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Vladislav Sourkov, idéologue de la Russie poutinienne

Analyses - 21 Mars 2022

Les écrits de Vladislav Sourkov, qui travailla de longues années auprès de Vladimir Poutine, jettent une lumière crue sur la guerre menée actuellement par ce dernier en Ukraine, sur son rejet de l’Occident, ses ambitions révisionnistes et sur l’acceptation d’une certaine solitude géopolitique. 

L'Ukraine n'existe pas

"Les Ukrainiens sont bien conscients que, pour le moment, leur pays n'existe pas vraiment" affirme en février 2020 Vladislav Sourkov dans une interview : "j'ai dit qu'il pourrait exister dans l'avenir. Un noyau national existe. Je pose seulement la question des frontières, qui devraient faire l'objet d'une discussion au plan international". Interrogé sur la perspective du rétablissement de l’autorité de Kyiv sur les républiques sécessionnistes du Donbass, celui qui vient alors de quitter ses fonctions de responsable du dossier ukrainien au Kremlin déclare : "mon imagination n’est pas assez puissante pour pouvoir imaginer une telle chose. Le Donbass ne mérite pas une telle humiliation. L’Ukraine ne mérite pas un tel honneur". Au printemps dernier, alors que les concentrations de troupes russes aux abords de l'Ukraine suscitent déjà des interrogations sur les intentions de Moscou, l'ancien conseiller de Vladimir Poutine admet que le retour de l'Ukraine dans le giron russe ne pourrait s'effectuer que "par la force", pas nécessairement militaire, précise-t-il, d'autres options étant envisageables (action des services spéciaux, influence économique, soft power). Les écrits de Vladislav Sourkov devraient être interdits dès leur parution, estime le politologue Gassan Gousseïnov, non seulement parce que "ces articles dévoilent le mécanisme de prise de décision sur les grandes questions politiques, qui ont conduit la fédération de Russie dans l'état pitoyable dans lequel elle se trouve actuellement", mais aussi, "ce qui est beaucoup plus dangereux", parce que "les adversaires probables de la Russie peuvent connaître les intentions des autorités russes non seulement dans l'immédiat, mais même dans l'avenir lointain". 

Vladislav Sourkov est l'une des personnalités les plus énigmatiques de la scène politique russe. 

Vladislav Sourkov est l'une des personnalités les plus énigmatiques de la scène politique russe. Il occupe une place à part par rapport aux différents clans du pouvoir, n'appartenant ni aux Siloviki (responsables des structures de force) ni aux Civiliki (technocrates), c'est un "étatiste". Né en 1964 d'un père tchétchène et d'une mère russe, il travaille dans les années 1990 pour les sociétés (Youkos, Menatep) contrôlées par Mikhaïl Khodorkovski, avant d'entrer à l'administration présidentielle (AP) en 1999, où il est, plusieurs années durant, responsable du département de politique intérieure, auteur du concept de "démocratie souveraine" et instigateur du parti Russie unie.

En 2011, sa stratégie de manipulation de l’opinion, illustrée aussi par la création d’un mouvement de jeunes pro-Poutine (Наши), s’avère impuissante à endiguer le mouvement de protestation suscité par l’annonce du retour de Vladimir Poutine au Kremlin. Il intègre alors le gouvernement en tant que vice-premier ministre avant de retourner en 2013 au sein de l'AP pour prendre en charge notamment la question ukrainienne, quelques mois avant l'annexion, en mars 2014, de la Crimée et l'intervention dans le Donbass. "Je suis fier d'avoir participé à une reconquête, première contre-attaque de la Russie, qui s'est avérée décisive", déclare Vladislav Sourkov dans un entretien accordé au Financial Times en juin 2021. Il ne nie pas son implication dans les affaires du Donbass, dont l’ampleur a été révélée lors de la publication de la correspondance échangée par Vladislav Sourkov et ses proches avec les dirigeants séparatistes (sur ce point, voir l’étude du RUSI). 

