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Allemagne : le nouveau visage de la radicalité

BLOG - 4 Septembre 2020

La vie politique allemande est longtemps restée étrangère aux mises en scène grandioses ou tragiques dont la France a le secret. À l’exception de Marcus Söder, le Ministre-Président de Bavière qui dépoussière à l’occasion la galerie des glaces du Château d’Herrenchiemsee, les dirigeants allemands ne s’entourent pas de cette pompe d’ancien régime que les ors de la République en France ne cessent de rappeler. Et bien qu’une scène alternative essentiellement ancrée à gauche ne s’interdise pas de recourir à la violence - comme on a pu le voir en 2017 à Hambourg lors d’affrontements intervenus en marge du G20 - les mouvements de protestation ne cherchent pas à réactiver, comme en France, le souvenir de la Révolution.

Ainsi, les images des manifestants cherchant à faire irruption dans le Reichstag, le siège du Parlement allemand, le 29 août dernier, ont d’autant plus choqué l’Allemagne qu’elles représentent une mise en scène historique à laquelle l’Allemagne n’est pas habituée. Comme la République de Weimar dont elle assume l’héritage, l’actuelle République fédérale allemande se veut "pauvre en symbole". Le Reichstag, couronné de sa célèbre coupole de verre dessinée par Norman Foster, apparaît comme le centre transparent d’une démocratie apaisée, le lieu de la décision politique, prise au nom du peuple souverain et le symbole le plus éclatant de l’Allemagne réunifiée.

La "prise du Reichstag", envisagée par les manifestants anti-masques le 29 août 2020 éveille immanquablement le souvenir de son incendie en 1933, ouvrant la voie à la mise au pas de l’Allemagne par le régime nazi. Comme le rappelait le Président allemand Frank-Walter Steinmeier, ces débordements intervenus en marge des manifestations anti-masques représentent "une attaque insupportable contre le cœur de notre démocratie".

Le mouvement de protestation

La tentative de "prise du Reichstag" s’inscrit dans le contexte plus large d’un mouvement d’opposition aux mesures restrictives adoptées par le gouvernement allemand pour lutter contre la propagation de l’épidémie. À partir du 13 mai 2020, des manifestations éclatent dans les grandes villes d’Allemagne - et principalement à Stuttgart - pour dénoncer les restrictions des principales libertés et la menace que ces mesures font peser sur l’avenir économique du pays. Dès le départ, ce mouvement inquiète les autorités allemandes par sa capacité à rassembler des forces hétérogènes, allant des défenseurs des libertés aux groupuscules d’extrême droite, en passant par les représentants de l’anthroposophie, un courant de pensée ésotérique particulièrement développé en Allemagne, des militants anti-vaccins et de simples citoyens.

L’Allemagne apparaît ainsi victime de son succès : le faible nombre de morts contribue à accréditer l’idée, dans une partie de l’opinion allemande, que les mesures adoptées étaient disproportionnées au regard de la gravité réelle de l’épidémie.

Ces manifestations apparaissent d’autant plus paradoxales que l’Allemagne fait partie des pays ayant le mieux géré la crise du coronavirus sur le plan sanitaire, en parvenant à limiter le nombre de contaminations sans imposer au pays des mesures aussi strictes que dans les autres États européens. L’Allemagne apparaît ainsi victime de son succès : le faible nombre de morts (9 482 décès liés au coronavirus, soit 11,4 morts pour 100 000 habitants, contre 30 661 décès en France, soit 45,6 décès liés au coronavirus pour 100 000 habitants) contribue à accréditer l’idée, dans une partie de l’opinion allemande, que les mesures adoptées étaient disproportionnées au regard de la gravité réelle de l’épidémie.

C’est sans doute une leçon importante de cette crise, même si ce paradoxe doit être relativisé par le soutien qu’une large partie de la population continue d’accorder au gouvernement allemand. Une étude de l’Université de Heidelberg publiée en juillet dernier révèle ainsi que 68,3 % de la population allemande juge satisfaisante ou très satisfaisante la gestion de la crise par le gouvernement, alors que 64,7 % des personnes interrogées considèrent que les mesures adoptées étaient proportionnées à leur utilité sociale. Si le mouvement de contestation ressort de cette étude comme un phénomène relativement marginal - 24 % des personnes interrogées se déclarant insatisfaites de la gestion de la crise - cette étude met également en évidence le "biais conspirationniste" (Verschwörungsmentalität) dominant la majorité de répondants hostiles à la politique de lutte contre le virus.

La question du masque en Allemagne

La forte présence des théories du complot circulant dans ces manifestations a largement contribué à décrédibiliser le mouvement de contestation. Une attention particulière doit cependant être portée aux ressorts de cette mobilisation, et notamment à "l’incertitude" qui prévaut dans la prise de décisions politiques, dénoncée par une partie des manifestants comme le moteur de leur opposition. Durant la crise, le gouvernement allemand a cherché à présenter ses décisions non comme des choix politiques mais comme le produit d’une rationalité scientifique, mettant progressivement en lumière les incertitudes de la science vis-à-vis de l’épidémie.

