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Ukraine : trois mois de guerre, cinq scénarios

Analyses - 31 Mai 2022

Il y a quelques semaines, nous avions décrit des scénarios possibles de l’évolution de la guerre en Ukraine. La gamme de ces scénarios reste assez large, mais elle s’est toutefois resserrée. Il est désormais à peu près certain que le statocide projeté par Moscou, qui ne reconnaît pas l’existence d’une nation ukrainienne et ne conçoit un État ukrainien qu’à la botte de la Russie n’aura pas lieu. Et certaines hypothèses non envisagées alors méritent d’être examinées. Appelons-les "Karabakh", "Cachemire", "Crimée", "Croatie", et "Kosovo".  

L’enlisement, ou le scénario "Karabakh"

Le premier scénario est celui de l’enlisement pendant au moins plusieurs mois, et peut-être plusieurs années. Déjà, au sud de l’Ukraine, l’armée russe consolide et fortifie ses positions. Une guerre de "positions", plutôt que de "mouvement" pourrait s’installer, dans laquelle l’artillerie serait plus utile que les chars, ponctuée d’offensives non décisives. L’argumentaire de Moscou est déjà prêt : comme le disait la directrice de RT, Margarita Simonyan, fin mai à la télévision, si les forces russes rencontrent des difficultés, c’est parce qu’elles retiennent leurs coups afin de ne pas détruire les territoires et les populations locale... Mais ce n’est pas un mauvais scénario pour la Russie, qui maintiendrait son pays en état de guerre et attendrait que la fatigue gagne les Occidentaux. Et aurait déjà gagné en mettant pour longtemps sous sa coupe les régions occupées, avec tous les bénéfices économiques, mais aussi démographiques, qui en découlent. Déjà les habitants des districts de Chersonèse et de Zaporijjia (sud de l’Ukraine) se voient proposer, depuis fin mai, de disposer de passeports russes via une procédure accélérée, comme c’est déjà le cas pour ceux du Donbass depuis 2019… Ce scénario ne serait pas sans rappeler celui de la guerre du Haut-Karabagh entre 1994 et 2020.  

Le retour au statu quo ante, ou le scénario "Cachemire"

Un enlisement durable – ce que l’on pourrait appeler une épreuve de faiblesse, ou encore ce que l’expert américain Eliot Cohen appelle "effondrement compétitif" – pourrait in fine déboucher, après un recul de l’armée russe près de ses positions initiales, sur un retour agréé au statu quo ante. 

Un enlisement durable – ce que l’on pourrait appeler une épreuve de faiblesse, pourrait in fine déboucher [...] sur un retour agréé au statu quo ante.

Ce retour à la case départ a été suggéré par Henry Kissinger à Davos fin mai comme optimum possible de la négociation. Autant dire que l’ancien Secrétaire d’État américain ne s’est pas fait que des amis en Ukraine. C’est en fait, comme l’a fait remarquer un ancien responsable américain, exactement ce qu’il avait proposé en... 1973 : le retour à la situation antérieure à condition que les parties acceptent les principes de la Résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations-Unies, consacrant le droit de chaque État à vivre dans des frontières sûres et reconnues et le caractère inadmissible de l’acquisition de territoires par la force.

Et c’est sur ces bases que fut engagé le processus de paix de Camp David, avec in fine l’acceptation de l’existence d’Israël par l’Égypte, l’abandon par Amman de ses revendications territoriales sur la Cisjordanie annexée en 1950, et la paix avec la Jordanie. Si l’Ukraine devait faire face à la perspective d’un effondrement de son armée voire de l’État tout entier, un tel scénario ne serait pas absurde et serait sans doute le "minimum acceptable" pour Kyiv. Il rappellerait également, mutatis mutandis, l’issue de la guerre indo-pakistanaise de 1965 à propos du Cachemire.   

