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China Trends #7 - Des débats en peau de chagrin

ARTICLES - 26 Octobre 2020

Ce numéro de China Trends est parti d’une interrogation : quels enjeux politiques font encore l’objet de débats dans les médias de la Chine d’aujourd’hui ? Notre talentueuse rédactrice en chef a regardé dans différentes directions pour trouver ces débats et par conséquent ce numéro couvre trois sujets différents. D’abord, la "double circulation" de l’économie chinoise, un débat important mais souvent abscons sur l'équilibre entre une économie tournée vers l'extérieur d’une part et une réorientation plus endogène d’autre part. Ensuite, l'innovation, un mot qui a plus que jamais le vent en poupe en Chine. Il entraîne des débats sur les obstacles pour atteindre les objectifs ambitieux du pays en matière de percées technologiques et d’applications industrielles et scientifiques. Le troisième thème, lui, est bien politique et il concerne la vie du Parti communiste : il s’agit des individus ou factions "à deux visages". De manière peut-être très révélatrice, le terme porte en lui un avertissement lourd contre le fait de mettre en doute, de minimiser ou d’enfreindre en privé le dogme officiel et les normes comportementales : les "individus à deux visages" sont maintenant les cibles directes de campagnes, de slogans et de mises en accusation politico-judiciaires. La montée de ce type d’accusation est une démonstration parfaite des limites et des dangers inhérents à tout débat qui puisse être interprété comme une remise en cause de la ligne du Parti, du Centre et de son "noyau" (核心) — le dirigeant suprême (领袖) Xi Jinping.

La science politique occidentale y a surtout vu une "bureaucratie fragmentée", dans laquelle les niveaux locaux et les silos sectoriels n’obéissaient pas toujours aux autorités centrales

Quel équilibre entre la survivance de débats ayant trait à des questions de gouvernance économique et ce qui devient une attaque totale contre la dissidence cachée, les doutes ou le non-respect des règles ? Le Parti communiste chinois (PCC) d'avant 1949 et la Chine maoïste ont connu tous deux des débats de ligne qui se transformaient souvent en "luttes de ligne" (路线斗争) : l'histoire officielle du PCC d'avant 1966, qui n'est plus réimprimée, répertoriait neuf événements de ce type. Certes, le rouge devait toujours l’emporter, et les perdants étaient purgés, comme lors de la Révolution culturelle et à nouveau à la fin de celle-ci.

Mais les décennies de réforme — de 1978 à 1989, avec une résurrection partielle après 1992, et une paralysie progressive avant 2012 — foisonnaient de révélations sur le passé, de discussions et de doutes quant aux politiques menées, et de confrontations publiques éloquentes entre différents "modèles". La science politique occidentale y a surtout vu une "bureaucratie fragmentée", dans laquelle les niveaux locaux et les silos sectoriels n’obéissaient pas toujours aux autorités centrales — c’est là une caractéristique traditionnelle de l'État chinois. 

Mais il y avait aussi une forme de vie politique, étrangement facilitée par le fait que Mao Zedong avait laissé des luttes intestines s’épanouir au sein de sa propre bureaucratie. Après lui, il y eut des réformateurs et des conservateurs au Centre, des libéraux et des partisans d’une ligne dure, et des populistes de plus en plus nostalgiques de l'égalitarisme maoïste, livrant combat contre les mondialistes et le "gratin d’en haut" ("the top crowders") — pour reprendre l’expression un jour utilisée par le Singapourien Lee Kuan-yew à propos du cercle de ces Chinois influents gravitant autour du PCC. Presque tout ceci a disparu aujourd'hui, à l'exception de quelques sous-entendus ou inférences implicites. Il n’est par exemple pas difficile d’apercevoir que ceux qui voient dans une éducation conformiste et dans la paralysie bureaucratique des freins à l'innovation, sont aussi ceux qui recommandent de préserver les sources étrangères d'innovation. Dans le débat sur l'économie à "double circulation", on trouvera fascinant qu’un même homme, passé d’économiste à haut responsable entre 1987 et 2020, ait défendu la "circulation internationale" à l'apogée de la réforme et de l'ouverture de la Chine et prône aujourd'hui la "circulation intérieure". Certains diraient qu'il y a là une continuité — ou que les temps ont changé, et les politiques avec eux. 

Peut-être le contexte de cet automne, avec l’ouverture du Cinquième Plénum du PCC le 26 octobre, aidera-t-il à déterminer de quel côté de la balance penchera l’équilibre entre réforme et ouverture d'une part, et autoritarisme et centralisation d’autre part. 

