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Truss et Macron ont raison de réinvestir la relation franco-britannique 

Analyses - 14 Octobre 2022

Les relations entre Londres et Paris n'ont cessé de se détériorer au cours des cinq dernières années. Brexit, AUKUS, migration, pêche… on ne compte plus les différends qui ont opposé les deux pays. Depuis quelques semaines pourtant, un vent de renouveau semble souffler sur la relation bilatérale. Le 6 octobre, la France et le Royaume-Uni ont annoncé qu'ils tiendraient un nouveau sommet franco-britannique l'année prochaine - le premier depuis 2018. Cette annonce a été faite le jour où 44 pays européens se réunissaient à Prague pour le premier sommet de la Communauté politique européenne.

Truss et Macron ont raison de redynamiser la relation bilatérale, et ce pour deux raisons. Premièrement, c'est stratégique. La France et le Royaume-Uni partagent de nombreux atouts : ce sont les deux plus grandes puissances militaires et nucléaires d'Europe, disposant de missions diplomatiques presque équivalentes. Des liens étroits unissent les populations des deux pays : Londres est la quatrième ville française en termes de nombre de ressortissants (environ 145 000 citoyens français y vivent). La France reste la première destination pour les touristes britanniques. Les deux pays ont beaucoup en commun, du moins en théorie.

Deuxièmement, il s'agit d’une victoire politique facile. Macron gagnerait un allié sur la défense européenne et l'énergie nucléaire. Pour Truss, ou son successeur, c'est l'opportunité d'écrire un nouveau chapitre des relations franco-britanniques après cinq ans d'interruption.

Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts

Jusqu'à peu, les relations franco-britanniques étaient en mauvais état. Le gouvernement britannique n'a jamais pardonné au Président Macron d'avoir mis en doute l'efficacité du vaccin AstraZeneca - qui à l'époque était largement répandu au Royaume-Uni chez les personnes âgées de plus de 65 ans. Nombreux sont les Britanniques qui pensent encore que Macron veut punir Londres pour avoir quitté l'UE. D'autres sont persuadés que si l'UE ne veut pas modifier le protocole sur l'Irlande du Nord ou laisser le Royaume-Uni participer au programme de recherche phare de l'UE, Horizon Europe, ni à son programme spatial Galileo, c'est à cause de la France. Londres a également accusé Paris de ralentir les travaux bilatéraux visant à endiguer le flux de migrants traversant la Manche.

Les relations sont aujourd'hui bien meilleures. La guerre en Ukraine a rapproché les deux gouvernements. 

De son côté, la France n'a pas apprécié la tentative du gouvernement britannique de diviser l'UE pendant les négociations du Brexit ou, plus récemment, quand des extraits de conversations privées entre Macron et Johnson ont fuité dans la presse britannique, sans fournir le contexte précis des propos. La tentative de politiser et de négocier les flux migratoires à Calais sur Twitter a également irrité les Français, le gouvernement accusant Johnson d'avoir posté la lettre sur Twitter avant même que Paris n'ait eu l'occasion de la recevoir.

Mais les relations sont aujourd'hui bien meilleures. La guerre en Ukraine a rapproché les deux gouvernements. Au cours de l'été, la France et le Royaume-Uni ont tenu plusieurs réunions de haut niveau, dont une dans le cadre des traités de Lancaster House de 2010, destinés à renforcer la coopération franco-britannique en matière de défense et de sécurité. Même si le rapprochement n'était pas manifeste, les critiques publiques et les attaques réciproques étaient sensiblement moins fréquentes vers la fin du mandat de Johnson.

La plupart des ministres britanniques entretiennent de bonnes relations de travail avec leurs homologues français. Le ministre français de la défense, Sébastien Lecornu, a eu une réunion productive avec le secrétaire britannique à la défense, Ben Wallace, en juillet 2022. De même, l’ancienne ambassadrice de France au Royaume-Uni et actuelle ministre des affaires étrangères, Catherine Colonna, entretient des relations amicales avec son homologue britannique, James Cleverly. Cet automne, la ministre britannique de l'intérieur, Suella Braverman, et le ministre français Gérald Darmanin annonceront de nouvelles mesures pour lutter contre l'immigration irrégulière côté français.

