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Vite, retrouver l'Entente cordiale

Analyses - 13 Décembre 2021

L'Europe ne peut plus compter sur l'Amérique pour la défendre, et les Britanniques le savent. Comme l'explique notre chroniqueur Dominique Moïsi, la France et la Grande-Bretagne sont condamnées à s'entendre, en dépit du Brexit. Pourtant, les deux nations se comportent comme des enfants turbulents.

C'était il y a vingt-trois ans, en décembre 1998 : une éternité. Dans la cité corsaire de Saint-Malo, Français et Britanniques venaient de s'entendre sur une "Déclaration commune" en matière de défense européenne. En décembre 2021 c'est peu de dire que "l'esprit de Saint-Malo" semble bien loin. Et pourtant le raisonnement qui poussa les Britanniques à s'engager avec les Français sur les questions de défense est d'une troublante actualité.

Comment et pourquoi le Royaume-Uni avait-il fait une telle concession à l'Europe, lui qui privilégiait de manière quasi systématique "le grand large", c'est-à-dire l'alliance avec les Etats-Unis ? Quelques jours à peine après la déclaration de Saint-Malo, je m'en étais entretenu avec un de mes amis anglais qui avait joué un rôle clé dans la négociation. Sa réponse tenait en deux points. "Qui sait ? me disait-il, si l'Europe pourra encore compter sur l'Amérique dans vingt ans ? Et la Russie redeviendra peut-être ce qu'avait été l'URSS, sinon l'Empire russe avant elle, c'est-à-dire une menace ?."

Pour mon interlocuteur anglais, il était clair que les deux seules puissances nucléaires européennes, les deux seules à posséder un siège au Conseil de sécurité de l'ONU, et à avoir une culture de défense et une tradition d'intervention militaire dans le monde, ne pouvaient que planifier leur avenir de sécurité ensemble. Avec le recul du temps, la vision de mon interlocuteur semble tout simplement prophétique.

Les petits Américains apprennent le chinois

Ce qu'il envisageait comme de possibles scénarios, s'est tout simplement réalisé sous nos yeux, de manière en apparence inéluctable. La protection et même l'intérêt américain pour l'Europe se sont, par étapes, réduits comme peau de chagrin. Dans une discussion privée via Zoom, un personnage qui a joué un rôle central dans la vie politique américaine, me confiait récemment avec fierté que ses petits-enfants apprenaient le mandarin. Pourquoi devraient-ils "perdre leur temps" avec l'apprentissage de la langue de Molière ou de Goethe, sans même parler de celle de Dante ?

La protection et même l'intérêt américain pour l'Europe se sont, par étapes, réduits comme peau de chagrin.

On ne peut plus compter sur l'Amérique. Les Afghans qui meurent de faim ou de froid dans leurs montagnes, tous ceux qui sont sommairement tués pour avoir servi le régime précédant le retour des talibans en font l'amère expérience, dans ce qui apparaîtra toujours davantage comme la plus grande faute morale de l'Amérique dans cette première moitié du XXIe siècle.

Le fiasco afghan aura des conséquences en Europe

Et la Russie avance ses pions de manière toujours plus brutale. La prise de la Crimée avait suivi d'un an, en 2014, la décision du président Obama de ne pas intervenir en Syrie à la fin de l'été 2013, alors même qu'en utilisant des armes chimiques contre des populations civiles, le régime d'Assad avait franchi une ligne rouge. Le fiasco afghan de l'Amérique aura-t-il les mêmes conséquences sur l'ensemble de l'Ukraine, que le fiasco syrien sur celui de la simple Crimée ? On ne le saura qu'en 2022.


Ce qui est certain, c'est qu'il existe un étrange parallélisme entre la crise ukrainienne et la crise taïwanaise. Dans les deux cas, c'est le droit à l'indépendance de ces deux entités qui est contesté au nom de la culture, de l'histoire et de la géographie, par leurs deux grands voisins. La Russie ne se résigne pas à l'existence d'une Ukraine indépendante, dont le tropisme est de plus en plus européen et qui, de plus, représente une menace idéologique. Certes l'état de droit n'existe pas à Kiev, ou si imparfaitement, mais que se passerait-il si les Russes, demain, voulaient choisir leurs dirigeants comme l'ont fait les Ukrainiens, à travers des élections libres ?

La responsabilité de Boris Johnson est écrasante

Les lumières démocratiques de Taiwan sont aussi intolérables à la Chine que peuvent l'être celles plus incertaines de l'Ukraine pour la Russie. On peut même se demander s'il n'existe pas une division objective du travail entre Moscou et Pékin, basée sur le raisonnement suivant : l'Amérique sur le repli ne peut pas mener deux guerres à la fois, en mer de Chine et à l'est de l'Europe. Et l'Europe elle-même, plus divisée et impuissante que jamais, ne compte pas ou si peu.

Les tensions entre Londres et Paris en sont l'illustration la plus parfaite. Comment, en effet, deux nations sérieuses peuvent-elles se comporter comme des enfants turbulents dans une cour d'école alors que le monde brûle autour d'eux, et qu'ils se retrouvent en première ligne ?

La responsabilité de Boris Johnson est écrasante. Il se comporte comme un Donald Trump cultivé, mais tout aussi irresponsable. Au point qu'un processus de rejet de son style et de sa personne se manifeste de plus en plus fortement au sein de son parti conservateur. Il y a une limite à ne pas dépasser lorsque la priorité est donnée à des calculs de politique intérieure sur toute autre considération.

Les lumières démocratiques de Taiwan sont aussi intolérables à la Chine que peuvent l'être celles plus incertaines de l'Ukraine pour la Russie.

Cette forme d'irresponsabilité majeure n'est pas étrangère aux élites. Dans son roman The Remains of the Day (Les vestiges du jour) Kazuo Ishiguro décrivait avec une précision chirurgicale les dérives idéologiques d'une partie des élites britanniques attirées par un rapprochement avec l'Allemagne nazie.

En 2021 le péché est moins grave sans doute, mais l'irresponsabilité aussi grande. Vouloir à tout prix marquer des points sur la question de la pêche est, toutes proportions gardées, comme discuter du sexe des anges dans l'empire Byzantin, alors que les Ottomans se rapprochent irrésistiblement des murailles de Constantinople. Même à Londres, parmi les élites conservatrices raisonnables, il existe un sentiment de découragement devant les dérives populistes du Premier ministre.

Emmanuel Macron devrait faire preuve de recul

Certes, la France de Macron est perçue comme ayant aussi une part de responsabilité dans la dégradation de la relation entre Londres et Paris. Un président Français "faisant preuve de plus de recul" me dit-on, n'aurait pas répondu "du tac-au-tac" à un dirigeant britannique à ce point irresponsable.

Est-il trop tard pour retrouver l'esprit de Saint-Malo et entamer une désescalade plus que jamais nécessaire compte tenu de la montée des périls ? Moins d'Amérique et plus de Russie en Europe, devrait signifier, en dépit du Brexit, plus de franco-britannique en matière de défense. On peut le souhaiter, sans trop y croire.

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 12/12/2021).

Copyright : Christopher Furlong / POOL / AFP.

 

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