Pour le PCC, 2020 est, tant sur le plan national qu'international, une année couronnée de succès. Après un échec initial, la Chine a su riposter et enrayer le Covid-19 plus efficacement qu’aucun autre État, à l'exception peut-être de Taiwan. Elle est déjà en train de distribuer des centaines de milliers de vaccins à titre "d'essai" - ce qui remplacera bientôt la "diplomatie des masques" comme atout clé à l’international. Peu importe que la culture anthropologique compte autant que les mesures politiques pour expliquer le succès de la Chine et de l'Asie orientale dans la lutte contre le virus — et l'échec relatif de l'Occident jusqu'à présent. Peu importe que les procédures de ces vaccinations expérimentales ne respectent probablement pas les normes de sécurité. Tout ceci suscite un soutien de la population chinoise. 

Sur cette base, la reprise de l’économie chinoise se fait à un rythme supérieur à celui de n’importe lequel de ses concurrents, et avec une particularité : la Chine n'a PAS soutenu sa demande intérieure avec un assouplissement quantitatif, contrairement aux banques centrales des autres pays. Elle a plutôt mis à profit l'écart entre la demande en hausse de consommation de ses partenaires (précisément en raison de l'assouplissement quantitatif pratiqué ailleurs) et leurs propres capacités de production (réduites par la crise sanitaire) pour fonder sa propre reprise... en premier lieu sur les exportations. 

Plus que jamais, Xi Jinping s’efforce de muscler le Parti, son "Centre" (中央)et son propre "noyau" de direction, affirmant ainsi la puissance de la Chine à l'international. 

Dit autrement, la Chine a nourri sa propre reprise avec les efforts de soutien de la demande que ses principaux partenaires ont consentis. La balance commerciale de la Chine et son compte courant ont renoué avec des niveaux d’excédent record, et ce en dépit de l'exportation de capitaux par les institutions para-étatiques au cours de l’été. Là encore, on peut certes chicaner : la demande extérieure pourrait faiblir, il existait déjà en Chine une bulle de crédit, les entreprises publiques ont reçu beaucoup plus de soutien que les PME... et c’est là un raisonnement juste, car la population à bas salaires et les travailleurs migrants ne se portent pas aussi bien que le pays dans son ensemble, et le chômage constitue une préoccupation croissante. 

Mais pour le moment, c'est une victoire pour Xi Jinping. De plus, le climat politique dans lequel baignent aujourd’hui les démocraties, à commencer par les États-Unis et leur campagne présidentielle, n'est pas susceptible de faire douter les dirigeants chinois, ou leur public captif, de l’accélération du déclin de l’Occident. C'est la deuxième fois, après 2007-2008, qu’ils peuvent faire cette interprétation. 

Les choix politiques semblent en découler naturellement. Plus que jamais, Xi Jinping s’efforce de muscler le Parti, son "Centre" (中央)et son propre "noyau" de direction, affirmant ainsi la puissance de la Chine à l'international. Les signes sont partout. Un nouveau règlement du PCC exige l'adhésion loyale de tout citoyen aux idées et décisions du Parti. Il confère explicitement au Centre le pouvoir d’être à l’initiative des politiques et désigne nommément Xi Jinping en tant que chef suprême (d'après la Constitution nationale et celle du Parti). La présence du Parti dans les entreprises privées s'étend désormais à la surveillance de leur gestion. L'étude de la pensée de Xi Jinping s'étend désormais aux moindres recoins de la vie publique chinoise. 

Tous les collègues — ou collaborateurs ? — de Xi Jinping n’ont pas encore personnellement endossé le rôle de la "Pensée Xi Jinping" au centre du PCC. Lors d’une récente visite à Shenzhen, Xi Jinping a reconnu le rôle de Deng Xiaoping dans la montée en puissance économique de la région, tandis que lors d'une visite précédente, il avait fait plus grand étalage du rôle de son propre père dans la création de la zone économique spéciale. Il convient de continuer à observer ces nuances, mais elles relèvent sans doute d’une tactique politique fidèle à la formule "un pas en arrière, deux pas en avant". Une campagne de rectification est en effet en cours au sein de tous les organes de sécurité. Après la Police armée du peuple, les forces de sécurité publique ont été placées directement sous le contrôle du Parti. Le 14ème Plan quinquennal renforcera sans aucun doute la "circulation intérieure" comme l’ancien slogan d' "autosuffisance" (自力更生). Une question intéressante reste de savoir dans quelle mesure le Plan cherchera à y refléter la promesse formulée à l’international par Xi Jinping d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2060, pour laquelle un renversement immédiat du cours actuel des choses serait, sinon suffisant, du moins nécessaire. 

Est-ce en raison des craintes propres à tout dirigeant autoritaire vis-à-vis des menaces pesant sur sa propre légitimité ? Ou au contraire parce Xi Jinping a une confiance prodigieuse dans sa propre vision ? En tous cas, la tendance vers un pouvoir d'acier détenu par un seul homme, exigeant une loyauté totale de la part de chaque citoyen, s'accélère. À ce stade, les éléments de débat auxquels nous avons accès portent seulement sur les moyens techniques permettant d’atteindre des objectifs politiques et nationaux, que personne par contre n’est invité à remettre en question. 

 

 

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