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Ukraine : peut-on encore éviter la guerre ?

Analyses - 24 Janvier 2022

Jamais depuis la fin de la Guerre froide, la guerre chaude n'est apparue aussi proche, estime Dominique Moïsi. L'Ukraine est encerclée, ou presque. Les mots malheureux de Joe Biden encouragent Vladimir Poutine dans son mépris de la diplomatie américaine. Et les menaces de sanctions occidentales ne le feront pas reculer…

Alors que les diplomates s'agitent, les troupes se mettent en position. Jamais depuis la fin de la Guerre froide, la guerre chaude (la vraie) n'est apparue si proche, si plausible. Au lendemain de la chute du mur de Berlin, la guerre était revenue en Europe avec l'éclatement de la Yougoslavie. En moins d'une décennie, les guerres des Balkans avaient causé la mort de plus de cent mille personnes et le déplacement de plus de deux millions d'autres.

En 2022, ce n'est pas l'éclatement d'une région qui menace l'Europe, mais la volonté de recréation de son empire, ou pour le moins le contrôle de la périphérie de celui-ci, par la Russie. Dans les années 1990, la guerre était restée aux portes de l'Europe et son enjeu n'était pas central à l'équilibre du continent.

Aujourd'hui ce qui est en cause à travers le redécoupage possible de la région par un de ses grands acteurs, c'est la question de l'équilibre européen.

Les "parts de gâteau" de Poutine

L'ancien conseiller national pour la sécurité du président Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, était persuadé que sans le contrôle de l'Ukraine, la Russie ne menaçait pas l'équilibre de l'Europe.

À l'inverse, à partir du moment où Moscou aurait repris le contrôle de Kiev, il existerait de facto "un problème russe" en Europe tout comme il y avait eu, de 1871 à 1945, un problème allemand : c'est-à-dire un pays trop important que ses voisins ne parvenaient plus à équilibrer.

Ce retour au concept d'équilibre des puissances, si cher à l'Europe d'Ancien Régime, est en ce début de XXIème siècle tout à la fois, parfaitement anachronique et parfaitement plausible, compte tenu de la mentalité du maître du Kremlin.

Comment peut-on encore penser la politique internationale en termes de part de gâteau, alors que le gâteau lui-même, notre planète, est menacé par le réchauffement climatique et l'une de ses conséquences, la montée des eaux ?

Un partage de l'Ukraine avec la Pologne !

Si l'on ne fait rien ensemble pour lutter contre ce processus, il y aura toujours moins de gâteau à partager, toujours moins d'espaces à habiter. Et pourtant cette ambition territoriale et identitaire - sans l'Ukraine, je ne suis pas pleinement moi-même - existe en Russie.

Poutine a beau se présenter comme l'héritier de Pierre le Grand, s'inspirer du tsar autoritaire et antilibéral que fût Nicolas Ier, dans son approche de la question ukrainienne, il fait avant tout penser à Catherine II. Ce fut elle qui intégra la Crimée dans son empire, elle aussi qui présida au triple partage de la Pologne entre 1772 et 1795.

Devant ce qui s'apparente de plus en plus à un encerclement, l'Ukraine est menacée désormais de trois côtés.

Après l'entrée de contingents russes en Biélorussie et devant ce qui s'apparente de plus en plus à un encerclement, l'Ukraine est menacée désormais de trois côtés : sur sa frontière nord (avec la Biélorussie) - qui n'est qu'à trois heures de route de Kiev -, sur sa frontière est, la plus longue, avec la Russie, sans oublier sa frontière sud, avec les troupes russes déjà présentes en Crimée depuis 2014.

Contemplant la carte et l'état des forces en présence, il me revient une "rumeur". Selon des sources invérifiables, mais qui semblent crédibles, il y aurait eu, alors que Donald Tusk était Premier ministre de Pologne, une promenade historique entre lui et Vladimir Poutine.

Les deux hommes étaient sans interprètes et se seraient entretenus dans la seule langue qu'ils maîtrisaient en commun, l'allemand. Et c'est dans la langue de Goethe, que le chef du Kremlin aurait suggéré au dirigeant polonais une version moderne de la division de la Pologne d'hier.

"L'Ukraine est un pays artificiel, lui aurait-il dit. Reprenez la partie ouest de l'Ukraine qui était polonaise ; je me charge du reste." De fait, le nouveau tsar russe, proposait à la Pologne de se comporter avec l'Ukraine comme la Russie, l'Autriche et la Prusse, s'étaient comportées avec la Pologne.

L'Europe existe pour empêcher le retour des démons

Le problème est que non seulement, l'on n'est plus à la fin du XVIIIème siècle, mais qu'il existe quelque chose qui s'appelle l'Union européenne - à laquelle la Pologne appartient - créée justement pour prévenir le retour des démons d'un passé qui avaient conduit le continent à sa ruine.

Dénoncer l'absence, l'impuissance et les divisions de l'Europe est une chose. Se comporter comme si sa raison d'être, fondée sur la volonté de paix et de réconciliation entre les peuples n'avait constitué qu'une parenthèse aussi artificielle que peut l'être l'Ukraine aux yeux du Kremlin, en est une autre.

La Russie joue avec nous, elle nous teste, elle nous menace, persuadée qu'elle ne peut que nous imposer sa volonté. La distinction malheureuse faite dernièrement par Joe Biden entre incursions "mineures" et "majeures" ne peut que conforter Poutine dans son mépris de ce qui est de fait le degré zéro de la diplomatie américaine. Mais dénoncer la Russie de Poutine ne doit pas nous conduire à nous disculper de toute responsabilité.

Dénoncer la Russie de Poutine ne doit pas nous conduire à nous disculper de toute responsabilité.

Dans notre vision de l'avenir de l'Ukraine, nous avons adopté une posture délibérément ambiguë, qui a fini par se retourner contre nous. Il n'est pas question aujourd'hui de nous incliner devant le chantage brutal de Poutine.

Mais en disant tout à la fois hier que l'Ukraine avait vocation à entrer dans l'Otan, mais qu'il était urgent d'attendre pour le faire, en réunissant presque dans la même phrase, le volontarisme de Londres et de Washington et la volonté de freinage de Berlin et de Paris, nous avons fait preuve d'une ambiguïté destructrice.

L'Otan pourrait sortir du coma

Est-il encore possible d'éviter la guerre, sans abandonner l'Ukraine et sans céder de manière humiliante au chantage de Moscou ? Nous cheminons au bord du précipice. La Russie se sent en position de force et ce ne sont pas les menaces de sanctions économiques occidentales qui suffiront à la faire reculer. La Russie a une supériorité militaire régionale écrasante. Elle dispose de ce que, dans le jargon militaire, on décrit comme la "maîtrise de l'escalade".

Poutine a peut-être redonné un souffle de vie à un Otan qu'Emmanuel Macron avait déclaré en état de mort cérébrale. Mais l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord reste plus proche de l'état d'un patient en besoin d'assistance respiratoire, que d'un convalescent retrouvant ses forces.

 

Avec l’aimable participation des Echos, publié le 23/01/2022


Copyright : Anatolii STEPANOV / AFP

 

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