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Au-delà du Trianon. La place de l'histoire dans le discours politique de Viktor Orbán

BLOG - 3 Juin 2020

Signée le 4 juin 1920 au château de Versailles au lendemain de la Première Guerre mondiale, Le Traité de Trianon acte le démembrement de l'empire austro-hongrois. Depuis son accession au pouvoir, le premier Ministre Viktor Orbàn a réactivé le souvenir de cette "grande catastrophe", dans le but de dénoncer le Diktat imposé à la Hongrie par les puissances occidentales, mais également pour présenter le gouvernement hongrois en défenseur des magyars d’outre frontières (határon túli magyarok) ces minorités hongroises résidant en dehors du pays. À la veille du centenaire du Trianon que le gouvernement hongrois aurait voulu "grandiose et tragique" Stefano Bottoni nous expose la place de cet événement dans la rhétorique politique de Viktor Orbàn. 

Au lendemain de la crise du Covid-19, le 100ème anniversaire du traité du Trianon place le Premier ministre hongrois Viktor Orbán dans une situation difficile. Les grands rassemblements ne sont toujours pas autorisés et la crise économique met en péril l’idée de "nation renaissante", très présente dans les discours du Premier ministre. En début d'année, Viktor Orbán pouvait encore annoncer une croissance économique proche de 5 %, une septième année d'expansion et un taux d'emploi record... Quelques mois plus tard, la récession a bouleversé cette stratégie de communication. Le dirigeant hongrois semble désormais enclin à se débarrasser des commémorations du Trianon aussi habilement et aussi vite que possible. 

Mais qu’est-ce que Viktor Orbán peut exprimer pour commémorer la date symbolique du 4 juin ? Jouer la carte du nationalisme, en blâmant les grandes puissances ou les ennemis extérieurs et intérieurs de la Hongrie ? Ou montrer la voie de la rédemption nationale, en surmontant le traumatisme du Trianon ? 

Pourtant, la grande majorité des Hongrois n’a jamais ressenti le besoin de célébrer ce tournant majeur de l’histoire du pays. 

Comme l’historien Pál Hatos l’a récemment déclaré, "tout ce qu’il s’est passé avant 1918 est de l’histoire ancienne, et tout ce qu’il s’est passé depuis demeure avec nous". Après la Première Guerre mondiale, la Hongrie est devenue un État indépendant, pour la première fois depuis des siècles. Et pourtant, la grande majorité des Hongrois n’a jamais ressenti le besoin de célébrer ce tournant majeur de l’histoire du pays.

Au contraire, à l’instar de la bataille de Mohács en 1526 qui ouvre la voie à l’occupation ottomane de l’ancien royaume de Hongrie, le Trianon est perçu comme la grande catastrophe nationale, et ce, même lorsque le pays pliait sous le joug communiste. 

La Hongrie est devenue officiellement souveraine à l’issue d’une guerre perdue, après avoir expérimenté pendant un temps une forme de démocratie radicale, fait l’expérience tout aussi éphémère mais plus marquante du bolchévisme en 1919, après avoir vu se succéder un intermède chaotique marqué par la guerre civile et les interventions militaires étrangères, la contre-révolution conservatrice et le régime autoritaire dirigé par l'amiral Miklós Horthy. 

Quoique l’on puisse penser des exploits guerriers de la Hongrie et de la controverse grandissante autour de la question des nationalités pendant le premier conflit mondial, il y a peu de chance pour que les Hongrois reconnaissent un jour comme juste ce traité de paix. Celui-ci a en effet restreint aux deux tiers les territoires du pays et réduit des millions de citoyens de la monarchie austro-hongroise au rang de minorités de seconde zone dans les États nouvellement créés. 

Ainsi, comment parler du Traité de Trianon cent ans plus tard, et comment construire le récit national d’un siècle d’histoire que beaucoup considèrent comme un échec ? Au cours des dernières années, des experts hongrois - Balázs Ablonczy, Gábor Egry, Péter Csunderlik, Pál Hatos et Béla Bodó pour n'en citer que quelques-uns - ont produit des analyses historiques précises quant aux conditions sociales et culturelles qui ont rendu possible le Traité de Trianon. Cependant, la mémoire publique est moins influencée par les livres d’Histoire que par les émotions et les préjugés personnels. Viktor Orbán, à la fois nationaliste et pragmatique, sait jouer de ces deux tonalités. 

Dès son premier mandat entre 1998 et 2002, Orbán a tenté de surmonter le syndrome du Trianon en renforçant les liens culturels, économiques et juridiques entre l'État hongrois et les deux millions de citoyens appartenant aux minorités hongroises vivant à l’étranger. La "carte de légitimation hongroise" introduite en 2001 ainsi que la loi de naturalisation de 2010 visent toutes deux à stimuler une loyauté virtuelle de ces minorités envers la Hongrie.

La mémoire publique est moins influencée par les livres d’Histoire que par les émotions et les préjugés personnels. 

Ce tournant a été vivement critiqué et perçu comme une poursuite de la politique révisionniste de l'entre-deux-guerres ; mais cette revendication part d'un postulat erroné. Viktor Orbán n'a pas exploité la mémoire douloureuse du Trianon dans le but de "rendre à la Hongrie sa gloire d’antan", en cherchant à en redessiner les frontières. Au cours de la dernière décennie, il a permis, et même encouragé les accents pathétiques entourant la mémoire du Trianon, tout en empêchant le nationalisme revendicatif de devenir la politique officielle du pays. 

Au fond, Viktor Orbán se sert du passé pour souligner le rôle central de la Hongrie en Europe centrale et orientale dans une époque "post-libérale" de désillusion vis-à-vis de l'Occident. En cultivant ses bonnes relations avec les cercles économiques et politiques des pays voisins, Orbán ne se contente pas de contrebalancer sa propre rhétorique nationaliste : il élève son illibéralisme en modèle, pour apaiser les souvenirs du passé et ses relations avec les pays les plus proches. 

 

 

Copyright : Attila KISBENEDEK / AFP

 

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