2014 - année de la rupture avec l'Occident et du sursaut national

L'année 2014 marque "la fin du cheminement épique de la Russie vers l'Occident, la fin des tentatives répétées et invariablement vouées à l’échec de devenir partie de la civilisation occidentale, d’entrer dans la "bonne famille" des nations européennes, écrit Vladislav Sourkov en 2018 dans un texte intitulé La solitude du sang-mêlé. À la fin du siècle dernier, lassée de son caractère "unique", la Russie a de nouveau frappé à la porte de l’Occident. Certains pensaient que la taille avait son importance : il n’y avait pas de place pour nous, car nous étions trop gros et expansionnistes [...]. Nous avons accepté de rétrécir [...]. Nous avons réduit de moitié notre potentiel démographique, industriel et militaire. Nous avons tourné le dos aux autres républiques soviétiques et étions sur le point d’abandonner des républiques autonomes... Mais, même réduite et humble, la Russie s’est avérée incapable de négocier son virage vers l’Ouest", assure-t-il. Dans un autre essai, La longue gouvernance de Poutine (2019), Vladislav Sourkov se félicite que, "même tardivement, un coup d’arrêt ait été porté à la dislocation impossible, anti-naturelle et anti-historique de la Russie". "Ramenée à l’URSS, puis à la Russie", écrit-il, elle a "cessé de se décomposer et a commencé à se reconstruire", puis est revenue à "son état naturel, le seul possible, celui d’une grande puissance, qui s’agrandit et rassemble les terres d’une communauté de peuples". 

L'ancien conseiller de Vladimir Poutine considère que l'année 2014 a inauguré "une ère nouvelle, d'une durée encore inconnue", qui "nous réserve 100 ans (voire 200, 300) de solitude géopolitique". "L’armée russe a remporté des victoires triomphales dans toutes les guerres majeures en Europe [...]. Grâce à ces grandes victoires et à ces énormes sacrifices, la Russie a obtenu beaucoup de territoires en Occident, mais ne s’est pas fait d’amis", constate Vladislav Sourkov en 2018. D'après lui, "les mots les plus remarquables qu’ait prononcés Alexandre III - "la Russie n’a que deux alliés, l’armée et la flotte"- sont peut-être la meilleure description de la solitude géopolitique que nous aurions dû accepter depuis longtemps comme notre destin". "Les modèles culturels russes et européen fonctionnent sur des logiciels différents et ont des interfaces incompatibles", affirme encore Vladislav Sourkov. 

À maintes reprises, et notamment dans un texte intitulé "La crise de l'hypocrisie", publié en 2017 sur le site de la chaîne RT, Vladimir Sourkov fustige, à l'exemple des États-Unis, la désaffection de l'opinion à l'égard d'un système occidental, jugé "faux et non authentique", ainsi que ses "doubles standards", le "politiquement correct" et les "intrigues et la propagande". "Il paraît que dire une chose, penser autre chose et faire une troisième chose n'est pas bien, mais presque personne ne parvient à agir autrement", affirme-t-il, car cette "hypocrisie est détestable, efficace et inévitable".

Vladimir Sourkov fustige, à l'exemple des États-Unis, la désaffection de l'opinion à l'égard d'un système occidental, jugé "faux et non authentique".

"L'écroulement de ces constructions sémantiques libère une grande quantité d'énergie sociale", avertit Vladimir Sourkov, qui s'interroge sur la capacité du monde occidental à la canaliser (spectacles, compétitions sportives, conflits localisés, etc...) et à éviter que la température du système atteigne des niveaux dangereux (guerre, révolution).

La Russie, écrit-il, est "implantée à l’Est et à l’Ouest, à la fois européenne et asiatique, sans être pleinement asiatique ni tout à fait européenne. Notre appartenance culturelle et géopolitique rappelle l’identité vagabonde d’une personne issue d’un mariage mixte". Pas plus qu'en Occident, l'avenir de la Russie ne se situe en Orient, elle n'a "pris racine ni ici, ni là" et n'incarne pas une civilisation propre. La Chine, dont la "retenue masque des réserves gigantesques de chaos", lui inspire d'ailleurs des inquiétudes, elle se transformera en "grand émetteur d'entropie", faisant concurrence aux États-Unis. Pour beaucoup de peuples, "la vie rappellera celle aux abords du Vésuve", écrit-il. 

