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Technologies numériques : l'insuffisance du système d'enseignement supérieur et d'innovation 

Analyses - 17 Janvier 2023

Nous évoquions, dans deux précédents articles, les retards de l'Europe en matière de technologies numériques et les risques industriels et géopolitiques qui en découlent. Nous avons identifié une cause structurelle et méconnue de ce retard, le coût de l'échec en Europe, qu'il est nécessaire de traiter en priorité. Pour autant, on ne peut réduire le retard européen à ce seul sujet. Il est nécessaire d'y mettre un terme, mais ce ne sera pas suffisant. 

D'autres raisons, bien connues, expliquent ce retard : la faible culture entrepreneuriale, la fragmentation du marché européen, le manque de financement pour l'innovation, la politique de concurrence, les politiques industrielles, les financements de défense. Pour ce troisième volet de notre réflexion, nous isolons une cause profonde et propre à la France : l'inadaptation relative de son enseignement supérieur au développement des entreprises de demain. 

Si la France a fait d'importants efforts pour revenir dans la course en matière de startups (création de la Bpifrance, réglementations plus accommodantes pour la création d’entreprises, administrations plus conciliantes), elle reste très en retard, comme le montre le graphique ci-dessous. Malgré un effort public sans équivalent en Europe, elle n'atteint que la troisième place du classement européen en matière d'investissement et de développement de startups (derrière le Royaume-Uni et l'Allemagne). Pire, ramené à son poids par habitant, la France est en dessous de la moyenne européenne en matière de création de licornes. À la lecture des chiffres, on constate que la France dispose d’environ deux fois moins (24 contre 47) de licornes que le Royaume-Uni, pour une valorisation totale de celles-ci 3 fois inférieure. En outre, le Royaume-Uni possède quatre licornes dont la valorisation est supérieure à 10 mds de dollars (Checkout.com, Revolut, Blockchain.com, GlobalSwitch), alors que la France n'en possède aucune. 

Une partie de l'explication pourrait se trouver dans le nombre de startups initialement créées. Le tableau qui suit montre qu’au cours des années 2010-2015, le Royaume-Uni finançait 2,5 fois plus de startups en phase d'amorçage que la France : en supposant qu’il faille une dizaine d’années pour créer une licorne, cette simple différence pourrait partiellement expliquer le déficit français. Il faut toutefois souligner que si aujourd'hui ce ratio s’est réduit, le Royaume-Uni dispose toujours de 50 % de startups en amorçage de plus que n’importe quel concurrent européen. 

Mais cette explication quantitative reste insuffisante dans la mesure où la corrélation entre nombre de startups en amorçage et nombre de licornes est loin d'être parfaite. Israël, par exemple, finance moins de deux fois moins de startups en amorçage que la France et n'en possède pas moins 24 licornes, soit une de plus que la France, tandis que la Suisse finance, proportionnellement à son nombre d’habitants, 2,9 plus d’entreprises en amorçage que la France, mais n'en dispose, toujours par habitant, "que" 1,9 fois plus de licornes que l'hexagone. Si le nombre d’entreprises initialement créées et financées a son importance, ce n’est donc pas le facteur surdéterminant. 

D'autres facteurs semblent donc en jeu comme le nombre d’établissements d’enseignement supérieur spécialisés dans le numérique. Si l'on prend le classement QS World University Rankings, en sciences informatiques (computer sciences), on trouve au sein du top 200 : 49 établissements situés aux USA (715 licornes), 17 au Royaume-Uni (47 licornes), 3 en Israël (23 licornes) et 7 en France (24 licornes). Si l’on s’attache aux établissements qui se concentrent sur l'entrepreneuriat, les résultats sont encore plus probants. Différentes études, dont celle du Time Higher Education, montrent qu'une part significative des fondateurs d'entreprises digitales proviennent des établissements proposant ces formations. 

Une analyse montre qu'aux USA, 34 des 73 licornes nées au cours de l'année 2021 ont au moins un fondateur ayant étudié à Stanford, Harvard ou au MIT, les trois établissements situés en haut du classement "digital entrepreneurship" du Time higher Education. En Suisse, quatre des six licornes ont un lien direct avec l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne) ou l’ETH (École polytechnique fédérale de Zurich), établissements se situant respectivement à la 9ème et 10ème place du classement QS World University Rankings, section Computer Sciences et proposant des formations à l’entrepreneuriat dans leurs majeures numériques. 

D'une façon plus générale, Stanford, Harvard, le MIT ou Cambridge University (RU) semblent mener la course en tête en matière de création de startups. Le MIT en particulier, peut se targuer d’être à l'origine d’environ 1 100 startups créées par ses élèves ou anciens élèves, dont une centaine directement incubés au sein de l'établissement ("From the Basement to the Dome"). Une caractéristique commune à toutes ces écoles se trouve dans le fait qu’aux côtés des disciplines techniques qu’elles enseignent, elles s'attachent à proposer des ressources pour les aspirants entrepreneurs de haut niveau. On y trouve des cours d'entreprenariat numérique considérés comme figurant parmi les meilleurs au monde, des stratégies d’incubation sophistiquées, des liens forts constitués avec des fonds de capital-risque, des organisations d’événements de premier plan dans différents champs technologiques. Tout ceci constitue des facteurs importants de succès pour les startups en devenir. Les conséquences s’expriment concrètement dans les chiffres : Stanford aurait créé directement 5 000 entreprises depuis 1983 ("Startups and Stanford University"), tandis que 18 % des élèves du MIT deviendraient entrepreneurs (Entrepreneurship and Innovation at MIT -Edward B. Roberts, Fiona Murray, J. Daniel Kim) et que les startups d’origine universitaire au Royaume-Uni parviendraient à attirer rien moins que £5 mds d’investissement en 2021 ("Busting myths and Moving Forward"), Cambridge et Oxford se taillant vraisemblablement la part du lion dans ces montants levés. 

