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Après Djibouti : la naissance d’une Chine interventionniste ?

ARTICLES - 20 Janvier 2022

Après Djibouti, où sera la prochaine base militaire chinoise à l’étranger ? C’est avec cet article sur le rôle de la puissance militaire dans la défense des intérêts autres que les questions de souveraineté que se clôt notre série "La Chine en 2022 : l’armée au cœur des enjeux", rédigée par le directeur de notre programme Asie, Mathieu Duchâtel. 

Malgré le retrait américain, l’armée chinoise n’est pas en Afghanistan, à l’exception anecdotique de quelques forces spéciales qui protègent l’ambassade de Chine à Kaboul. Lors de la crise politique au Kazakhstan, un autre pays voisin clef pour la stabilité en Asie, la Chine a assisté en spectatrice au déploiement immédiat des troupes de l’Organisation du traité de sécurité collective. De même, elle reste en retrait de la guerre de Syrie malgré la présence, encore aujourd'hui, de combattants ouïghours dans la région d’Idlib. Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, l’a souligné récemment au sujet du Moyen-Orient : la Chine n’a pas l’intention de combler le "vide" que pourrait y laisser une présence américaine réduite, car "les peuples du Moyen-Orient doivent y être les maîtres, sans patriarcat extérieur".

Cette grande prudence chinoise dans les crises internationales récentes et le langage de la "non-ingérence" que manie Wang Yi, pour tout traditionnel qu’il soit, tranchent nettement avec la tonalité hargneuse de la diplomatie des loups combattants et avec les approches agressives de la Chine dans le détroit de Taiwan ou à la frontière avec l’Inde. La réalité objective, en ce début d’année 2022, est que l’Armée populaire de libération (APL) n’a de présence permanente qu’à Djibouti et au Tadjikistan. Le monde s’habitue certes à sa diplomatie navale et à sa participation à de nombreux exercices conjoints à l’international. La Chine reste aussi, en 2022, le principal pourvoyeur de troupes aux missions de l’ONU parmi les membres permanents du Conseil de sécurité, et le 9ème dans le monde. Mais dans l’ensemble, l’APL est en retrait des grandes crises de sécurité internationale, préférant concentrer ses forces sur l’Asie maritime et les vallées de l’Himalaya. 

C’est dans l’océan Pacifique qu’une "surprise stratégique" de la part de la Chine était la plus probable - sous la forme de l’installation d’une base militaire.

Faut-il alors croire le gouvernement américain lorsqu’il lance l’alerte sur l’exploration par la Chine de nouveaux sites pour ses futures bases à l’étranger ? Le rapport 2021 du Département de la défense au Congrès sur la puissance militaire chinoise révèle que l’Armée populaire de libération aurait envisagé l’installation de "facilités militaires" dans pas moins de quatorze pays : le Cambodge, le Myanmar, la Thaïlande, Singapour, l’Indonésie, le Pakistan, le Sri Lanka, les Émirats arabes unis, le Kenya, les Seychelles, la Tanzanie, la Namibie, l’Angola et le Tadjikistan - avec, pour certains d’entre eux, l’énonciation de propositions concrètes.

Plus récemment, Kurt Campbell, coordinateur Indo-Pacifique au Conseil de Sécurité nationale américain et artisan de l’accord AUKUS, a déclaré que c’est dans l’océan Pacifique qu’une "surprise stratégique" de la part de la Chine était la plus probable - sous la forme de l’installation d’une base militaire. Le Vanuatu et les Kiribati font en cela l’objet de rumeurs depuis 2018. Enfin, des informations classifiées du Pentagone, partagées en partie avec le Wall Street Journal, font état de discussions en cours entre la Chine et la Guinée équatoriale pour l’établissement d’une base navale à Bata, dans le contexte de graves incidents de piraterie dans le Golfe de Guinée.

