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Covid-19 et psychiatrie : pourquoi il y a (toujours) urgence

BLOG - 8 Juillet 2020

Le Covid-19 et le confinement ont été à l’origine de souffrances psychologiques importantes. Aujourd’hui, la santé mentale s’impose de plus en plus comme une victime collatérale de cette pandémie. La psychiatrie fait toujours face à un défi de taille, encore peu visible et largement sous-estimé. Le Professeur Marion Leboyer, psychiatre et directrice la Fondation FondaMental, a répondu à nos questions et a présenté les actions de sa fondation pour tenter de répondre à l’urgence de réformer la psychiatrie et lui donner plus de moyens.

La Covid-19 a été un révélateur des forces et des faiblesses de notre système de santé. Qu’a-t-elle révélé sur la psychiatrie et quelles innovations ont pu émerger ?

D’abord, je ne crois pas que l’on puisse déjà parler du Covid-19 au passé, ni pour la maladie elle-même, ni pour ses conséquences dont nous commençons juste à percevoir la violence économique et sociale. Ce qui est certain c’est que cette crise sanitaire inédite a été riche d’enseignements dont il reste bien des leçons à tirer. Pour le grand public, elle s’est accompagnée d’une prise de conscience brutale de la fragilité de notre système de santé. Dans le même temps, alors que le système craquait de toute part, les équipes médicales ont su faire preuve d’une grande résilience comme d’une grande capacité d’adaptation qui ont permis d’éviter la catastrophe.

Comme toutes les spécialités, la psychiatrie s’est mobilisée pour ses patients, qu’ils aient ou non le Covid-19, pour garder le contact avec eux, les rassurer, leur permettre de garder leurs repères. Les équipes ont été inventives et réactives. Elles ont fait sauter des verrous historiques, développé en quelques jours des applications et des plateformes très opérationnelles et mis en œuvre des pratiques nouvelles, dont la télémédecine a sûrement été la plus visible, mais pas la seule, loin s’en faut.

La psychiatrie reste malheureusement dans l’angle mort de nos politiques publiques.

Pour autant, il faut se garder de tout triomphalisme car la psychiatrie reste malheureusement dans l’angle mort de nos politiques publiques. Alors que l’ensemble des hôpitaux avaient été mobilisés dès le 6 mars avec le déclenchement du plan blanc, il a fallu attendre le 23 mars pour que des consignes soient élaborées à l’attention des établissements psychiatriques, sans donner de moyens concrets pour leur mise en œuvre. La psychiatrie connaît un état d’urgence permanent dont on ne pourra sortir qu’en lui redonnant la place qu’elle mérite.

Soyons clairs, il ne s’agit nullement de demander un traitement de faveur pour la psychiatrie, mais seulement, et ce mot a un vrai sens, de traiter et de considérer la psychiatrie comme une discipline au même titre les autres et d’en finir avec le traitement de défaveur qui lui est fait depuis des dizaines d’années. C’était l’objectif de notre Manifeste de fin mai dont le titre Avec l’urgence sanitaire, l’urgence psychiatrique résume l’analyse que nous faisons à la fois de la situation créée par le Covid-19 et des défis qui nous restent à relever.

Vous avez lancé la plateforme CovidEcoute : quel en est le premier bilan ?

Moins d’un mois après la décision de confiner la population, FondaMental a réuni partenaires et soutiens et lançait CovidEcoute. L’objectif était de pouvoir apporter gratuitement une réponse très professionnelle aux besoins de celles et ceux pour qui le Covid-19 et le confinement ont été synonymes de souffrance, d’anxiété, de tristesse, de stress voire, comme nous l’avons constaté dans 10 % des cas, de pensées suicidaires.

Après avoir répondu à un court questionnaire évaluant notamment leur niveau de stress, d’anxiété ou encore de tristesse, les utilisateurs se voyaient proposer des conseils, des ressources (accès à différentes méditations en ligne en fonction des difficultés rencontrées, à des liens vers des sites ou contenus d’information sur des sujets divers comme le fonctionnement du cerveau, des fiches pratiques sur la santé mentale, etc.) et si nécessaire une téléconsultation de 45 minutes assurée par un psychologue ou un psychiatre bénévole formé à l’accompagnement des personnes souffrant de stress post traumatique. Chaque téléconsultation donnait lieu à compte-rendu et, si besoin, l’utilisateur pouvait faire à nouveau appel au même professionnel.

