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Brexit : sortons de l'illusion d'un "bon accord"

BLOG - 18 Janvier 2021

On a eu raison de se réjouir d'un accord entre Britanniques et Européens qui a évité le chaos d'un "no deal". Mais de là à parler de succès, il y a un pas à ne surtout pas franchir, écrit Dominique Moïsi. Avec le temps, le coût économique ira grandissant pour la Grande-Bretagne. Et avec le départ du Royaume-Uni, l'Europe a perdu la "mère des démocraties".

Contrairement à la présence de Donald Trump à la Maison-Blanche, le Brexit est là pour durer. Il faut donc nous résigner à vivre avec. Et reconnaître aussi que l'accord - produit de la rencontre entre le talent des négociateurs et la gravité de l'épidémie - est la moins mauvaise solution pour les deux parties. Comment, en effet, ne pas trouver un compromis sur la pêche à l'heure où le Covid se développe de manière exponentielle et risque même, dans sa "variante anglaise", d'échapper à tout contrôle ? Que signifie retrouver sa liberté et sa souveraineté quand "le mal court" et ne connaît ni frontières ni limites sauf, demain on l'espère, celles du vaccin ?

C'est tout le paradoxe des semaines que nous venons de vivre. Le Covid a rendu possible et plus que jamais nécessaire un compromis entre Européens et Britanniques sur le Brexit et sur la conduite à mener face à l'épidémie entre Européens eux-mêmes. L'absence de Londres n'a-t-elle pas facilité le rapprochement entre Paris, Berlin et ces "capitales du Nord", qui dans leur désir de frugalité budgétaire ne pouvaient plus compter sur le soutien du Royaume-Uni ? L'Allemagne pouvait se rapprocher de la France et accepter un endettement européen contraire à ses principes et à sa culture. À l'heure du Covid y avait-il d'autre choix ?

Le Covid a rendu possible et plus que jamais nécessaire un compromis entre Européens et Britanniques sur le Brexit et sur la conduite à mener face à l'épidémie entre Européens eux-mêmes.

Tout se passe comme si la Grande-Bretagne avait par son départ entraîné un jeu de chaises musicales sur l'échiquier européen. C'est au moment où la France semble se déplacer toujours davantage vers la Méditerranée, sinon, pour certains de ses critiques, devenir elle-même un "pays du Sud", que l'Allemagne adopte des positions moins rigoureuses, sinon plus "centristes" au sens économique et géographique du terme. Une Allemagne plus centriste, qui garde, à la veille du départ d'Angela Merkel, sa position toujours plus centrale au sein de l'Union.

La voie de l'émotion

Cette évolution à court terme, qui peut donner aux différents protagonistes du Brexit l'illusion du succès et d'un processus gagnant-gagnant, ne saurait masquer la réalité. C'est l'inverse qui s'est produit. Pour la Grande-Bretagne, le pire - un départ sans accord - a certes été évité. De la même manière, l'Union européenne a réussi à maintenir jusqu'au bout, et en dépit des efforts de la diplomatie britannique, la cohésion entre ses membres. Mais, avec le temps, le coût économique ira grandissant pour une Grande-Bretagne qui a préféré la voie de l'émotion à celle de la raison.

Il faut le rappeler : l'économie de la Grande-Bretagne représente 20 % de celle de l'Union. En 2019, 46 % des exportations de marchandises britanniques sont parties vers le continent. Dans le sens inverse, les exportations de l'Union vers le Royaume-Uni ne constituaient que 15 %. Martin Wolf, commentateur économique renommé du Financial Times, compare la situation de la Grande-Bretagne par rapport à l'Union à celle du Canada face aux États-Unis. Avec une interrogation : la Grande-Bretagne pourrait-elle devenir pour une partie de la droite en Europe ce qu'est le Canada pour une partie de la gauche aux États-Unis : un modèle, de libéralisme économique pour les Britanniques, d'humanité pour les Canadiens ?

L'Europe kidnappée

Sur un plan strictement politique, l'Union européenne a perdu avec le Royaume-Uni (pour combien de temps encore, si l'Ecosse prend son indépendance et si l'Irlande du Nord rejoint l'Irlande ?) la "mère des démocraties".

Piètre consolation, elle garde avec la Hongrie de Viktor Orbán le "père des démocraties illibérales"… Certes, la démocratie parlementaire à l'anglaise a cessé de briller de tous ses feux, et ce, depuis de nombreuses années. Certes, aussi, la Hongrie survivra à l'expérience Orbán. Mais l'essentiel demeure. Au moins en ce qui concerne la culture politique, les pays fondateurs de l'Union ont beaucoup plus en commun avec l'Angleterre qu'avec ce qu'est devenue l'Europe centrale.

Avec le temps, le coût économique ira grandissant pour une Grande-Bretagne qui a préféré la voie de l'émotion à celle de la raison.

L'évolution de l'"Europe kidnappée" - pour reprendre la belle formule de Milan Kundera -, depuis qu'elle a rejoint l'Union en 2004 et plus encore depuis près d'une décennie, constitue une cause légitime d'inquiétude pour le reste des pays membres.

Il faut comme le répète Bruno Le Maire faire preuve de vigilance à l'égard de Londres. Son départ de l'Union ne saurait servir de modèle à d'autres pays membres. Mais il convient de garder également une relation aussi étroite que possible avec la Grande-Bretagne. Les Anglais nous disent qu'ils n'ont pas cessé de se sentir européens même après avoir quitté l'Union. Prenons-les au mot. "Messieurs les Anglais, tirez les premiers !" La formule célèbre de la bataille de Fontenoy en 1745 peut s'appliquer dans un autre contexte. Il ne s'agit plus d'échanger des tirs de fusils, mais des gestes de confiance, après et en dépit du divorce.

Il convient de garder également une relation aussi étroite que possible avec la Grande-Bretagne.

Les Britanniques doivent nous faire la démonstration qu'ils demeurent des Européens : et ce de la coopération bilatérale privilégiée en matière de sécurité et de défense avec la France aux choix d'orientations politiques et économiques compatibles avec celles de l'Union. 

À l'heure où la Chine de Xi Jinping durcit ses pressions sur les démocrates de Hong Kong, à l'heure du terrorisme islamique et du durcissement des positions de la Russie et de la Turquie, les pays de l'Union et la Grande-Bretagne se trouvent plus que jamais "dans le même camp", unis sur l'essentiel.

Nous aurons la Grande-Bretagne que l'on mérite

La Grande-Bretagne peut choisir de s'enfermer dans un isolement chauvin et sourcilleux, qui ferait d'elle une nation dont il serait facile de se passer.

Elle peut à l'inverse rester aux côtés de l'Europe comme un acteur qui compte. Il serait exagéré d'avancer que nous aurons la "Grande-Bretagne de nos mérites", comme on pouvait le dire de l'Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Cette comparaison contient pourtant une part de vérité. Les divorces apaisés peuvent - si les parties font preuve de vision et de responsabilité - produire des résultats positifs.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 18/01/2021).

Copyright : Aaron Chown / POOL / AFP

 

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