L’établissement d’un réseau logistique international pour soutenir de futures opérations militaires est un objectif sur lequel l’APL ne communique pas officiellement mais qui transparaît à la lecture de sources chinoises. Cet objectif s’inscrit avec cohérence dans certaines décisions d’équipement prises par la Chine, qui soulignent son intention de projeter sa puissance militaire dans des opérations extérieures au-delà de l’Asie orientale. C’est le cas par exemple des investissements de la marine pour se doter de porte-avions, de la décision d’équiper l’armée de l’air d’avions de transport longue portée, ou du changement de format du corps d’infanterie de marine. Ces décisions signalent une volonté chinoise de se donner les capacités de défendre ses intérêts de sécurité en tout point du globe. Mais avec quel réseau logistique ? Plusieurs options sont aujourd’hui possibles, et il semble que s’il existe aujourd’hui une direction stratégique claire d’expansion internationale de l’empreinte militaire de la Chine, ses modalités précises seront plutôt définies en fonction des crises qu’elle aura à gérer.

Lorsqu’elle annonce, en novembre 2015, sa décision de construire à Djibouti sa première base navale hors de ses frontières, la Chine rompt avec une des traditions de sa politique étrangère longue de plusieurs décennies. Pour l’APL, le rejet du principe de bases militaires à l’étranger était un marqueur identitaire. Il distinguait l’empreinte internationale de la Chine de celle des autres membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et appuyait la posture socialiste de "lutte contre l’impérialisme, le néo-colonialisme et l’hégémonisme" (反帝反殖反霸), en cohérence avec le principe de non-ingérence.

Ces décisions signalent une volonté chinoise de se donner les capacités de défendre ses intérêts de sécurité en tout point du globe. 

À Djibouti, la Chine s’installe là où les États-Unis, le Japon et la France louent aussi des terrains pour leurs opérations militaires dans la région. Elle fait valoir officiellement les fonctions de "soutien logistique" de cette installation puisque sa marine effectue des patrouilles dans le Golfe d’Aden depuis 2008, dans le cadre de la lutte internationale contre la piraterie. Début 2022, elle en est à son 40ème déploiement de flottilles de patrouille et d’escortes de navires commerciaux. Dès 2017, la base est suffisamment opérationnelle pour offrir un soutien logistique à ces déploiements, même si elle ne dispose pas encore de son propre quai. Le Commissaire politique de la base, le Senior Captain Li Chunpeng, y voit un "ajustement graduel" pour les opérations navales chinoises, qui ont désormais vocation à s’appuyer davantage sur des bases et non plus seulement sur le ravitaillement en mer et dans des ports amis.

Cette quête d’assentiment international amène l’APL à présenter Djibouti dans le discours officiel comme possible point d’appui pour des déploiements de casques bleus dans des missions de paix de l’ONU. Cela ne s’est, pour l’instant, jamais produit. En revanche, la marine chinoise a utilisé Djibouti pour une mission d’assistance humanitaire et de secours en y déployant en 2017 son navire-hôpital, le Peace Ark, qu’un article récent du PLA Daily décrit comme la "carte de visite d’une diplomatie de grande puissance" (大国外交名片). Le symbole était important, même si ses nombreuses missions autour du globe avaient déjà démontré que le Peace Ark pouvait soigner gratuitement, ancré dans les ports de commerce du monde entier, sans réseau chinois de bases militaires.

La Chine fait donc valoir à Djibouti le volet le plus coopératif de sa modernisation militaire. Il est probable que la marine chinoise utilise à l’avenir la base pour des missions humanitaires ou de paix. Des opérations de plus grande intensité ou liées à des intérêts chinois de puissance n’en sont pourtant pas moins à écarter. La construction d’installations souterraines, la présence dans la base de l’infanterie de marine, les efforts de la Chine pour éviter des survols américains, français et japonais de sa base (au point de recourir à des lasers contre des pilotes américains) soulignent les limites de la transparence du projet chinois. L’une des missions de l’APL est la défense des intérêts chinois à l’étranger, soit ceux de ses ressortissants et de ses entreprises. Des actions hostiles, qu’elles viennent de groupes terroristes ou qu’elles résultent de conflits internes à des États de la région, pourraient amener l’APL à utiliser Djibouti pour des opérations de renseignement, d’évacuation de ressortissants, de libération d’otages, d’intimidation, voire de frappes ciblées. Toutes les options sont sur la table pour la défense des intérêts chinois dans les crises - y compris le fait de laisser d’autres puissances agir. Seules les circonstances précises des crises à venir détermineront les choix que fera la Chine.