À un moment où les solutions numériques se sont développées à grande vitesse, l’accès à une plateforme sécurisée, la longueur de la téléconsultation, le caractère très professionnel de la réponse et la possibilité pour la personne qui le souhaitait de rappeler le même professionnel de santé ont fait sûrement l’originalité et le succès de CovidEcoute, qui a obtenu de ses utilisateurs la note de 4,5 sur 5.

En 6 semaines, plus de 5000 personnes ont évalué l’état de leur moral, et parmi elles, plus de 1500 téléconsultations ont été faites par et pour des personnes dont les deux tiers n’avaient jamais consulté de psychiatre ou de psychologue. Parmi les appelants, dont l’âge moyen était de 39 ans, 69 % étaient des femmes.

Les trois principales raisons de recours à CovidEcoute étaient la tristesse d’être séparé des siens (43 %), l’aggravation d’une souffrance antérieure à le Covid (42 %) et le confinement (41 %) avant les problèmes de sommeil (37 %) et les difficultés liées au surmenage et à la gestion du quotidien (20 %). Ces résultats ont confirmé l’urgence et l’importance de la demande et la nécessité d’un recours à des professionnels de santé mentale.

En associant aide immédiate et réponse systémique, CovidEcoute a permis de concilier les impératifs d’urgence et de structuration de l’aide apportée à des personnes qui, ne connaissant ni les signaux d’alerte ni le système de soins en santé mentale, étaient particulièrement à risque de passer à côté d’une pathologie potentiellement grave, voire invalidante.

Quels défis la psychiatrie doit-elle relever à l’heure du déconfinement et de ses conséquences ?

Quelles que soient la qualité des équipes de soins et la performance des organisations, elles ne peuvent être réellement et durablement efficaces si elles ne sont pas appuyées sur une recherche d’excellence. Or, dans le domaine de la recherche, la psychiatrie n’est pas traitée comme les autres spécialités. L’élément le plus révélateur tient à la faible part que les financements publics accordés à la recherche biomédicale consacrent à la recherche en psychiatrie. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle est très inférieure aux besoins. Ce traitement de défaveur est d’autant moins fondé qu’il y a des équipes académiques de grande qualité. On commence également à voir émerger des acteurs industriels prêts à s’engager dans le champ.

Chaque année, 20 % de la population est atteint d’un trouble mental. La reconnaissance de la psychiatrie comme un sujet majeur de santé et de société est essentielle.

Nous avions, au sein de la Fondation FondaMental, contribué à un projet européen de grande ampleur sur le sujet, intitulé "ROAMER – À Roadmap for Mental Research in Europe". Nous avions notamment montré que les financements européens de la recherche en santé mentale étaient deux fois moindres que ceux consacrés à la recherche en neurologie (incluant les maladies neurodégénératives). Or, le fardeau épidémiologique des maladies mentales serait 2,7 fois plus élevé que celui des maladies neurologiques, et leur fardeau économique 2,1 fois supérieur.

Ce défi est immense. Il est possible de le relever, sous réserve d’obtenir que soit préalablement reconnue par la collectivité nationale, l’importance des enjeux sanitaires, économiques et sociaux de la psychiatrie. Chaque année, 20 % de la population est atteint d’un trouble mental. La reconnaissance de la psychiatrie comme un sujet majeur de santé et de société est essentielle. Car nous savons bien que sans cela, les causes, aussi justes soient elles, ne bénéficient pas de l’attention et des moyens dont elles ont besoin pour développer les solutions et les réponses attendues notamment par les patients et leurs familles.

Or, les conséquences sur la santé mentale des millions de patients suivis avant le Covid-19, et de ceux qui, sans antécédent psychiatrique, ont vu leur santé mentale altérée par la première vague de la pandémie, pendant et après le confinement vont être lourdes. C’est pour mesurer et qualifier ces conséquences que FondaMental a d’ores et déjà lancé des recherches sur les conséquences du confinement sur des malades avant la crise liée à le Covid-19.

 

Copyrigth : Philippe LOPEZ / AFP

 

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