Il est à cet égard important de souligner combien l'écosystème de Cambridge (Royaume-Uni) est remarquable. Il a permis qu'une petite ville de 125 000 habitants puisse être à l'origine de 12 licornes (soit la moitié de l'ensemble des licornes françaises), ainsi que de 846 startups - dont 22 sont potentiellement appelées à devenir des licornes - fondées soit par des étudiants de l'influente Cambridge University, soit par des alumnis. 

La France se singularise dans la mesure où, malgré la mise en place de Sociétés d’accélération et de transferts de technologies (Satt) au sein des universités, aucune de ses 24 licornes ne provient d’un incubateur universitaire. Rares sont par ailleurs les entreprises qui en sont issues qui seront finalement financées par des fonds de capital risque. D'une façon générale, les relations entre incubateurs, fonds d’investissements et universités semblent être le plus souvent dans une phase préliminaire. Une méfiance réciproque en est l'explication la plus fréquemment évoquée. La complexité et la faiblesse des mécanismes de gouvernance universitaire sont également pointées du doigt. L'une et l'autre freinent tout pilotage agile - pourtant nécessaire au développement d’un écosystème de startups. La méfiance du monde universitaire à l’égard des acteurs privés, qu’il s’agisse de startups ou de grandes entreprises, est également relevée.

Ainsi, les mouvements de chercheurs de laboratoires publics vers les entreprises restent encore très rares, comme le révèlent les données de la Commission de déontologie. Moins de 10 % de ces mouvements visent à la création d’entreprises par des chercheurs. La France se prive ainsi d’un important vivier de fondateurs de start-up, dans la deeptech en particulier. 

Enfin, si l'on se situe à l'échelle de l'UE, on constate que le financement du système universitaire des grands pays européens est inférieur à celui des autres grands pays leaders dans le numérique (visuel ci-dessous), induisant une tension chronique sur les ressources qui rendent mécaniquement plus difficile la pratique de l'incubation et du développements de projets entrepreneuriaux, ceux-ci étant structurellement porteurs d'un fort risque d’échec (on l'a vu, en général une startup sur dix devient effectivement un succès). Une situation exacerbée en France, où de surcroît, les mécanismes d'incubation, les SATT, ont été sous-financés et que leurs responsables n’ont qu’exceptionnellement des parcours entrepreneuriaux. On saluera toutefois à cet égard la récente annonce du ministère de la recherche qui débloque 500 millions pour le financement de l’incubation universitaire

Néanmoins, à une échelle macroéconomique, les inégalités de financement entre pays sont encore plus flagrantes : le Royaume-Uni investit plus de 10 000€ de plus par étudiant dans le supérieur que la France ou la moyenne européenne (visuel ci-dessous). 

Si l'on va dans le détail des financements, on constate, d'une part, que le financement public est dominant au sein de l'EU : la gratuité du modèle d’enseignement supérieur - dans la plupart des pays d'Europe - nécessiterait un financement public sensiblement plus élevé si l'on souhaite ne serait-ce qu'espérer approcher le modèle britannique ou américain. Le graphique suivant présente les différents systèmes de financement des modèles universitaires européens. 

Là où la France est très dépendante des fonds publics, d’autres pays comme les Pays-Bas misent davantage sur le soutien par des financements privés tandis que le Royaume-Uni présente un modèle complètement différent qui repose sur des sources de financement plus diversifiées. 

Enfin, cette dépendance européenne aux financements publics limite les États dans leur agilité à dépenser une part importante de leur richesse dans la recherche. Or l'évolution de l’investissement en R&D semble en partie corrélé à l’émergence de nouvelles startups. 

Le cas d'Israël, qui a fortement augmenté ses dépenses R&D, est symptomatique de cela : par une augmentation de 30 % en cinq ans de la part du PIB allouée à la R&D, le pays a pu multiplier par deux son nombre de startups en amorçage et compte désormais 23 licornes. Si le Royaume Uni semble faire exception avec une part faible et stagnante de son PIB consacrée à la recherche, c'est largement du fait que le secteur traditionnel n'innove presque plus, mais que la recherche et développement reste néanmoins dynamique dans le domaine des Computer Sciences, le pays étant même le second plus actif en publications scientifiques sur ce sujet dans le monde.

Dans un prochain article, nous reviendrons sur les causes généralement invoquées du retard de la Tech en Europe: la culture de l'entreprenariat, la fragmentation du marché européen, les politiques industrielles, la politique de concurrence, le financement de l'innovation ... afin de permettre aux responsables politiques de choisir les actions les plus efficaces pour refaire de l'Europe un continent à la pointe des révolutions industrielles, comme il l'a été de la Renaissance au début du XXème siècle. Nous verrons que c'est possible, que l'Europe a des atouts majeurs, et que ce sera même moins difficile que ne le laisse entendre le pessimisme ambiant.

 

Copyright image : JOAQUIN SARMIENTO / AFP

 

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