La Russie, puissance impériale et solitaire

Le 15 février 2022, quelques jours avant l'invasion russe en Ukraine, Vladislav Sourkov revient sur la formation de l'URSS et, plus particulièrement, sur la paix "honteuse" de Brest-Litovsk, conclue en février 1918, par laquelle la Russie cédait à l'Allemagne des "territoires considérables" qui, selon lui, ramenaient ses frontières à une période antérieure à la dynastie Romanov. Certes, elle a regagné des terres, mais aujourd'hui, la carte de la Russie européenne coïncide largement avec celle de 1918, "après l'ultimatum allemand", alors qu’elle n'a pas perdu de guerre et n'a pas été "contaminée par une nouvelle révolution". C'est pourquoi il anticipe "beaucoup de géopolitique, pratique et appliquée, et même probablement de contact", avant d’adresser un avertissement : "nous sommes favorables à la paix, naturellement, pas à une paix honteuse, mais à une paix juste". Cette ambition impériale inquiète, y compris les commentateurs russes proches du pouvoir. Les Russes vont mal, non parce qu’ils sont travaillés par des "instincts impériaux", mais parce que, réplique le MK, depuis un an et demi, ils ne voient pas la fin de l’épidémie de Covid, parce que leurs revenus stagnent ou baissent depuis des années. La Nezavissimaïa gazeta (NG) dénonce l’expression des vues de "fanatiques" et de "groupes d'intérêts influents", qui "peuvent tout à fait être en contradiction avec les intérêts nationaux de la Russie en tant qu'État". De manière prémonitoire, le journal conservateur évoque les "sanctions anti-russes" ainsi que "l'isolationnisme, le totalitarisme et la destruction de l'opposition" qu'entraînerait une telle politique révisionniste. "Nous nous souvenons que la 'guerre impérialiste' s'est transformée en guerre civile", met en garde la NG

Pour Vladislav Sourkov, c'est précisément la situation intérieure de la Russie qui rend inévitable cet expansionnisme.

Mais, pour Vladislav Sourkov, c'est précisément la situation intérieure de la Russie qui rend inévitable cet expansionnisme. Dans un autre article, publié en novembre 2021, intitulé "Où est passé le chaos ?", il recourt aux lois de la thermodynamique pour expliquer que, "dans un système fermé, l'entropie gagne". Certes, la Russie a pu se relever du "chaos social" et du "traumatisme" causés par la perestroïka, pour autant le chaos ne s'est pas réduit, bien au contraire, le manque d'ordre et de stabilité se font sentir. 

"La réduction de ces tensions internes, que Lev Goumelev (nb : auteur souvent cité par Vladimir Poutine), appelle la "passionarité", s'opère par l'expansion externe [...]. Tous les empires procèdent ainsi", ce fût notamment le cas de l'empire russe, observe Vladislav Sourkov, convaincu que cet agrandissement permanent revêt une "dimension véritablement existentielle" pour la Russie et est inscrite dans la nature : "la Russie va s'étendre, non parce que c'est bien ou mal, mais parce que c'est la physique". Les "fortes tensions internes" s'expliquent par "le besoin de garder sous contrôle permanent d’immenses espaces hétérogènes et par la participation constante de notre pays à la lutte géopolitique internationale", ce qui rend "le pouvoir militaire et policier indispensable et décisif", avance Vladislav Sourkov dans son essai sur la "longue gouvernance de Poutine".

La crainte du "chaos" explique aussi une conception très restrictive des libertés publiques. "Une overdose de liberté est mortelle pour l'État, tout est question de dosage", déclare-t-il au FT. Comme dans la commedia dell'arte, il faut "distribuer les rôles", "admettre une certaine diversité", tout en contrôlant le scenario, afin de préserver l'unité de la société. "Quand j'ai commencé à travailler au Kremlin en 2000, rappelle-t-il, pour ramener l'ordre, j'avais suggéré de distinguer l'opposition systémique, qui respecte les lois et coutumes" et qui "ne travaille pas pour les gouvernements étrangers", de "l'opposition non systémique". "Navalny est quelqu'un d'inacceptable", il doit être exclu du champ politique, tranche Vladislav Sourkov. À la différence du système occidental qui offre "l’illusion du choix", la société russe, selon lui, se rallie au "réalisme" et au "déterminisme", incarné d’abord par la démocratie souveraine, puis par une "perte complète d’intérêt pour les discussions sur la nature de la démocratie". Il n'y a pas "d'État profond" en Russie, affirme-t-il dans son essai de 2019, "les aspects les plus brutaux de ses structures de force sont exposés sur sa façade, sans aucun artifice architectural". "Dans le système politique russe actuel, toutes les institutions sont subordonnées à une tâche fondamentale, le maintien d’une relation de confiance entre le dirigeant suprême et les citoyens, souligne-t-il. Toutes les branches du pouvoir convergent sur la personne du dirigeant, elles n’ont pas de valeur en elles-mêmes, mais seulement dans la mesure où elles assurent cette communication". "Une histoire longue et glorieuse" attend la Russie, s’exclame Vladislav Sourkov, "le combat géopolitique ne la brisera pas" et, "tôt ou tard, tous ceux qui lui demandent de "changer de comportement" devront se résoudre à la voir agir à sa guise et recevoir des prix dans la première division de la lutte géopolitique". 

 

 

Copyright : Yuri KADOBNOV / AFP

 

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