En Allemagne comme en France, le changement de discours sur l’utilité du masque a ainsi alimenté la défiance vis-à-vis des mesures imposées par le gouvernement. Comme le rappelle le quotidien Die Zeit dans son édition du 13 août 2020, les experts furent unanimes, au début de l’épidémie, pour dénoncer l’utilité du port du masque par l’ensemble de la population. Le 29 janvier, l’Organisation Mondiale de la Santé jugeait ainsi que seules les personnes atteintes des symptômes devaient porter un masque et le célèbre virologue Christian Drosten, tout comme Lothar Wieler, le Président du Robert Koch Institut, continuent d’affirmer jusqu’en avril qu’il n’y avait "pas d’évidence scientifique que le port du masque par les citoyens présente une quelconque utilité". Encore aujourd’hui, un pays comme la Suède refuse d’encourager sa population à porter un masque dont l’utilité n’est pas scientifiquement avérée, craignant que le port du masque ne génère un faux sentiment de sécurité et un relâchement du respect des gestes barrières ou des règles de distanciation.

L’Allemagne n’a infléchi sa position sur le masque que progressivement. La ville d’Iena fut la première à imposer le masque dans l’espace public dès la fin du mois de mars, parvenant à démontrer une baisse importante du nombre de contaminations. Fin avril, le port du masque dans les magasins et les transports en commun est rendu obligatoire, et le 27 août 2020, l’État fédéral et les Länder (à l’exception de la Saxe-Anhalt) décident d’imposer une amende à ceux qui refuseraient de le porter. L’obligation du port du masque devient alors la mesure cristallisant en Allemagne l’opposition à la politique du gouvernement.

Les nouveaux visages de la radicalité

La fonction symbolique du masque est ambivalente. Sa capacité à protéger l’individu qui le porte reste incertaine, mais la plupart des études scientifiques s’accorde sur sa capacité à limiter la propagation du virus : plus que son efficacité directe, sa principale fonction réside dans sa capacité à créer une distance psychologique, à rappeler que le virus est toujours là. Pour ses opposants au contraire, le masque est décrit comme une "muselière", un symbole de l’infantilisation des citoyens par l’État. La députée d’extrême droite Janette Auricht affirme ainsi qu’avec l’obligation du port du masque, "on traite le citoyen comme un enfant, au lieu de le considérer comme un citoyen responsable". Mündig en allemand signifie "responsable", "émancipé", celui qui par sa bouche (Mund) a la possibilité de parler.

La députée d’extrême droite Janette Auricht affirme ainsi qu’avec l’obligation du port du masque, "on traite le citoyen comme un enfant, au lieu de le considérer comme un citoyen responsable".

Les manifestations organisées à Berlin le 29 août dernier ont largement débordé le cadre de l’opposition aux masques. Organisées par le comité "Querdenken 711" de Stuttgart, ces manifestations rassemblèrent près de 40 000 personnes, un ensemble hétérogène de manifestants, mêlant des familles, des hippies armées de drapeaux arc-en-ciel, des défenseurs des libertés, aux côtés de militants d’extrême droite et d’adeptes de la théorie du complot qui tous défendent la possibilité de "penser différemment". Bien qu’elle ne représente pas la majorité du mouvement, ces manifestations jettent une lumière nouvelle sur l’essor de la sphère conspirationniste en Allemagne.

Deux mouvements particulièrement visibles dans les cortèges ont accaparé l’attention des médias allemands. Le premier est celui des adeptes du "Qanon", un mouvement complotiste originaire des États-Unis dénonçant le trafic d’enfants organisé par les élites mondialisées et dont les thèses ont progressé en Allemagne à la faveur de la pandémie. Le second est celui des "Reichsbürger" ou citoyens du Reich, un mouvement d'extrême droite exclusivement allemand persuadé que l’Empire allemand n’a jamais cessé d’exister et ne reconnaissant ni l’existence de la République fédérale, ni le système juridique sur lequel elle est fondé. Leur drapeaux est précisément celui qui dominait les images de la "prise du Reichstag", dont la mise en scène devait révéler, comme au temps de Weimar, une démocratie affaiblie.

Des Libéraux à l'extrême droite, la condamnation de ce débordement fut unanime, reléguant les manifestations "anti-corona" dans la marginalité et la tentative de prise du Reichstag au rang d’événement insignifiant. Le basculement du débat public dans l’irrationalité révèle cependant la crise confiance profonde d’une partie de la population envers le "système" et ses dirigeants, exacerbé par le climat d’incertitude liée à la pandémie. En France, la note de l’Institut Montaigne Information Manipulations Around Covid-19 avait montré l’utilisation qui avait été faite de la crise sanitaire sur les réseaux sociaux par des groupes plus ou moins politisés, souvent sur fond de doute envers l’autorité. Finalement les messages des uns sont souvent les intérêts irrationnels des autres, soulevant la question épineuse de la modération des contenus et de la liberté d’expression sur Internet. Comme le rappelait la Chancelière à la fin du mois d'août, "le virus représente une mise à l’épreuve de la démocratie".

 

Copyright : John MACDOUGALL / AFP

 

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