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Coronavirus : "L'âge de la colère" est devant nous

BLOG - 25 Mai 2020

La propagation de l'épidémie a fait naître la peur dans nos sociétés, devenues si vulnérables face au virus. Mais l'autre sentiment qui pourrait prendre le pas est celui de la colère des citoyens estime Dominique Moïsi. Une colère d'autant plus toxique pour la collectivité qu'elle puise dans des ressentiments déjà anciens, nourris par un sentiment d'inégalité de destins.

Le petit royaume du Bhoutan, enclavé entre la Chine, l'Inde et le Népal, n'est pas seulement un haut lieu (dans tous les sens du terme) du tourisme. C'est aussi le pays du BNB (le bonheur national brut), notion hautement plus sophistiquée et moderne, selon ses auteurs, que ne peut l'être, l'infiniment plus "banal", PNB (le produit national brut).

Alors que sonne Le tocsin du chômage - pour reprendre le titre d'une chronique récente de Jean-Marc Vittori - ne devrait-on pas créer un troisième indice : celui de CNB (la colère nationale brute) ? Pourquoi ne mesurerait-on pas les mouvements de l'âme humaine, comme on le fait des entrailles de la Terre, à partir d'une échelle de Richter des émotions ? "Nous sommes à 7 sur l'échelle de la colère, il faut réagir avant qu'il ne soit tard", pourrait ainsi dire un disciple de Cavour pour qui "les réformes faites à temps affaiblissent l'esprit révolutionnaire".

La peur et l'humiliation

The Age of Anger ("L'Âge de la Colère") - pour reprendre le titre d'un livre publié en 2017 par Pankaj Mishra, essayiste indien vivant à Londres - est devant nous. La colère n'affecte plus seulement les peuples du Sud. Elle est devenue universelle. Elle englobe tous ceux qui ont l'impression de ne plus "être dans la course", sinon de ne l'avoir jamais été.

Le pic de l'épidémie de coronavirus est peut-être - à moins d'une deuxième vague brutale et toujours possible - derrière nous sur le plan sanitaire (au moins dans la majorité des pays affectés). À l'inverse, le pic de la colère, sur les plans, tant social, économique que politique est très probablement devant nous. Et certains pays, comme la France, sont plus vulnérables que d'autres.

Plus le pouvoir est centralisé, et incarné en une seule personne, plus il est fragile.

Plus le pouvoir est centralisé, et incarné en une seule personne, plus il est fragile. Plus la défiance à l'égard de l'État et de ceux qui l'incarnent, se nourrit d'expériences antérieures perçues comme négatives, plus la peur et l'humiliation peuvent déboucher sur la colère.

À l'heure du coronavirus, le premier indicateur de la colère est le produit du sentiment d'inégalité devant le risque d'infection. La vulnérabilité des personnes les plus âgées est acceptée comme un fait, pour autant qu'elle n'apparaisse pas comme la traduction d'un darwinisme social où le "malheur aux vieux" remplacerait le Vae Victis (Malheur aux vaincus) des Romains. La colère explose par contre quand les plus exposés s'entendent dire, par des personnes qui le sont moins et occupent des positions de responsabilité, que la protection qu'ils exigent n'est pas nécessaire et peut même s'avérer plus dangereuse qu'utile. Le soupçon de mensonge, s'ajoute alors à celui d'incompétence. "La querelle des masques" en France est l'illustration la plus parfaite de ce phénomène. Comment des "cols blancs", souvent protégés par le télétravail, osent-ils dire à des "cols bleus" qui peuvent être des "blouses blanches" et qui sont en première ligne que leurs peurs sont exagérées ? Certes "des puissants et des nantis" sont morts du Covid-19, mais cela ne suffit pas à créer un sentiment de justice.

Sentiment d'inégalité de destins

Demander aux citoyens de "travailler plus" compte tenu des circonstances exceptionnelles que nous traversons, n'est pas en soi choquant. En 1998 alors que l'Asie faisait face à une grave crise économique et financière, la réponse d'un pays comme la Corée du Sud avait été de travailler beaucoup plus (précisément au moment où la France s'engageait dans la voie des 35 heures). Mais comment demander à certains des efforts supplémentaires alors que la confiance fait défaut et que n'existe pas un sentiment d'égalité devant les efforts à accomplir ? Comment en appeler à la responsabilité collective, si le sentiment d'inégalité de destins est trop fort et celui de solidarité trop faible ? Ceci est encore plus vrai, quand la colère des citoyens précède l'épidémie.

Le deuxième indicateur de la colère pourrait de fait se décliner autour du concept d'accumulation. Les colères, tout comme les peurs, s'additionnent les unes aux autres. La colère d'aujourd'hui devant la montée des souffrances rouvre les cicatrices des colères d'hier. Lorsque l'on est déjà partagé entre la peur et l'humiliation, il est si facile de basculer dans la colère.

Bien sûr le bonheur - si cher au Bhoutan - contrairement à la colère, ne s'explique pas toujours. Il est souvent le produit d'une disposition naturelle, d'une aptitude personnelle, même s'il est plus facile d'être heureux quand on est riche et en bonne santé. La colère non seulement s'explique, mais elle se trouve des responsables, sinon des boucs émissaires. Comme le virus lui-même elle cherche à "s'accrocher" et certains dirigeants politiques sont plus vulnérables que d'autres. Ce n'est même pas une question de visibilité ou de flamboyance.

Comment demander à certains des efforts supplémentaires alors que la confiance fait défaut et que n'existe pas un sentiment d'égalité devant les efforts à accomplir ?

La comparaison entre la France et la Grande-Bretagne est de ce point de vue particulièrement intéressante. Les Britanniques peuvent dans leur majorité trouver Boris Johnson "incompétent" dans sa gestion de la crise sanitaire. Ils continuent à le trouver "sympathique". Son combat personnel contre le virus ne fournit qu'une explication partielle à ce phénomène. C'est sans doute profondément injuste mais c'est un fait. Il n'y a pas d'objectivité en matière de colère.

Solidarité entre les citoyens

La crise du coronavirus s'est ouverte dans la peur. Celle-ci se poursuivra tant qu'il n'existera pas de vaccin (si l'on en trouve un). Mais la colère est en train de prendre le relais de la peur. Elle a même trouvé un visage en France, celui improbable du footballeur devenu acteur, Eric Cantona. Dans une mini-série à succès diffusée récemment sur Arte - "Dérapages" - l'ancienne star du football anglais, dans le rôle d'un cadre au chômage depuis six ans, est la colère faite homme. Si le taux de chômage explose en France dans les mois qui viennent il risque d'y avoir beaucoup d'Eric Cantona.

La France n'a pas seulement besoin - comme les États-Unis dans les années 1930 - d'un New Deal. Les seules digues face à la colère sont des preuves tangibles de solidarité entre citoyens.

 

Copyright : Christophe SIMON / AFP

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 25/05/2020)

 

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