Le retrait complet des États-Unis d’Afghanistan [...] a montré que la Chine n’était pas désireuse d’effectuer une montée en responsabilité dans les affaires de sécurité autour de l’Afghanistan.

Depuis Djibouti, la Chine a établi, avec une discrétion bien plus grande, une présence militaire permanente au Tadjikistan, à la frontière avec l’Afghanistan, le long du corridor du Wakhan. Cette présence, sur laquelle la Chine reste muette, est attestée depuis 2016 et lui permet de surveiller la frontière, afin d’éviter des incursions de militants qui demeurent possibles malgré les conditions géographiques et météorologiques peu propices à des allées et venues transfrontalières. Le retrait complet des États-Unis d’Afghanistan à l’été 2021 a pour l’instant montré que la Chine n’était pas désireuse d’effectuer une montée en responsabilité dans les affaires de sécurité autour de l’Afghanistan ; elle a misé sur la coopération plutôt que sur l’implication directe.

Ainsi, en octobre 2021, le gouvernement tadjik annonçait officiellement le financement par le ministère de la Sécurité publique chinois - à hauteur de 8,6 millions de dollars - de la construction d’un poste de police à la frontière avec l’Afghanistan dans la vallée du Wakhan, et à 20 kilomètres au nord du Pakistan. Rapporté à un budget tadjik de la défense de 80 millions de dollars - le plus faible d’Asie continentale si l’on ne prend pas en compte le Bhoutan, le coût interpelle mais semble cohérent avec la pratique habituelle du Tadjikistan consistant à sous-traiter sa sécurité frontalière.

Le modus operandi chinois au Tadjikistan montre les limites des transformations à l’œuvre quant à l’emploi de la puissance militaire pour défendre les intérêts de sécurité chinois. L’APL a certes pris l’initiative d’établir une présence dans un second pays étranger (sans consultations avec la Russie, dit-on, mais sans que cela n’ait d’impact mesurable sur les relations sino-russes tant une contribution limitée à la sécurité frontalière Afghanistan/Tadjikistan n’est pas perçue à Moscou comme un jeu d’influence à sommes nulles). Mais à l’heure du test, la Chine choisit une posture de retrait et de risque minimum plutôt que de s’exposer davantage à des attaques terroristes comparables à celles dont a souffert l’ambassade de Chine au Kirghizstan en août 2016.

Que conclure de cette histoire récente ? Xi Jinping a transformé l’approche chinoise des bases militaires de manière radicale, tout en avançant avec mesure et prudence. Il n’a jamais pris la décision d’entreprendre la construction d’une base dans une pure logique de compétition stratégique avec les États-Unis. En Asie du Sud-Est ou dans le Pacifique Sud, une base chinoise n’aurait d’intérêt que dans une logique de rapport de forces avec l’armée américaine (et australienne), afin de gêner ses opérations. Il serait difficile à la Chine de justifier une telle décision par des arguments coopératifs, à moins qu’une catastrophe naturelle de grande ampleur lui en offre l’occasion. La même logique vaut pour l’Asie du Sud. Toute implantation de l’APL au Pakistan ou au Sri Lanka constituerait une menace pour la sécurité nationale de l’Inde - une dimension qui prendrait le dessus sur toutes les justifications que pourrait faire valoir la Chine. Il n’est pas exclu que la Chine choisisse cette voie. Si telle est sa décision, elle témoignera d’une volonté d’entrer dans une compétition militaire globale avec les États-Unis et de défier leur réseau d’alliance et de partenariats. En deçà de ce scénario de rupture, la Chine saisira les occasions lorsqu’elles se présenteront et si les risques en sont acceptables. 

 

Copyright : AFP

 

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