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Comment Biden veut sortir l'Amérique de son isolement

ARTICLES - 15 Février 2021

Joe Biden a pris le contrepied de son prédécesseur dans bien des domaines, notamment sur les accents les plus isolationnistes de Donald Trump vis-à-vis du reste du monde. L'actuel locataire de la Maison-Blanche veut remettre l'Amérique au centre de l'échiquier mondial, mais il ne peut ignorer les réflexes protectionnistes profonds d'une majorité de la population américaine.

À la Maison-Blanche, le portrait de Thomas Jefferson (troisième président des États-Unis de 1801 à 1809) a été "promu" et remplace désormais dans une position prééminente, tout près du bureau ovale, celui d'Andrew Jackson (septième président de 1829 à 1837). Il s'agit d'un choix hautement symbolique. Dans son discours d'investiture, Joe Biden reprenait une phrase célèbre de Jefferson : "Nous guiderons (le monde), pas par l'exemple de notre pouvoir, mais par le pouvoir de notre exemple".

Contrairement à son prédécesseur qui flirtait avec les populismes et se voyait comme l'héritier d'Andrew Jackson, Joe Biden revendique spécifiquement l'héritage de Thomas Jefferson. Il ne s'agit pas seulement pour lui de prendre le contre-pied de Trump. En mettant en avant la cause de la démocratie, en retrouvant le discours des droits de l'homme, abandonné par Trump, Joe Biden entend renforcer le soft et le hard power de l'Amérique.

Démocratie et universalisme

Dans son esprit, éthique et calculs géopolitiques vont de pair. Qu'il s'agisse de la dénonciation de la junte militaire qui vient de confisquer le pouvoir en Birmanie, ou des critiques à l'encontre de la Chine, pour son traitement de la minorité Ouïgour, Joe Biden ne mâche pas ses mots. ll intervient de même "dans les affaires intérieures" de la Russie en demandant la libération immédiate de Navalny.

[Biden] veut remettre l'Amérique au centre de l'échiquier mondial, mais il ne peut ignorer les réflexes protectionnistes profonds d'une majorité de la population américaine.

En revenant dans la Commission des Nations-Unies sur les Droits de l'Homme, l'Amérique de Biden ne donne pas un blanc-seing à une institution comportant des membres aussi peu respectueux des Droits de l'Homme que la Russie, le Venezuela, la Chine, sans oublier l'Erythrée, la Mauritanie ou le Pakistan. Il s'agit de souligner l'importance "potentielle" d'une institution dont la mission est de mettre en lumière les agissements criminels les plus condamnables en matière de Droits de l'Homme. Certes, il ne faut pas se faire trop d'illusions. Cette Commission est une parfaite illustration du fossé qui existe entre la noblesse des objectifs et l'insigne faiblesse des réalisations.

Est-ce à dire que l'on peut désormais, à l'heure de Biden, parler de "moment Jeffersonien" de l'Amérique, comme on parlait sous Trump de "moment Jacksonien" ? L'insistance sur la démocratie et l'universalisme seraient-elles en train de se substituer à un mélange explosif de nationalisme, d'unilatéralisme et de populisme ?

Restaurer l'image de l'Amérique

Le raccourci est séduisant, contient une part de vérité, mais est par trop réducteur. Joe Biden a d'autres modèles que Jefferson : deux en particulier : Woodrow Wilson et Franklin D. Roosevelt. Il y a du Wilsonisme chez Biden. Ce n'est certes pas le "wilsonisme musclé" de George W. Bush. Les guerres malheureuses d'Afghanistan et d'Irak sont passées par là. Il n'y a pas d'appétit pour de nouvelles aventures militaires dans la population américaine. L'Amérique a changé et le monde aussi. Nous ne sommes plus au lendemain du Onze Septembre 2001, mais du 6 Janvier 2021. La priorité de l'Amérique n'est plus de prendre une revanche sur le monde, mais de se réconcilier avec elle-même. Une priorité d'autant plus nécessaire qu'au cours des vingt dernières années, la puissance chinoise s'est développée de manière exponentielle, favorisée dernièrement par la rencontre dans le temps entre le Président le plus "inadéquat" de l'histoire des États-Unis et le virus le plus meurtrier depuis la grippe espagnole. Dans ce nouveau contexte américain et mondial, le "Wilsonisme" de Joe Biden ne peut être que plus humble et plus modeste. Tout comme Madeleine Albright, qui fut la deuxième Secrétaire d'État de Bill Clinton, de 1997 à 2001, Joe Biden tend à considérer l'Amérique comme une "puissance indispensable" même s'il ne l'exprimerait pas avec autant d'assurance.

Il existe aussi un malentendu à dissiper. Ce n'est pas parce qu'il fut le vice-président de Barack Obama, que Joe Biden sera un "Obama 3". Le nouveau Président des États-Unis n'entend pas répondre aux excès interventionnistes de George W. Bush, mais aux excès isolationnistes, unilatéralistes et populistes de Donald Trump. Et même si, comme Obama, il entend donner la priorité à l'agenda intérieur, il sait qu'après quatre années de Donald Trump, il doit aussi, sinon avant tout, restaurer l'image de l'Amérique dans le monde.

L'Amérique a changé et le monde aussi. Nous ne sommes plus au lendemain du Onze Septembre 2001, mais du 6 Janvier 2021.

Un président "transformateur"

Mais comment concilier internationalisme et instinct multilatéraliste avec les réflexes protectionnistes d'une majorité de la population américaine ? Washington peut-il tout à la fois mettre l'accent sur le retour de l'universalisme et inviter ses citoyens à "acheter américain" ? Comment concilier ce calcul protectionniste de politique intérieure avec l'ambition de rester dans l'histoire comme un président "transformateur" : comme l'ont été en leurs temps F.D.R. (Franklin D. Roosevelt) ou Abraham Lincoln ? Ce sera un des dilemmes de Biden.

À l'heure du Covid-19 - qui a déjà fait en Amérique, plus de victimes que la deuxième guerre mondiale - et de ses conséquences désastreuses sur l'économie et la société américaine, Joe Biden ne peut que se lancer dans un nouveau New Deal à la Franklin D. Roosevelt. Certes, maîtriser la pandémie et relancer l'économie ne suffiront pas à surmonter les divisions profondes qui existent entre Américains et à réconcilier l'Amérique avec elle-même. Mais sans des progrès significatifs dans ces deux domaines, rien ne sera possible.

"En ce moment nous ne guidons plus le monde, nous nous en retirons", disait dans un entretien, quelques mois avant sa disparition à l'âge de 100 ans, l'un des plus grands serviteurs de l'État américain au vingtième siècle : George P. Shultz. Ce processus de retrait de l'Amérique du monde qu'il dénonce, est-il irrésistible et se poursuivra-t-il sous Biden, comme ce fut le cas sous Obama et Trump ? C'est "la" grande question. De Beijing, à Moscou, en passant sans doute par Téhéran et Ankara, on semble en être convaincu. S'agit-il d'un vœu, qui est tout sauf pieux, d'une vision historique fondée, ou d'une dangereuse illusion ? Un lion fatigué, distrait et même un peu assoupi n'en reste pas moins un lion. C'est à ses périls qu'on prend le risque de le réveiller en poussant à l'excès ses ambitions. Biden s'est "réveillé". L'Amérique peut en faire de même.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 14/02/2021).

Copyright : MANDEL NGAN / AFP

 

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