Dans le rapprochement franco-britannique, même le Brexit ne semble plus être l'obstacle qu’il a longtemps été. Pour Paris, ces négociations ne relèvent pas de relations bilatérales, mais plutôt de la responsabilité de Maroš Šefčovič et de son équipe à la Commission européenne - qui bénéficient du plein soutien de Paris. La France suivra de près l'évolution de la situation, mais tant que le protocole sur l'Irlande du Nord ne vient pas à imploser, le Brexit ne devrait pas freiner la poursuite de cette coopération.

La nécessité d'un sommet franco-britannique

Néanmoins, il reste encore beaucoup à faire pour rétablir l'entente. Tout d'abord, les gouvernements français et britannique doivent trouver des moyens pour se rencontrer plus régulièrement. Avant le Brexit, les diplomates prenaient régulièrement des nouvelles en marge des réunions de l'UE - parfois jusqu'à plusieurs fois par semaine. Le Brexit a entraîné une diminution des opportunités pour se rencontrer, de socialiser et de discuter de questions bilatérales.

La bonne nouvelle est que le prochain sommet franco-britannique est prévu pour 2023 (soit près de cinq ans après le dernier). La pandémie a souvent été pointée du doigt pour justifier le report du 36ème sommet franco-britannique, mais le faible niveau de confiance entre les deux pays demeure assurément l'explication la plus pertinente. Le fait que le sommet ait lieu l'année prochaine prouve que les relations se portent mieux.

Le Brexit a entraîné une diminution des opportunités pour se rencontrer, de socialiser et de discuter de questions bilatérales.

Mais pour que le sommet remette véritablement les compteurs à zéro, il faut qu'il y ait du fond, comme le lancement de nouvelles initiatives et opportunités de coopération. Les deux gouvernements ont cité la coopération en matière d'énergie, en particulier le nucléaire, parmi les priorités du sommet. La sécurisation des chaînes d’approvisionnement, la coordination de la présence maritime dans l'Indopacifique, la lutte contre les menaces hybrides et l’amélioration de l'évaluation conjointe des situations sont aussi des champs intéressants à poursuivre.

Les deux gouvernements devraient envisager la création d'un groupe d’experts venant des deux pays.

Soutenir les initiatives de chacun

L'organisation d’un sommet franco-britannique ne saurait cependant suffir pour renouer les relations. Dans la mesure du possible, le Royaume-Uni et la France doivent également soutenir publiquement leurs initiatives respectives.

Pour la France, cela signifie que le Royaume-Uni doit s'intéresser à la proposition de Macron de créer une communauté politique européenne, une nouvelle plateforme politique qui rapprocherait les pays européens pour aborder les questions qui touchent l'ensemble du continent, comme le Covid-19, la production de vaccins, ou la réponse apportée à la guerre en Ukraine. Pour Macron, la communauté politique européenne n’a aucune chance de réussir sans l’appui du Royaume-Uni.

La bonne nouvelle est que la Première ministre n'a pas seulement assisté à la première réunion à Prague la semaine dernière - elle soutient également l'initiative. La suite des événements déterminera si le Royaume-Uni maintient son engagement. Pour Liz Truss, elle doit être intergouvernementale et distincte des initiatives existantes comme le G7 ou l'OTAN. Elle ne veut pas que l'UE ou ses institutions européennes y jouent un rôle.

Mais il faut être deux pour danser la valse. Le Royaume-Uni souhaite davantage de forums pour discuter des questions multilatérales. La France devrait chercher à soutenir les efforts britanniques pour renforcer le Quint, un groupe informel réunissant les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne et l'Italie. Elle devrait également s’intéresser à la proposition émise par Truss de faire du G7 un "OTAN économique", où les membres du G7 et leurs alliés comme la Corée du Sud et l'Australie pourraient se réunir plus régulièrement pour mieux coordonner leurs sanctions. L'expression "OTAN économique" a peu de chances de faire mouche à Paris, compte tenu notamment de l'ambivalence des électeurs français à l'égard de l'OTAN, mais la France aurait tort de rejeter l'idée d'emblée. Montrer de l'intérêt ne conduit pas toujours à un engagement total, mais cela peut faire des merveilles pour rétablir la confiance.

Malgré tous les accrocs survenus au fil des ans, la France et le Royaume-Uni sont des alliés naturels. Leurs querelles bilatérales ne devraient pas les empêcher de collaborer plus étroitement. Macron et Truss ont raison : il est temps de repartir sur de nouvelles bases.

 

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

 

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