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Conférence internationale sur la Libye à l’Elysée – l’initiative française était-elle justifiée ?

BLOG - 31 Mai 2018

La rencontre internationale qui s’est tenue à l’Élysée le 29 mai, gérée de main de maître par le président Macron, a tout ou à peu près tout d’un "coup diplomatique" réussi.

Ce succès résulte de la combinaison de trois avancées qui, au départ, n’avaient rien d’évidentes. En premier lieu, les quatre têtes d’affiche principales du théâtre politique libyen – le Premier ministre Fayez al-Sarraj, le maréchal Khalifa Haftar et les présidents des deux assemblées parlementaires rivales – ont accepté de participer à une rencontre commune. M. Fayez al-Sarraj et le maréchal Haftar ne s’étaient pas revus depuis leur rencontre bilatérale, organisée là aussi par la France, en mai 2017 à La Celle-Saint-Cloud. En second lieu, six organisations internationales et une quinzaine de pays – les membres permanents du Conseil de sécurité mais aussi l’Italie, le Qatar, la Turquie, l’Égypte, l’Algérie et d’autres – qui soutiennent différents camps ou différentes factions, étaient également présents au rendez-vous. Mettre autour de la table autant de représentants d’intérêts aussi divergents demandait de la part de la diplomatie française un certain savoir-faire.

Enfin, la réunion s’est achevée sur l’adoption d’un texte ambitieux – une feuille de route – comportant un échéancier précis, avec notamment des élections générales le 10 décembre 2018 précédées de l’adoption en septembre d’un cadre constitutionnel. Cette adoption a pris la forme non d’une signature au bas d’un parchemin mais d’un engagement oral des dirigeants libyens concurrents – en réponse à la question de M. Macron lors de la conférence de presse finale.

"Les protagonistes réunis à Paris par M. Macron, à supposer qu’ils veuillent vraiment mettre en œuvre le programme agréé le 29 mai, sont-ils les acteurs vraiment décisifs sur le terrain ?"

C’est ici bien sûr que commencent, selon beaucoup d’observateurs, les limites de l’exercice.

  • Une première série de critiques a trait au réalisme du calendrier annoncé. Dans un pays aussi fragmenté que la Libye, encore en proie à une insécurité structurelle (rôle des milices, présence djihadiste, armée non officielle d’Haftar, attentats sanglants, trafics en tout genre), il paraît douteux que des élections crédibles puissent se tenir dans un délai aussi rapproché. La question se pose d’autant plus que, selon le texte même adopté à l’Élysée, tout un ensemble de mesures devra être pris d’ici là, qui s’apparente dans le contexte libyen aux travaux d’Hercule : reconstitution d’une armée nationale, unification de la monnaie, lois diverses à faire avaliser par les deux assemblées ennemies, sans compter la base constitutionnelle à élaborer, dont la nature suscite d’ailleurs des divergences d’interprétation.

    Ce scepticisme est partagé par certains des États – dont les États-Unis – qui ont joué le rôle du chœur antique dans la réunion de l’Élysée. On ne peut exclure que, chez certains d’entre eux, une certaine jalousie à l’égard de l’activisme de la France colore leur jugement.
     
  • Une autre ligne de critique porte sur le "casting" de la rencontre de l’Élysée mais va en réalité au-delà. Les protagonistes réunis à Paris par M. Macron, à supposer qu’ils veuillent vraiment mettre en œuvre le programme agréé le 29 mai, sont-ils les acteurs vraiment décisifs sur le terrain ? S’ils sont venus se retrouver sous les ors de l’Élysée, n’est-ce pas précisément parce que, démonétisés dans leur propre pays, ils se raccrochent à une forme d’existence internationale ? Et voient dans un processus électoral accéléré une façon de sauver leur carrière politique ? N’aurait-il pas été plus utile, par exemple, d’avoir autour de la table les milices de Misrata ? Dans le prolongement de cette interrogation, de bons connaisseurs du terrain mettent en garde sur le fait qu’en mettant en avant à nouveau des processus politiques – lois, constitution, élections –  la communauté internationale risque de saper les efforts déployés depuis plusieurs mois au niveau de la société, tels que le processus dit de "la conférence nationale", articulé autour d’une quarantaine de "rencontres citoyennes" sous l’égide d’une ONG spécialisée dans la médiation, le centre pour le Dialogue Humanitaire (HD). Un autre exemple de ce type de démarche a trait aux rencontres officieuses organisées au Caire entre officiers d’unités militaires appartenant à des camps opposés.

    On touche là sans doute une particularité du conflit libyen. Celui-ci est devenu un laboratoire pour une autre forme d’action, compte tenu des limites évidentes de l’intervention des États pour régler la crise. Une "approche par le bas" (bottom-up approach) est développée par des ONGs incontestablement compétentes et respectables. Or, quand on lit le rapport publié juste avant la rencontre de Paris par l’International Crisis Group ou même l’article du Monde du 29 mai dernier, on a l’impression d’un choc culturel entre deux méthodes, les Français étant soupçonnés d’en rester aux techniques de la diplomatie classique d’autrefois.
     
  • Troisième série de critiques enfin, mêlée aux deux autres : l’expérience onusienne de la gestion des crises montre qu’il est très rare que des élections régulières permettent de rétablir la paix civile. Que l’on songe aux nombreuses élections et référendums en Afghanistan et en Irak. La France, en imposant cette idée comme clef de la sortie de crise en Libye, se situerait uniquement dans le "coup diplomatique", sans craindre de faire de l’ombre de surcroît à la médiation onusienne.

"Si la rencontre de l’Élysée a pu avoir lieu, c’est bien que la situation sur le terrain appelait dans la conjoncture actuelle – du fait sans doute d’une combinaison de facteurs de dégradation et de progrès – une initiative de relance d’un processus politique"

Disons-le sans ambiguïté : une partie de ces critiques mérite d’être considérée mais il n’en reste pas moins que l’initiative française était parfaitement justifiée. Si la rencontre de l’Élysée a pu avoir lieu, c’est bien que la situation sur le terrain appelait dans la conjoncture actuelle – du fait sans doute d’une combinaison de facteurs de dégradation et de progrès – une initiative de relance d’un processus politique. En outre, la diplomatie française a travaillé en parfaite intelligence avec le représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies pour la Libye, Ghassan Salamé. L’agenda que les Français ont défendu à l’occasion de la rencontre de l’Élysée était celui que Ghassan Salamé avait lui-même exposé devant le Conseil de sécurité des Nations unies le 21 mars. Le représentant spécial des Nations unies faisait un double constat : les processus qu’il avait tenté de mettre en œuvre (la révision de l’Accord politique libyen) avaient échoué ; la population libyenne, par de multiples canaux (y compris l’inscription sur les listes électorales) marquait sa volonté d’aller vite à des élections. On ajoutera qu’il n’est certainement pas impossible d’assurer une complémentarité entre l’action en profondeur des ONGs auprès de la société ou des groupes divers parties au conflit et l’action plus institutionnelle qu’il appartient aux États et à la communauté internationale de soutenir.

La nouvelle initiative de la France sur le dossier libyen conduira-t-elle à une percée décisive ? Ce serait hasardeux de l’assurer, mais elle représente une contribution utile à un effort de règlement qui doit se poursuivre sans relâche.

 

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