termes d’importations sur la plaque européenne, avec des incertitudes liées à l’évolution des mix-électriques des voisins, eux-mêmes sous l’injonction d’accélérer leur transition, sans compter la pression engendrée sur les réseaux de transports, assortie de risques accrus sur leur équilibrage, donc sur la sécurité d'approvisionnement de toute la plaque Ouest-européenne.

La décennie nouvelle laisse entrevoir un niveau de tensions sur les prix et sur les approvisionnements électriques plus élevés que lors de la période précédente.

Au total, sur la scène électrique, la décennie nouvelle laisse entrevoir un niveau de tensions sur les prix et sur les approvisionnements électriques plus élevés que lors de la période précédente. Et ce tableau est d’autant plus préoccupant que, concernant le gaz, la période actuelle souligne à la fois le degré de dépendance et le caractère potentiellement erratique des prix, pour une énergie qui alimente près de la moitié des ménages (44 % selon le Ministère fédéral de l'Économie et de l’Énergie - BMWI).

Cet été, les importations de gaz ont été 146 % plus chères qu'à la même période l'année précédente, selon l'Office fédéral de l'économie et du contrôle des exportations (Bundesamt für Wirtschaft und Ausfuhrkontrolle). Vladimir Chizhov (Ambassadeur russe auprès de l’UE) a beau jeu de rappeler que la crise avait été aggravée par les réglementations de l'UE qui obligent l’acteur russe Gazprom à fournir une partie du gaz à l'Europe aux conditions du marché spot librement négocié, plutôt que par le biais de contrats à long terme qui garantissaient la sécurité de l'approvisionnement et la stabilité des volumes et des prix. L'aversion de la Commission européenne, en particulier de sa DG concurrence, pour les contrats de long terme (qui l'a conduite à tenir pour des abus de position dominante les contrats industriels longs que pratiquait EDF) montre ainsi les limites d'une approche de la régulation court-termiste des marchés. 

Certes, l’hypertension sur les prix et les livraisons de gaz en Europe est le produit de facteurs exceptionnels en sortie de crise sanitaire avec, en particulier, des niveaux d’importations plus élevés en Chine et d’exportations plus faibles aux États-Unis. Mais, a minima, ce choc apparaît comme un coup de semonce pour l'Allemagne, qui devrait conduire le pays à réévaluer les risques liés à sa dépendance - actuelle et future - par rapport au gaz naturel, et à la manière d’y faire face.

Cet été, les importations de gaz ont été 146 % plus chères qu'à la même période l'année précédente.

À l’abord d’un hiver qui pourrait rehausser encore ces tensions, la décision de la Rheinische Elektrizitäts und Gasversorgungsgesellschaft (société rhénane d'approvisionnement en électricité et en gaz) de cesser de fournir de l'électricité et du gaz à partir du 19 octobre à des centaines de clients n’est pas de nature à produire de l’apaisement. Ajoutons enfin, ce qui est tout sauf un détail, que selon le comparateur de prix Verivox, le fioul domestique est en moyenne 86 % plus cher qu'il y a un an.

Ces problèmes sont au cœur des discussions exploratoires entre le SPD, les Verts et le FDP en vue de former le nouveau gouvernement. Peter Altmaier (actuel ministre de l’Économie - CDU), au regard de la gravité de la situation, vient de formuler différentes préconisations à l’attention de la future coalition. Concrètement, le Ministre suggère à la future équipe de supprimer le prélèvement EEG dès le début de la mandature et de prendre en compte les tensions sur les coûts de l’énergie domestique pour les ménages percevant une allocation logement. Cet effort d’allégement de la charge imputée aux ménages pourrait nécessiter de nouveaux équilibres dans le financement de l’Energiewende, peut-être au détriment de l'industrie. Par ailleurs, au-delà des efforts pour définir une "transition juste" outre-Rhin, le positionnement de la nouvelle coalition politique sur le projet "EU Social Climate Fund Regulation" (fonds de solidarité pour les ménages les plus défavorisés impactés par la transition énergétique) n’est aujourd’hui pas très clair.
 


Copyright : Ina FASSBENDER / AFP

 

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