La conquête russe, ou le scénario "Crimée"

Dans un troisième scénario, Moscou parviendrait, sans doute au prix d’efforts importants, à conquérir l’ensemble de la "Nouvelle-Russie", du Donbass à l’Ouest de la Crimée, et à consolider ses positions. La Russie proposerait alors un cessez-le-feu et un "compromis territorial" à Kyiv. Vladimir Poutine pourrait sans doute le faire si, a minima, l’armée contrôlait l’ensemble des deux républiques autoproclamées du Donbass (ce n’était pas le cas avant le 24 février). De plus, si la Russie devait procéder à l’annexion de l’une ou l’autre de ces régions, comme elle l’avait fait pour la Crimée en 2014, toute offensive ukrainienne soutenue par l’Occident deviendrait alors, du point de vue de Moscou, une "attaque contre le territoire russe". Ce scénario restera peu probable tant que la capacité de résistance ukrainienne dépassera la capacité de mobilisation humaine et matérielle de la Russie. Ce qui est le cas depuis le 24 février. Et s’il venait à se réaliser, les exemples de Chypre, du Proche-Orient, de l’Asie du sud ou de la péninsule coréenne n’incitent pas à penser qu’il serait gage de stabilité.

La reconquête ukrainienne, ou le scénario "Croatie"

Et c’est pour cela qu’à tout prendre, le scénario qui verrait l’effondrement progressif, matériel et moral, de l’armée russe, reste plus probable que l’hypothèse inverse. Comme le rappelle un expert français, "cette guerre est celle d’une force terrestre expéditionnaire contre une nation en armes qui a décrété la mobilisation générale. Leur capacité à remplacer les hommes, ou même à seulement les relever pour se reposer, n’est pas la même".

Déjà, Moscou a reculé, fin mai, l’âge de l’engagement à 60 ans… Jusqu’à présent, les milliers de soldats russes morts au combat viennent essentiellement des zones rurales du Caucase et de Sibérie. Qu’en sera-t-il si la population des villes est affectée elle aussi et si les morts deviennent ainsi plus "visibles" ? De plus, l’impact des sanctions va affecter l’économie, mais aussi et peut-être surtout la capacité de régénération des matériels. Pendant ce temps, les armements lourds tels que les obusiers M777 américains et Caesar français commencent à arriver en nombre.

Le scénario qui verrait l’effondrement progressif, matériel et moral, de l’armée russe, reste plus probable que l’hypothèse inverse. 

Au point – et c’est un quatrième scénario – de voir un jour l’Ukraine lancer une opération de reconquête éclair de son territoire, comme la Croatie l’avait fait à l’été 1995 ("Opération Tempête") ? Dans cette hypothèse, nombre de pays alliés refuseraient  sans doute d’assister l’Ukraine dans une opération de reconquête qui viserait à "attaquer le territoire russe". Avec un risque, cette fois, d’escalade et de réelles menaces nucléaires. Les livraisons d’armes et l’apport de renseignement tactique à l’Ukraine pourraient alors se tarir… La même question se poserait bien sûr dans l’hypothèse où d’autres régions (Chersonèse, Zaporijjia, Donbass) auraient été annexées par Moscou d’ici là.  

Le compromis, ou le scénario "Kosovo"

Ou alors, et c’est un cinquième scénario, le Donbass – dans cette hypothèse non annexé – serait récupéré, mais la Crimée resterait entre les mains de Moscou. Une terre sacrée perdue pour l’Ukraine, comme le fut le Kosovo pour la Serbie. Avec cette différence que si la Serbie a semble-t-il abandonné toute velléité sur les terres albanophones, l’irrédentisme ukrainien pourrait se développer au point que la péninsule devienne une sorte d’Alsace-Lorraine, à reconquérir un jour. Ainsi ce scénario de land for peace, pour filer la métaphore proche-orientale, ne serait vraiment réaliste que si des pays de l’OTAN – États-Unis en tête – acceptaient de compenser la perte de la Crimée et la reconnaissance de la souveraineté russe sur le territoire par une garantie de sécurité donnée à l’Ukraine dans ses nouvelles frontières. Au prix d’une bénédiction, dans les faits, de la transgression par la Russie des normes européennes sur la non-modification des frontières par la force. 
 

 

Copyright : Sergei SUPINSKY / AFP

 

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