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Coronavirus : que se passe-t-il réellement en Chine ? Pékin rattrapé par son culte du secret

BLOG - 17 Février 2020

Les incertitudes médicales quant au développement du coronavirus, tout autant que la nature profonde du régime chinois, rendent toute réponse à cette question difficile. Dans ce climat, il convient néanmoins de faire preuve de solidarité et d'empathie à l'égard du peuple chinois, écrit Dominique Moïsi. Un régime démocratique aurait réagi plus vite, mais aurait-il nécessairement été plus efficace ?

"Le respect réciproque est la clé de la diplomatie", nous rappelle Jean-Pierre Raffarin dans son dernier livre, Chine, le Grand Paradoxe. En pleine épidémie de SRAS en 2003 , alors qu'il était Premier ministre, il fut l'un des rares dirigeants étrangers à maintenir son déplacement programmé en Chine. Sa fidélité et son courage personnel lui ont valu la reconnaissance et l'amitié des Chinois.

Mais le respect et l'amitié ne signifient pas la complaisance. Lorsque la vie d'un milliard quatre cents millions d'êtres humains (et peut-être beaucoup plus) sont en jeu, il n'est pas possible de se contenter de demi-vérités, ou dans le cas de l'OMS (l'Organisation mondiale de la santé) de demi-critiques.

Défaut de transparence

Que se passe-t-il réellement en Chine ? Les incertitudes médicales quant au développement du virus, tout autant que la nature profonde du régime chinois, rendent toute réponse à cette question difficile. Dans ce climat, qui est tout sauf transparent, il convient néanmoins de faire preuve de solidarité et d'empathie à l'égard du peuple chinois. Les réactions de défiance à l'encontre des "Jaunes" qui vivent sur notre territoire sont tout simplement scandaleuses et nous ramènent aux pires moments de notre histoire. Elles expriment la face la plus noire de la nature humaine.

Cette culture spontanée de la peur et du rejet de l'autre doivent être combattus avec la plus grande force. Cela d'autant plus que, face à l'épidémie (il est à ce stade encore imprudent de parler de pandémie), la solidarité internationale est une des clés de la réussite.

Les réactions de défiance à l'encontre des "Jaunes" qui vivent sur notre territoire sont tout simplement scandaleuses.

Comment se sauver "seuls" en érigeant des murs symboliques ou réels, en s'abritant derrière des réflexes nationalistes, quand dans la fabrication des masques de protection - en rupture de stocks dans de très nombreux pays - entrent des composants qui viennent de pays aussi différents que la Chine, Taïwan, le Japon, le Vietnam, le Mexique et la Colombie ?

Semaines perdues

Tout autant que le nationalisme, le goût pathologique du secret est un obstacle à la capacité de répondre vite à l'épidémie. En Chine, des semaines précieuses ont très probablement été perdues, un temps qui ne se rattrape pas et qui est le produit de la peur et du contrôle quasi absolu sur l'information.

Pour justifier la centralisation du pouvoir, les dirigeants chinois mettent en avant le souci prioritaire de l'unité de leur pays derrière le Parti. Un choix qui suppose à leurs yeux le maintien du secret, l'absence de la liberté de presse, les contraintes sur les libertés civiles.

Mais les dirigeants chinois servent-ils toujours au mieux ce qu'ils définissent comme leur intérêt prioritaire ? Au nom de l'unité du pays, la Chine a renforcé son contrôle sur Hong Kong et éloigné ainsi les Taïwanais de la mère patrie. Lors des dernières élections présidentielles, une majorité de Taïwanais ont fait passer le souci de la liberté et de l'État de droit avant tout attachement à la mère patrie.

La mort du "lanceur d'alerte" du coronavirus , le docteur Li Wenliang, a provoqué en Chine une émotion qui a contraint le président Xi Jinping à sortir de sa réserve et de sa distance dans un premier temps, puis à sanctionner d'importants responsables de la province de Hubei et de la ville de Wuhan, points de départ de l'infection. Mais il est clair qu'initialement la Chine a choisi l'objectif d'unité du pays derrière le Parti, avant la sécurité de ses citoyens et, accessoirement, celle du monde. Que se passerait-il si le virus gagnait un continent aussi fragile en termes de politique de santé que l'Afrique ?

Il est sans doute excessif de parler d'un "Tchernobyl chinois" ou d'établir une comparaison entre le médecin chinois Li Wenliang et le vendeur de fruits et légumes tunisien qui, en s'immolant, a, en 2010, été le point de départ des Printemps arabes. Xi Jinping n'est pas Gorbatchev ou Ben Ali, la Chine n'est pas la Tunisie et sauf développement catastrophique - type pandémie incontrôlable - l'empire du Ciel n'est pas dans la situation de l'URSS à la fin des années 1980.

Ampleur inconnue

Face à un événement d'une ampleur inconnue, dont on ignore encore les possibles retombées, économiques, politiques et géopolitiques, il nous convient de trouver un juste équilibre. Entre le bolchévisme de la démocratie et la complaisance à l'égard du régime chinois, il existe une voie médiane. Comme l'écrit le spécialiste de l'Asie, François Godement : "Pour s'être voulu "le président de tout", Xi est-il, pour autant, responsable de tout ?" Un régime démocratique aurait réagi plus vite, mais aurait-il nécessairement été plus efficace ?

Pourtant, face à une épidémie de cette ampleur, l'absence d'État de droit, l'inexistence de contre-pouvoirs deviennent des handicaps, tant pour faire face, rapidement, à l'irruption de la maladie que pour garder la confiance de ses concitoyens.

L'autoritarisme absolu peut-il être la réponse à la "confusion démocratique" ? Sans doute pas.

En mai 1986, un peu plus de quinze jours après la catastrophe de Tchernobyl, je me trouvais à Moscou pour des raisons professionnelles. Je me souviens d'avoir été abordé plusieurs fois dans la rue par des Moscovites qui me demandaient angoissés : "Vous êtes un Occidental, dites-nous ce que l'on peut boire et manger ? Nos dirigeants nous mentent." Comment aurais-je pu leur dire que, dans mon pays, les "vents mauvais" s'étaient arrêtés à la frontière avec l'Allemagne et avaient eu la courtoisie de ne pas franchir le Rhin ?

État de droit

Au lendemain de cette crise sanitaire majeure, le monopole du pouvoir chinois restera sans doute intact, même si, dans un premier temps au moins, il lui faudra faire preuve de moins de triomphalisme et de plus de modestie. Mais une question fondamentale demeurera. L'autoritarisme absolu peut-il être la réponse à la "confusion démocratique" ? Sans doute pas. Il contient en lui-même ses propres contradictions. Comment se présenter, aux côtés de l'ONU, comme le défenseur de l'ordre et du droit international, quand on a si peu de respect, et de pratique, de l'État de droit chez soi ? C'est le problème de la Chine. Et c'est le nôtre, si l'épidémie devient pandémie.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 17/02/2020)

 

Copyright : Philip FONG / AFP

 

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